Brouillards

 
 
 

Date et lieu

En 1965 et en 1975, dans le nord de la Haute-Saône, au pays des Mille Etangs.

Sujet

Perdu dans son village perdu, Calien recueille une jeune femme, errante, enceinte et reconnaît son enfant. Mais la suite n'est pas un bonheur parfait...

La petite histoire... Un mémoire de maîtrise de Lettres modernes (Université de Montpellier III, directeur de recherches : Jean Fabre) a été soutenu en juin 1978, par Patricia Roure : Le double dans Brouillards de Pierre Pelot.

 

Éditions

Couverture de José Christopher.

  • 1ère édition, 1975
  • Paris : Fleuve Noir, IV/1975 [impr. : 00/00/1975].
  • 18 cm, 219 p.
  • Illustration : José Christopher (couverture).
  • (Super luxe Horizons de l'au-delà ; 13). Collection dirigée par Patrick Siry.
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    Couverture de Philippe Jozelon.

  • 2ème édition, 1997
  • in La Peau de l'orage.
  • Paris : Fleuve Noir, septembre 1997 [impr. : 09/1997].
  • Illustration : Philippe Jozelon (couverture).
  • (Bibliothèque du fantastique).
  • Texte pp. 479-611.
  • Prix : 69,00 F.
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    Première page

    Sous la semelle, à chaque pas, les graviers rares de l'allée s'incrustaient dans la terre humide. Le gazon avait tout envahi. Un des murs du cimetière, écroulé depuis Dieu sait quand, était sauvagement remplacé par une haie touffue de noisetiers ébouriffés. La plupart des tombes disparaissaient sous des amas d'orties froissées.

    L'homme marchait à pas lents et précis, un peu comme si chacune de ses enjambées était comptée, pesée - quelque chose de très important. Il était de taille légèrement supérieure à la moyenne, élancé. Des épaules droites, et larges, que l'on devinait dures, musclées, tendaient la toile de son imperméable gris. Il allait tête nue, ses cheveux noirs et bouclés sous la bruine.

    A un moment, il s'arrêta. Ses poings bougèrent, dans les poches de l'imperméable, comme s'il froissait quelque chose - mais peut-être remuait-il simplement ses doigts : un geste pour presque rien, qui voulait seulement marquer l'hésitation, une certaine tension nerveuse.

    Il regarda autour de lui. Il regarda les tombes oubliées de ce cimetière oublié. La vision avait quelque chose d'irréel. Un silence trop pesant, une grisaille trop molle, avec, en plus, ce crachin paresseux qui n'était même pas capable de choisir entre pluie franche ou neige.

    Il frissonna. Ses poings redevinrent deux boules dures, et immobiles, au fond de ses poches.

    Haut dans la brume, des corbeaux passèrent, invisibles, glissant au long de quelques croassements.

    L'homme reprit sa marche. Au bout de quelques pas, il quitta l'allée centrale, s'engagea résolument entre les monticules couverts d'herbes harassées. Il parcourut une dizaine de mètres avant de s'arrêter une seconde fois.

    De nouveau, ses poings se crispèrent dans ses poches.

    La tombe, à ses pieds, était mangée par les orties. Des cadavres de ronces brunes, assassinées par le gel, s'éparpillaient dans tous les sens. Dans le fatras, la rouille d'une couronne se remarquait à peine, et quelques fleurs de porcelaine violette qui avaient jusque-là résisté aux boutoirs du silence, formaient comme des taches oubliées par une saison de soleil distraite. La croix de frêne avait noirci, avant de rendre l'âme aux morsures pourrissantes du temps. Restait la plaque. La plaque blême, sur la croix abattue, encore vissée par un ergot de rouille.

    La croix, la plaque. Et le nom sur la plaque :

    Camille Calien

    L'homme sortit une main de sa poche. Une main blanche, aux longs doigts fins, qu'il porta à son front.

    Le coup de klaxon retentit à cet instant précis.

    L'homme sursauta. Ses doigts s'appuyèrent une seconde, vigoureusement, au centre de son front. Comme pour planter, rapidement, une pointe de chaleur dans la caresse froide de la fine pluie.

    Une seconde fois, le klaxon gueula.

    Il recula d'un pas. Ses yeux, toujours, fixaient la plaque sur le morceau de croix. Et puis il eut encore un frisson, qui le secoua tout entier. Il s'éloigna, presque courant.

    La voiture attendait, devant le cimetière, en bordure de chemin.

