Natural Killer

 
 
  • Pierre Pelot
  • 1985 | 112ème roman publié
  • Noir
 

Date et lieu

En 1984-1985, dans un village de la haute vallée de la Moselle.

Sujet

Écrivain professionnel - donc dépressif - le narrateur vit seul dans une immense bâtisse, en lisière d'un village vosgien, s'occupant d'un chien caractériel et se battant inlassablement contre une antique chaudière. Il lutte contre le froid, contre la solitude, contre le monde entier, à coups de gnôle, d'alcools divers qui lui font les réveils tragiques. Il a bien une compagne quelque part, dont on ignore si elle doit revenir un jour, et, au fond de la mémoire, un drame enfoui qui le ronge comme un cancer. Un jour, ou une nuit, l'inconnu frappe à sa porte, dit s'appeler Mordacci, être un lecteur fidèle… Une malsaine relation s'établit entre ces deux inconnus, dont l'un croit tout savoir de l'autre à travers ses livres mensongers.

Jamais à ma connaissance un écrivain (pardon, un romancier professionnel) n'avait, avec cette force, donné l'impression de se dénuder aussi totalement. Ni Balzac, ni Simenon, ni Stendhal, ces champions de l'autobiographie masquée, n'étaient allés aussi loin dans le "drame du quotidien"… Le drame du quotidien, qui est notre lot à tous, les pisseurs de pages, les chieurs de long, et les manœuvres de l'édition… C'est tout ça et bien d'autres choses que Pelot raconte dans ce faux roman criminel, la vie d'un type prisonnier d'un cachot dont il est également le geôlier. Et s'il est un roman plus noir, dites-moi lequel, chers et vénérés lecteurs. (Michel Lebrun, 4ème de couverture, 1999).

 

Éditions

Couverture de Jouva.

  • 1ère édition, 1985
  • Paris : Vertiges publications, IV/1985.
  • 23 cm, 204 p.
  • Illustration : Jouva (couverture).
  • ISBN : 2-86896-033-2.
  • Prix : 77,00 F.
  • Titre de travail : Ailleurs sous zéro.
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    Couverture anonyme.

  • 2ème édition, 1999
  • Paris : Ed. Payot et Rivages, décembre 1999 [impr. : 12/1999].
  • 17 cm, 276 p.
  • Illustration : couverture anonyme.
  • (Rivages/Noir ; 343).
  • ISBN : 2-7436-0584-7.
  • Prix : catégorie 7.
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  • 3ème édition, 2013
  • Paris : éditions Bragelonne, 23 septembre 2013.
  • (Bragelonne Classic).
  • Livre numérique.
  • 222 p.
  • ISBN : 978-2-8205-1247-5.
  • Je ne suis jamais allé à New York. Ni ailleurs. Ce n’est pas la peine. J’ai déjà fait le tour du monde cent fois. Je suis même allé bien plus loin. Promeneur nocturne. La neige crissait sous mes semelles. Promeneur ordinaire, qui sait exactement combien de temps et jusqu’où durera le cigarillo, à quel endroit j’en jetterai le mégot devenu chaud et âcre aux lèvres. Ce n’était pas la première fois. J’ai fait le tour du monde et mieux encore.
    Un homme dépressif, un endroit isolé, la solitude ou presque et les lourds secrets d’un écrivain qui se dénude devant nous dans la prison qu’il s’est construite.
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    Première page

    Il marchait, accompagné par l'ombre que dessinaient les étoiles à ses pieds et les aboiements assourdis des chiens éparpillés dans la nuit…

    Il marchait comme moi, c'était moi.

    Il était comme moi (c'était moi !), comme j'aurais pu le raconter, l'écrire. Les mots dans ma tête, ces hôtes chamailleurs au caractère impossible, avec leurs dents dures pour séduire et s'imposer toujours coûte que coûte, les mots s'étaient levés d'eux-mêmes, depuis longtemps déjà - depuis combien de temps ? je ne sais pas exactement, mais longtemps -, s'étaient rangés en bon ordre et me plaisaient bien, je les avais adoptés. Ils venaient d'alentour autant que de moi. C'était de l'amitié. Ils me tenaient vaguement chaud - eux seuls étaient capables de ce tour de force. Vaguement chaud, et pourtant :

    L'hiver me coulait dans les veines, y charriant un froid total et si parfait qu'il en brûle : un froid différent de celui qui avait pris possession de tout, mangeait tout.

