C'est ainsi que les hommes vivent

 
 
  • Pierre Pelot
  • 2003 | 163ème roman publié
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Date et lieu

De 1599 à 1637 - et à la fin de l'année 1999 - entre Remiremont et Bussang...

Sujet

A l'automne 1999, Lazare Grosdemange, journaliste et grand voyageur, revient dans les Vosges sur les lieux de son enfance. Un accident lui fait perdre la mémoire dans des circonstances troublantes qu'il cherche de toutes ses forces à éclaircir. Son enquête le conduit sur une piste que quelques coureurs de trésors semblent déjà connaître.

Au début du XVIIe siècle, dans cette partie des Vosges, Dolat, fils d'une paysanne brûlée pour sorcellerie, découvre la vérité sur sa naissance : il a été recueilli par les religieuses de Remiremont et adopté par une demoiselle de haut lignage. Eloigné de l'abbaye, il se retrouve impliqué avec Apolline, sa "marraine" devenue sa maîtresse, dans les intrigues qui secouent le duché de Lorraine. Le couple s'enfuit vers la Bourgogne voisine, par la montagne où ne vivent que des "forestaux", charbonniers et "myneur", en marge du monde. La guerre de Trente Ans qui dévaste la Lorraine atteint bientôt ces régions sauvages et sépare les deux amants.

Par des voies secrètes et souterraines, la quête de Lazare Grodemange va croiser au-delà des siècles les aventures de Dolat, "fils du diable". (4ème de couverture, 2003).




Fresque hallucinée de la guerre de Trente Ans et thriller contemporain, C'est ainsi que les hommes vivent est une immense aventure du langage et de la mémoire. Le grand œuvre de Pierre Pelot, auteur de Sous le vent du monde et de La Forêt muette. (4ème de couverture, 2003).

 

Éditions

Couverture d'Alexandre Vadon.

  • 1ère édition, 2003
  • Paris : Denoël, août 2003 [impr. : 06/2003].
  • 23 cm ; 1111 p.
  • Illustration : Alexandre Vadon (couverture).
  • ISBN : 2-207-25080-6.
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  • 2ème édition, 2006
  • Paris : Le Livre de poche, avril 2006 [impr. : 03/2006].
  • 18 cm ; 1182 p.
  • Illustration : Hoa-Qui (couverture).
  • ISBN : 2-253-11448-0 et 2-253-11448-2.
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    Première page

    1.

    Flamboyante de lumière dans l'incandescence de l'été finissant, la baigneuse ne l'avait pas abandonné. Elle au moins ne s'était pas engloutie avec les autres dans l'étroitesse de la faille insondable.

    Une image dont il était incapable de dire si elle était le véritable souvenir d'un réel moment ou au contraire la manifestation de quelque fantasme obsédant, une hallucination de sa mémoire amputée. Un fragment de songe détaché de ses entraves nocturnes.

    A son réveil, désormais, le dernier de ses rêves stagnait au fond de ses yeux un moment avant de se dissoudre au vent qui rampe, comme une marque peu profonde inscrite dans le sable.

    Longtemps ses rêves n'avaient laissé la moindre trace sur l'autre bord des yeux ouverts, au point de lui faire douter même qu'il en fît.

    L'image lui revenait sans peine, sans effort, à la moindre sollicitation. Sans même qu'il l'appelle ni lui ouvre la porte.

     

    2.

    Voirement, avant que gratte le bec de la plume qui écrirait deux noms et une croix au bas de la feuille de papier de linge, ce subreptice échange de regards pendu dans le silence roussi à la flamme des chandelles fut la véritable signature, le lien avéré nouant la décision prise.

    Demange Desmont laissa fuser un long soupir entre ses lèvres luisantes de vieil escornifleur, soulagé d'en avoir fini avec la discussion qu'il avait craint - à l'évidence - de devoir endurer au-delà de l'heure raisonnable du souper. Il essuya du dos de la main la salive qui lui moussait aux commissures et demanda à son hôte de mettre par écrit, donc, la dénonce, et devant l'air étonné du maître des lieux, justifia de la sorte son injonction :

    - Tu es bien ici chez toi, non, honnête Colas ? Dans cette maison où tu nous as mandés et où nous sommes venus…

    Sa voix lasse n'interrogeait pourtant pas, et tout soudain quelque fatalité rompue semblait lui empeser la lippe après qu'il se fut comporté en impitoyable ardeur à l'encontre de toute mansuétude et de tout faux pas dans la démarche très-chrétienne qu'ils se devaient d'accomplir selon la volonté de Dieu dont ils étaient, forcement, réunis là, le trucheman.