    A l'intérieur, il y avait un enfant.

    L'enfant regardait l'homme s'approcher. Il souriait.

    Lorsque l'homme posa la main sur la poignée de la portière, le sourire de l'enfant se transforma en horrible grimace. Ses traits décomposés reflétaient une cruauté sans nom.

     

    Revue de presse

    Fleuve Noir Informations

    N° 117, septembre-octobre 1975, p. 19. Eugène MOINEAU

    Il marchait à pas lents et précis, un peu comme si chacune de ses enjambées était comptée, pesée. Il allait tête nue, ses cheveux noirs et bouclés sous la bruine.

    Il regarda autour de lui, les tombes oubliées de ce cimetière oublié. La vision avait quelque chose d'irréel : un silence trop pesant, une grisaille trop molle, avec, en plus, ce crachin paresseux qui n'était pas fichu de choisir franchement entre la neige ou la pluie.

    La tombe, à ses pieds, était mangée par les orties. L'homme sortit une main de sa poche. Une main blême, aux longs doigts fins, qu'il porta à son front. Le coup de klaxon retentit à cet instant précis. Il sursauta. Recula. Il s'éloigna de la tombe, presque en courant. La voiture attendait, devant le cimetière. A l'intérieur du véhicule, il y avait un enfant.

    L'enfant regardait l'homme s'approcher. Il souriait.

    Lorsque l'homme posa la main sur la poignée de la portière, le sourire de l'enfant se transforma en une horrible grimace. Ses traits décomposés reflétaient une cruauté sans nom.

     

    Fiction

    N° 266, février 1976, p. 153. Jean-Pierre ANDREVON

    Curieux bonhomme que l'auteur, qui peut passer sans sourciller (et avec un égal talent de conteur !) de la politique-fiction la plus virulente et la plus présente (Et puis les loups viendront, Vendredi, par exemple) au fantastique le plus traditionnel et le plus éthéré, disons même le plus rétro, comme c'est le cas du présent roman, qui brode sur le thème de la fille perdue ensorcelant le cœur pataud d'un robuste paysan. Veillée des chaumières, oui certes (et d'ailleurs, sous son vrai nom de Pelot, Suragne a commencé une série de romans populo-mélo-socialo pour la collection Les Chemins de l'amitié chez G-T Rageot), mais il s'y mêle des considérations psychanalytiques, et puis on est toujours enchanté par le flot sensuel des images charriées : cet homme qui est un monceau d'os et de muscles, cet automne qui se vidait de son sang, ces odeurs de foin sec, de regains fermentés, du bois vieux gainé de poussière et de tissages d'araignées. Le Giono de l'époque de Collines a visité Pierrot.

     

    Crytik

    N° 5, janvier 1980.- M.J.C. Vandoeuvre. Denis GUIOT

    Un ou deux mois après la publication de mon étude dans Argon, paraissait Brouillards, dans la collection Horizons de l'au-delà (N° 13) du Fleuve Noir.

    Le choc.

    Brouillards a les accents déchirants d'un cauchemar diaboliquement proche de la réalité et dont les racines plongeraient au plus profond de l'inconscient de l' auteur. Jamais le style de Suragne n'a été aussi pur, aussi simple, aussi riche de beautés âpres et fulgurantes. Jamais la dissociation de la réalité (rupture de la continuité, dislocation des points de vue) n'a été aussi cruellement ressentie.

    Si ma mémoire est bonne, la critique qui suit était destinée à Fiction. Refusée pour je ne sais quelle raison, elle attendit cinq ans avant de voir le jour dans le fanzine lorrain Crytik (n° 5, janvier 1980) :

     

    Au nom du père : Brouillards

    A la base de Brouillards, un cas de dédoublement de la personnalité. Cette psychose du personnage principal (symboliquement nommé Calien = (C)alien-é) est la surface romanesque d'un récit, dont la recherche du père est la signification profonde.

    Haut-le-Vent est un "trou perdu quelque part en Haute-Saône" (p. 59). La campagne environnante, tavelée d'étangs, est mangée de brume. La brume... "Elle était là comme si le monde des étangs avait brutalement débordé pour empoisonner l'air, contaminer les cieux" (p. 76). La brume est partout, sur les étangs comme dans le cœur des gens. Les autres... l'ennemi... les habitants du village, le curé..."Ils avaient de toutes pièces construit le monde de la peur autour de Calien. Ils avaient d'abord cerné sa vie de leur seule présence, et puis ils y étaient entrés. A coups de faux, à coups de langues, ils avaient construit le malheur"(p. 164).

