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Exposition virtuelle n° 5 · 1764—aujourd’hui

Elles ont pris
la plume

Écrire au féminin dans les Vosges

Conteuses, romancières, poètes, journalistes ou essayistes : elles ont écrit sous leur nom, sous un nom d’épouse ou derrière un pseudonyme. Leurs voix, longtemps dispersées, composent une autre histoire littéraire des Vosges.

1764
une autrice naît à Bruyères
1861
le savoir change de genre
aujourd’hui
une bibliothèque vivante
Françoise Legroing La Maisonneuve Julie-Victoire Daubié Félicie Piot Emmanuèle Riva Jeanne Cressanges Alixe Sylvestre Prune Antoine

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1764

Elles étaient déjà là

À Bruyères naît la première femme de lettres incontestablement vosgienne actuellement recensée dans ecriVOSGES.

Elle s’appelait Françoise Thérèse Antoinette Legroing La Maisonneuve. Née à Bruyères le 11 juin 1764, elle appartient à une génération de femmes cultivées auxquelles l’écriture était permise tant qu’elle demeurait morale, éducative et discrète.

Elle étudie l’Antiquité et compose une histoire romancée de Zénobie, reine d’Arménie. Le livre paraît, semble-t-il, sans son consentement — comme si une femme pouvait écrire, mais pas nécessairement décider de devenir autrice.

La Révolution la contraint à émigrer à Bâle. Pour faire vivre sa mère, ses frères et ses sœurs, elle peint et brode. Revenue en France, elle ouvre un pensionnat à Paris et publie romans moraux, contes, poésies et articles. Elle entreprend encore une vaste histoire de France, demeurée inachevée.

Découvrir sa biographie et ses œuvres

Zénobie secourue par des bergers sur les rives de l’Araxe
Paul Baudry, Zénobie trouvée par des bergers sur les bords de l’Araxe, 1850. Évocation postérieure — domaine public.
Reliure de l’Essai sur le genre d’instruction de Legroing La Maisonneuve
Essai sur le genre d’instruction le plus analogue à la destination des femmes, exemplaire numérisé par la BnF.

Vers 1799—1866

Instruire pour libérer

Avant de pouvoir écrire, encore fallait-il avoir appris.

Au tournant du XIXe siècle, Legroing La Maisonneuve publie un Essai sur le genre d’instruction le plus analogue à la destination des femmes. Le titre dit la limite imposée : les femmes peuvent être instruites, mais en fonction de la place que la société leur réserve.

Soixante ans plus tard, Julie-Victoire Daubié déplace radicalement la question. Privée de véritable enseignement secondaire, elle profite des leçons données à ses frères, apprend le latin et le grec, obtient en 1844 le brevet nécessaire pour enseigner, puis devient, le 17 août 1861, la première Française reçue au baccalauréat ès lettres.

Entre les deux autrices, une évolution apparaît : instruire les femmes pour qu’elles remplissent leur rôle, puis leur donner les moyens de choisir elles-mêmes leur place.

« J’ai démontré ailleurs que l’étude du latin et du grec serait souvent nécessaire à l’ouvrière même. »

Julie-Victoire Daubié, La Femme pauvre au XIXe siècle, 1866.

Poursuivre dans l’exposition Julie-Victoire Daubié →

Portrait de Julie-Victoire Daubié en 1861
Julie-Victoire Daubié en 1861. Photographie de Pierre Petit — domaine public.
Diplôme de baccalauréat de Julie-Victoire Daubié
Le diplôme de baccalauréat de Julie-Victoire Daubié — CC BY-SA 4.0.
Exemplaire de La Femme pauvre au dix-neuvième siècle
La Femme pauvre au XIXe siècle, 1866. Exemplaire numérisé.

XIXe—XXIe siècles

Le droit de signer

Se masquer, se créer, puis se nommer soi-même.

