1839 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges 1839 / Charles Charton
POIGNON Julie.- Née en [1824 à Épinal ?]. Prix de Vertu décerné par la Société d’émulation des Vosges, dans sa séance publique du 2 mai 1838. Une somme de 100 francs accordée à mademoiselle Julie Poignon, d’Épinal, en récompense de son admirable piété filiale.
Le sieur Poignon exerçait, il y a plusieurs années, l’emploi de facteur rural, emploi dont les appointements sont de 450 francs : c'étaient là toutes ses ressources pour entretenir sa famille, composée de sa femme, de deux garçons en bas âge, et d'une jeune fille de onze ans. Ce ménage demeurait à Épinal.
Tous les deux jours, Poignon partait à 4 heures du matin, pour faire sa longue tournée, car il avait à desservir les communes de Deyvillers, Aydoilles, Fontenay, Charmois, La Baffe, Docelles, Cheniménil, Janmenil, Archettes, Mossoux et leurs nombreux écarts ; aussi ne pouvait-il rentrer qu’à huit heures du soir. Ce service est d'autant plus pénible qu'il est obligatoire, quelle que soit la saison, quel que soit le temps.
Poignon portait en lui le germe d'une grave maladie de poitrine ; ce germe se développa et réduisit ce pauvre homme à ne plus pouvoir remplir sa tâche. Il se fit suppléer, mais son intérimaire absorbant à peu près la valeur du traitement, il fallut qu'il essayât de reprendre son service, sans quoi sa famille n'eut pas tardé à manquer de pain : celui de la charité est trop amer pour les âmes fières ; elles craignent les méprises en le partageant avec le vice. Il préféra donc le fardeau qui devait le faire mourir ; mais sa fille Julie s'offrit à l'aider, la mère étant occupée des soins du ménage et des deux autres enfants.
Julie devint la compagne de son père, se chargeant d’abord de son sac, lui donnant le bras dans ses moments de lassitude, et lui procurant le loisir de se reposer en allant seule dans les écarts. Cela dura plusieurs mois, puis les forces de Poignon lui manquèrent tout à coup. Un jour il tomba presque mourant sur la route de Deyvillers, dans un endroit trop éloigné de toute habitation pour que la jeune fille osât quitter son père en si grand danger ; ils attendirent longtemps un secours du hasard.
Ramené chez lui, Poignon fut condamné à ne plus sortir. Julie se dévoua à marcher pour lui. La tâche qu'elle s'imposait est surprenante par sa disproportion avec les forces et le courage ordinaires d'une enfant de onze ans. On compte huit lieues pour la tournée des dix communes que nous avons nommées, et les écarts nombreux qui s’y rattachent comprennent encore une étendue de deux lieues au moins.
Cette tâche de tous les deux jours, déjà si démesurée, se complique dès que l'on réfléchit que la plupart des routes, des chemins que cette jeune fille doit fréquenter, seule et pendant la nuit, sont bordés de bois épais, et qu’il faut qu'elle endure, selon les saisons, la pluie, le vent, une chaleur ou un froid intenses ; que souvent elle se fraie un sentier dans une neige épaisse, toutes choses qui allongent douloureusement sa tournée. Cette pauvre enfant a passé par toutes ces rudes épreuves ; son dévouement n'a pas été de quelques jours, il a duré dix-huit mois, depuis le 10 juillet 1835 jusqu'au 13 février 1837, jour de la mort de son père.
Cette période comprend deux hivers, saison ordinairement longue et rigoureuse dans les Vosges. Ainsi en 1835, la neige a duré 42 jours sur le sol, la gelée 90, le froid a été de 16 degrés. En 1836, la neige a persisté pendant 48 jours, la gelée pendant 125, nous avons eu 14° de froid.
Pauvrement chaussée et vêtue, Julie lutta contre toutes ces rigueurs sans se plaindre jamais, et quoiqu’il arrivât à plusieurs reprises que ses pieds se trouvassent entamés à la suite d'engelures et eussent alors si besoin de repos, aucune fois néanmoins elle n'a manqué à son pénible service. On a été depuis forcé de le partager entre deux piétons, personne ne voulant s'en charger seul.
On pourrait douter de la vérité de ces faits, s'ils n'étaient affirmés par une foule de personnes dignes de foi, et notamment par M. le directeur de la poste aux lettres d'Épinal.