    Le monde clos des relations mère-fils est un monde qui sécrète l'imaginaire et ne peut déboucher que sur la psychose.

    Le père - qui empêche la consommation imaginaire de l'inceste, interdit la phagocytose de l'enfant par la mère et s'oppose au retour de ce dernier dans la matrice maternelle - représente la "Loi".

    Dans le schéma lacanien de l'Oedipe, le père représente l'introduction du symbolique (1) dans l' imaginaire. Cassant les rapports fantasmatiques mère-enfant, il apporte culture et langage (éléments structurés), et permet à l'enfant de conquérir son identité.

    Sur les bords de mousse givrée d'un étang brumeux, un corps, évanoui. Celui de Marine. Enceinte.

    Camille Calien, colosse au nom de fille..."C'est une erreur de mon père ou bien de celui qui a inscrit le nom, je ne sais pas. Les gens d'ici me disent Camile... Camille c'est pour quand ils se foutent de moi" (p. 58)... Muré dans son agressivité, englué dans une bonté rustre et inavouée, Calien est sans ressource devant les agressions du monde de haine et de peur qui l'entourent.

    Il recueille Marine et reconnaît l'enfant qu'elle porte en elle.

    "Il ne pouvait savoir ni deviner [...] que chaque jour levé derrière ce matin-là [...], chaque jour, chaque nuit, il maudirait cette femme, il maudirait cette rencontre, il maudirait le monde entier, hurlant par toutes les pores de sa peau, du fin fond de ce gouffre de chair et d'os qui s'appelait Camille Calien" (p 51).

    Par sa haine du contact sexuel, et donc des hommes en général, Marine détourne Rufus, son fils, de Camille et se l'approprie. Cette scotomisation du père crée une béance dans laquelle va s'engouffrer la psychose - dont le terrain est, de plus, abondamment préparé par le climat de haine et de violence dans lequel baigne l'enfance de Rufus.

    Privé de père (du moins ce dernier ne recevant pas la place qui lui est due dans l'inconscient de son "fils"), Rufus est privé de son identité. Bien plus tard, lors d'un choc émotif intense, il "deviendra" ce père absent et intensément, quoique inconsciemment, désiré.

    Par "forclusion", en recréant le fils qu'il était dans la personne de son propre fils Yves-Jean, Rufus recrée le père qu'il a tué, donnant vie à des formes hallucinantes appartenant à sa perception consciente, mais transformée, du monde.

    Il y a donc recherche du père, et ce, à de multiples niveaux : de celle de Camille vivant auprès de sa mère, "femme de brouillard humide, avec en même temps la noueuse dureté des troncs de charmille" (p. 64), à celle du petit Yves-Jean poursuivant son père, une lanterne à la main, en passant par celle de Rufus enfant et celle de Rufus adulte (2).

    Sur cette recherche obsessionnelle, se plaque la fuite du père devant son fils: ce sont les passages hallucinants de la poursuite de Rufus/Camille par Yves-Jean/Rufus. La peur d'être père, de n'être pas à la hauteur du rôle à jouer. Alors fuir... et être poursuivi par un petit bonhomme de même pas dix ans, qui porte sa lampe à bout de bras, et cherche son père comme Diogène cherchait un homme...

    " - Papa!
    - Tu ne m'auras pas! hurla Calien
    " (p. 155).

    Et la brume, partout, toujours..."Elle flottait sur l'eau glacée, se cardait aux herses emmêlées des halliers dépouillés" (p. 42).

     

    (1) au sens de : ensemble d'éléments structurés traduisant les rapports de l'homme avec les autres et avec lui-même.

    (2) Tout en privilégiant la recherche du père ( qui s'intègre, bien sûr, dans la quête archétypale d'un Sauveur), Brouillards s'inscrit dans le champ de l'étude parue dans Argon : réalité parallèle de la psychose, dualités structurelles du récit et de l'écriture (interpénétration des deux réalités, changements de narrateur)...

    L'inversion de certaines constantes (peur devant la Femme ou l'Enfant, ces images suragniennes du Sauveur) n'est qu'apparente. Cette répulsion n'est que l'envers d'un espoir, d'une attraction qui ne peuvent s'extérioriser.