Un nom imprimé sur une couverture paraît constituer une évidence. Pour les femmes, il fut souvent une question : fallait-il conserver son nom de naissance, prendre celui de son mari, choisir un prénom masculin ou inventer une identité entièrement nouvelle ?

À Saint-Dié, Félicie Piot écrit des chroniques et collabore à la revue La Chevauchée. Mais ses romans paraissent sous un nom d’homme : Pierre Ficy. Beaucoup prennent les Vosges pour cadre ; sur la couverture, pourtant, Félicie Piot a disparu.

La jeune Suzy Durupt, née à Rambervillers, choisit plus tard le nom de Sunsiaré de Larcône. Le pseudonyme ne la cache pas : il la transforme en personnage. Nathalie Rouyer, enfin, commence sous le nom de Nat Came, avant de reprendre son propre nom.

PIERRE FICYFélicie Piot
SUNSIARÉ DE LARCÔNESuzy Durupt
NAT CAMENathalie Rouyer

Choisir son nom, c’est déjà choisir la manière dont on entrera dans la littérature.

Félicie Piot · Suzy Durupt · Nathalie Rouyer

Trois noms de plume et les noms véritables des autrices
Trois noms choisis, trois identités d’autrices. Composition ecriVOSGES.
La cathédrale de Saint-Dié sur une carte postale ancienne
Saint-Dié, ville de Félicie Piot. Carte postale ancienne — CC0.

1925—aujourd’hui

Les Vosges pour matière

Habiter, quitter, retrouver : un territoire devient paysage intérieur.

En 1925, Yvonne Brémaud entraîne ses jeunes lecteurs d’une ville d’eaux à Domremy, de Gérardmer au Hohneck, puis d’Épinal à Mirecourt dans En passant par la Lorraine…

Plus tard, Caroline Babert raconte, dans Les Méandres de la Moselle, la recherche de ses origines par une jeune Parisienne dans la région d’Épinal. Le roman reçoit le prix Erckmann-Chatrian en 1980.

Les Vosges traversent également les œuvres de Jeanne Cressanges, Anne Basc, Élise Fischer, Alixe Sylvestre ou Rosine Lagier. Chez chacune, le territoire change de fonction : décor, souvenir, refuge, enquête ou personnage.

On peut quitter les Vosges. Il est parfois plus difficile de les faire sortir de ses livres.

Yvonne Brémaud · Caroline Babert · Élise Fischer · Alixe Sylvestre

Le massif du Hohneck sur une carte postale ancienne
Le massif du Hohneck. Carte postale ancienne, collection de la BMI d’Épinal — CC0.
La vallée des lacs vue depuis le Hohneck
La vallée des lacs vue depuis le Hohneck. Carte postale ancienne — CC0.

Du livre à la scène

Toutes les formes de la voix

Une œuvre peut être imprimée, dite, jouée, traduite, enregistrée ou mêlée à l’image.

Sylvette Huntzinger, née à Saint-Dié, fut romancière, dramaturge et traductrice d’une quarantaine d’ouvrages. Son roman Emmanuelle s’en va-t-en guerre reçut le prix Erckmann-Chatrian en 1963.

Emmanuèle Riva fit entendre une voix poétique parallèlement à sa carrière de comédienne. Brigitte Kernel relie littérature et radio. Sylvie Villaume, dite Violette, fait dialoguer écriture, peinture, gravure, sculpture et livres d’artistes.

La plume n’est pas toujours silencieuse.

Sylvette Huntzinger · Sylvie Villaume

Portrait d’Emmanuèle Riva en 1962
Emmanuèle Riva en 1962. Jack de Nijs / Anefo — CC0.
Brigitte Kernel au Salon du livre de Paris en 2012
Brigitte Kernel au Salon du livre de Paris, 2012. Photographie provisoire : Gind2005 — CC BY-SA 3.0.

Écrire dans la cité

Écrire pour agir

Regarder le monde, enquêter et prendre position.