    Ce "bon" Colas Collin à qui s'adressait le massif Desmont n'avait sans doute pas dit quatre mots, depuis l'arrivée nuitantré du mayeur et de son premier lieutenant ; pas quatre mots qui ne fussent tombés de la bouche de l'un ou l'autre de ses visiteurs et qu'il attrapait au vol de loin en loin et redisait en les accompagnant d'un vigoureux acquiescement. Lui aussi soupira. Son regard esquiva celui du mayeur, glissa sur la table en bordure des tremblements de la lumière diffusée par deux copions, s'arrêta sur le cornet de plomb qui contenait l'encre et sur la plume posée à côté et les deux feuilles de papier jaunâtre. Il releva les yeux sur Demange Desmont et Claude Gros Cœur qui lui faisaient face, coudes au plateau de bois, et qui attendaient ; Demange considéra un instant le dos de sa main souillé de salive et l'essuya du bout des doigts et passa négligemment ses doigts sur sa chemise tendue par le bourrelet tombant de sa panse au-dessus de la boucle de ceinture avant de reposer la main sur la table et de saisir son verre vide qu'il fit rouler dans un sens puis dans l'autre entre ses paumes.

    - Allons, dit-il, désignant les feuilles d'un mouvement du menton.

    Colas hocha la tête sans pour autant s'exécuter, comme s'il voulait d'abord et avant tout montrer qu'il n'était pas à la botte de l'officier de la Secrète. Il se leva, s'appuyant des mains à plat sur la table. Le banc repoussé racla bruyamment le sol de pierre. Colas fit trois pas jusqu'à l'âtre où palpitait la braise et où de minces flammes se tordaient sous le cul de la marmite pendue par l'anse à un crémaillon de fer que des années de feu avaient corrodé ; il se pencha dans la clarté du foyer qui lui fit tout le devant des gestes comme s'ils étaient cuits et jetait par-derrière des ombres en tous sens jusqu'aux pénombres tassées dans les angles de la pièce. Il prit la peûchotte de bois dans l'écuelle posée sur la pierre du bandeau, un torchon plié en tampon dans l'autre main pour saisir et soulever le couvercle de la marmite, et touilla le bouilli, sans hâte ; l'odeur du jambon au foin et des navets et du chou se répandit jusqu'aux deux autres assis à la table qui plissèrent des paupières en écartant les narines ; puis Colas choqua la cuillère contre le couvercle et referma la marmite et reposa le torchon et la cuillère sur le bandeau, il remit deux bûches noueuses au feu et regarda monter les étincelles de part et d'autre du ventre de la marmite en même temps qu'un tournoiement de fumée aspirée vers la nuit dans le conduit de la cheminée. Au dernier pîpion envolé, Colas revint à la table en se raclant la gorge comme s'il se préparait à parler et, tout en grattant un bout de cal qu'il avait à demi épluché sur sa paume pendant la discussion, il reprit place sur le banc.

    - C'est bien bon à humer, dit le mayeur.

    Colas Collin se racla la gorge et annonça sans le regarder :

    - Ben alors, j'vas écrire, met'nant.

    - C'est ça, dit Demange Desmont. Ça sera bien vite fait. Après on mangera.

     

    Prix littéraires

    Feuille d'Or 2003 de la Ville de Nancy et de France Bleu Sud Lorraine.

    Prix Erckmann-Chatrian 2003.
    Discours lu par Philippe Claudel, président du Comité Erckmann-Chatrian.

    Sélection 2006 Prix des lecteurs Le Livre de Poche / France Info.

     

    Épigraphes

    On attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée qu'à une vie de plus riche étoffe ; chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. (Michel de Montaigne).

    Et si grande est la sottise des mortels que les objets les plus petits et les plus vils, du moins remplaçables, ils supportent de se les voir imputés quand ils les ont obtenus, que nul ne se juge redevable en quoi que ce soit pour avoir reçu du temps, alors que c'est le seul bien que, même reconnaissant, l'on ne peut rendre. (Sénèque).

     

    Page créée le jeudi 23 octobre 2003.