     

    La Liberté de l'Est

    14 février 1995. Raymond PERRIN

    Pierre Pelot : un maître reconnu de la science-fiction et du fantastique français

    En gardant souvent le cadre vosgien, les histoires de Pelot ont plongé leurs racines dans le fantastique. La plupart de ces récits, publiés sous le pseudonyme de Pierre Suragne, sont des romans angoissants où il s'amuse à faire peur et utilise le procédé efficace du monde qui bascule dans la violence et l'horreur. Il traite encore les thèmes classiques traditionnels : intrusion parmi nos contemporains de forces démoniaques, survivance, télescopages temporels, explosion de forces occultes, vampires, goules et maison assassine. Les personnages principaux sont familiers aux lecteurs habituels du raconteur : ce sont des "étrangers", des individus "paumés", mais livrés au Diable ou à eux-mêmes, par accident, par abandon ou par hasard, victimes d'un milieu qui rejette ou oublie, ou bien d'une fatalité implacable. Parfois se rencontrent les errants de deux époques fort éloignées et dont la projection, dans le présent, provoque le drame. Mais la victime peut être un enfant.

    Quel destin pitoyable que celui de Rufus, le fils de Marine, l'étrange femme née des Brouillards de la Haute-Saône. Enceinte d'un curé, elle part, échoue au bord d'un étang où elle est recueillie par un certain Camille Calien, malgré l'hostilité de sa mère. Elle accouche d'un garçon, Rufus et passe pour une possédée impie. Accusée de la noyade du paysan qui l'avait trouvée, elle est prise de force par Calien qui la menace encore dix ans plus tard... Mais Rufus intervient. Traumatisé, devenu adulte, il connaît un dédoublement de la personnalité. Plongé dans le passé de son père, il se prend pour lui dans la maison paternelle... Or, les éléments fantastiques ne naissent qu'à travers l'esprit superstitieux des témoins villageois du drame.

    Les romans parus dans la collection Angoisse, très prisés par les collectionneurs sont considérés par Pelot comme des "travaux" qui lui permettront d'aborder un fantastique plus contemporain à travers deux récits du genre, par exemple dans deux récits, considérés comme des ouvrages classés SF : Blues pour Julie et Le Sommeil du Chien.

     

     

    30 juin 2004. Raymond PERRIN

    Dans les brouillards fantastiques de la Haute-Saône

    Le personnage de Rufus, le fils de Marine, l'étrange femme née des Brouillards qui entourent les étangs de la Haute-Saône, est susceptible de faire naître la compassion. Enceinte du curé du village qui l'a violée, une jeune femme part et marche toute la nuit jusqu'au bord d'un étang où elle s'endort. Prévenu de sa présence par le paysan Montjean, Camille Calien, après avoir livré son lait, la porte jusqu'à sa maison où elle demeure malgré sa mère qui voit en elle un être démoniaque. Elle accouche d'un garçon mis au monde, bien malgré elle, par la mère de Calien. Quand la vieille femme meurt peu de temps après, elle a eu le temps de faire croire à tout le village que cette femme est une possédée qui crache sur les crucifix. Trois années s'écoulent et l'enfant Rufus grandit. Marine assiste, impuissante, à la noyade de Montjean, une mort dont on l'accuse, évidemment ! Calien, jaloux, car il croit à une liaison entre Marine et Montjean, la prend de force... Lorsqu'il est âgé de dix ans, Rufus doit défendre sa mère, encore menacée par Calien. Il en résulte un drame dont le traumatisme sera si fort qu'il crée chez Rufus, devenu adulte, un dédoublement de la personnalité. Plongé par crises dans le passé de son père, il finit par se prendre pour lui, surtout dans la maison paternelle qu'il a rachetée... Le lecteur doit suivre jusqu'au bout cet étrange récit s'il veut en percer le mystère enfin explicité et dont les seuls éléments fantastiques naissent dans l'esprit superstitieux des témoins villageois du drame. Interrogé sur la "rationalisation" du dernier chapitre qui "explique tout", Pierre Pelot ne se montrait guère satisfait du procédé car, disait-il, "le meilleur roman d'angoisse est celui qui ne donne pas d'explication ou alors, qui en laisse supposer une, mais qui ne tranquillise pas, au contraire. Le vrai fantastique ne devrait pas finir par une explication rationnelle".

    Jugement lucide mais sévère de l'auteur pour un roman qui, jouant sur le dédoublement incessant des personnalités Rufus/Callien, fausse perpétuellement les pistes, obligeant le lecteur à reconstruire le puzzle d'une histoire à la chronologie perpétuellement bousculée.

     

    Page créée le vendredi 24 octobre 2003.