Pour plusieurs de ces femmes, écrire ne consiste pas seulement à raconter. Julie-Victoire Daubié étudie les salaires, la pauvreté et les métiers interdits aux femmes. Caroline Babert associe roman, journalisme et critique cinématographique. Élise Fischer travaille pour la presse et la radio avant de construire une œuvre romanesque profondément liée à la Lorraine.

Aujourd’hui, Prune Antoine poursuit cette articulation entre littérature et grand reportage. Ses enquêtes interrogent notamment la guerre, la justice, la psychiatrie et la condition des femmes dans l’Europe contemporaine.

Prendre la plume, c’est parfois refuser que les autres racontent le monde à votre place.

Découvrir Prune Antoine

Portrait de la journaliste et écrivaine Prune Antoine
Prune Antoine, journaliste et écrivaine. Jan Zappner — CC0.
Portrait de l’écrivaine Élise Fischer
Élise Fischer en 2014. Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons — CC BY-SA 3.0.

Livres dispersés · visages perdus

Le silence après les livres

Un livre a été publié. Parfois plusieurs. Puis le nom s’efface.

Qui se souvient aujourd’hui de Félicie Piot, Suzanne Baudot, Léonie Barondiot, Patricia Boulay ou Françoise Legroing La Maisonneuve ?

Leurs œuvres peuvent subsister dans les catalogues, tandis que leurs visages, leurs lettres et parfois des pans entiers de leur existence ont disparu. Une femme mariée change de nom ; un pseudonyme masque l’état civil ; les archives familiales se dispersent ; les livres ne sont pas réédités. Peu à peu, l’autrice devient une simple ligne bibliographique.

ecriVOSGES accomplit ici l’une de ses missions essentielles : réunir les traces, corriger les erreurs et rendre à chaque œuvre la personne qui l’a écrite.

L’oubli n’est pas l’absence d’une œuvre.
C’est l’absence de quelqu’un pour la transmettre.

Fiches bibliographiques de cinq autrices sorties de l’oubli
Quelques noms à maintenir dans la mémoire collective. Composition ecriVOSGES.
Livres anciens rangés sur une étagère
Livres anciens : des œuvres demeurent quand les noms s’effacent — CC0.

Aujourd’hui

Une bibliothèque toujours ouverte

Dans les Vosges ou depuis les Vosges, des femmes continuent de publier, d’inventer et de renouveler les formes du récit.

  • Brigitte Kernel
  • Prune Antoine
  • Frédérique Volot
  • Nathalie Rouyer
  • Sylvie Villaume
  • Muriel Grémillet
  • Françoise Petitdemange
  • Alixe Sylvestre
  • Muriel Houberdon-Essling

Romans, récits, poésie, théâtre, enquêtes, livres d’artistes : aucune voix unique ne les rassemble — sinon la nécessité d’être lues sans être enfermées dans une catégorie particulière.

Elles n’écrivent pas toutes de la même voix.
C’est précisément pourquoi il faut toutes les entendre.

Rayonnage imaginaire portant les noms de neuf autrices contemporaines
Une bibliothèque contemporaine et plurielle. Composition ecriVOSGES.
La salle Labrouste de la Bibliothèque nationale lors de son inauguration en 1868
La salle Labrouste lors de son inauguration en 1868 — domaine public.
Sources, images et précisions documentaires

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Son inhumation à Ubexy, longtemps affirmée par une tradition locale et un cénotaphe, est infirmée par l’acte retrouvé à Avallon : elle y meurt le 6 décembre 1776 et est inhumée le lendemain dans le cimetière des paroisses Saint-Pierre et Saint-Julien. Son lien exact avec Ubexy doit donc rester présenté avec prudence.

Paul Baudry. Le tableau de 1850 n’a pas été conçu pour illustrer le roman de Legroing La Maisonneuve. Il est utilisé comme évocation picturale postérieure de Zénobie d’Arménie.