    Je marchais, accompagné par l'ombre que dessinaient les étoiles à mes pieds… A un moment, je me suis immobilisé. Mains dans les poches de mon blouson aux doublures froissées, les doigts serrés en poings, comme des nœuds, j'ai regardé, j'ai écouté l'hiver alentour, l'hiver aussi figé que je pouvais l'être. L'hiver pétrifié en plein repas. C'était cela, l'exacte impression ressentie : ce sacré hiver en train de bâfrer et qui, pour quelque mystérieuse raison connue de lui seul, avait suspendu sa mastication d'une bouchée ; qui hésitait : avaler ou recracher ?

    D'autres mots silencieux, venus de partout, se sont mis en place dans ma tête. Il avalera, bien sûr (et ça me faisait sourire, m'inventant une complicité gercée au coin des lèvres), je le sais bien ; il avale toujours, ne recrache jamais ; il feint d'hésiter, c'est juste une farce.

    Je savais bien. Je sais tant de choses, et davantage, et si peu. Comme l'hiver sans doute, et balançant en permanence, en équilibre précaire : être avalé ou recraché… et essayer de simplifier, d'éclaircir la signification de cette impression… mais sans y parvenir de façon satisfaisante, avec les gerçures durcies aux commissures (je les sentais incrustées), comme des parenthèses physiques pour ne pas que se dispersent ailleurs les pensées… et là aussi : sans résultat. Les mots silencieux, ces oiseaux noirs et flous dans ma cage d'os, s'envolèrent.

    Les ongles incrustés dans mes paumes, à faire mal. Je me suis efforcé de me décrisper un peu, juste un peu, et j'y parvins à peine, pour un petit moment soulagé. Pareil pour les mâchoires : je serre toujours les dents, trop, ça finit par faire mal, comme un pesant harnais serré trop court et qui me durcit les gencives. Quand je m'en rends compte, c'est trop tard, ça dure depuis des minutes et des minutes, les rides creusées rongent en profondeur. Une sorte de tic.

     

    Épigraphe

    Car comment les vivants peuvent-ils vivre quand la mort existe ? (Carson Mc Cullers).

     

    Revue de presse

    L'Humanité

    3 février 2000. Fabrice LANFRANCHI

    L'homme qui racontait des histoires

    Choisir quelques livres dans l'œuvre de Pierre Pelot est une tâche impossible. Il en existe trop. Le trop, ici, est à prendre dans le sens positif, celui de l'excès, celui de la démesure, comme le "trop de notes dans Mozart" lâché par un Salieri dépité. Désolé, Pelot cavale haut et fort et si son imagination arpente les landes de notre enfance pour bondir sur nos terres d'adultes jamais complètement remis, tant mieux. Si parfois le petit monde littéraire parisien préfère encenser l'anorexie de récits pingres dont seul l'ego flirte avec les superlatifs tant pis. Merci alors au calendrier éditorial de lancer, en ce début d'année, quatre nouveaux titres signés par le Vosgien barbu. [Il s'agit de : Avant la fin du ciel, L'Ombre de la Louve, Natural Killer, et La Piste du Dakota].

    Natural Killer, réédité par les éditions Rivages lui, évolue carrément dans un autre univers. Que François Guérif soit remercié d'avoir eut l'érudition nécessaire et le goût de faire renaître ce livre majeur, écrit en 1985 et depuis disparu. Cette plongée noire et terrible dans l'existence fracassée d'un écrivain blessé est tout simplement bouleversante. La mise à nu du créateur atteint ici des tréfonds rarement égalés. Le style de Pelot explose en tâches brunes, métastases brûlantes rongeant l'écrivain dont la détresse jamais ne remplira la page, blanche peut-être à jamais. Il y a là, dans cette fragilité extrême, dans cette prise de risque avouée une pureté qui blesse et foudroie. On songe à Goodis, William Blake, Chandler et même Céline. Point de performance mais la douleur de l'écriture que l'écrivain, ce Sisyphe écorché, sans cesse, ne peut que subir, épuisé de l'avoir trop longtemps affrontée.

     

    Le Monde

    4 février 2000. Michel ABESCAT

    La quête derrière l'enquête
    Le choc des mots de Jacques Vallet et Pierre Pelot

    La référence à Alfred Jarry, en exergue du livre : Voyez, voyez la machin' tourner, pourrait être trompeuse. Une coquille dans le placard, le nouveau roman de Jacques Vallet, qui met en scène un grand journal parisien, n'a pas grand-chose à voir avec la cocasserie, le refus de la psychologie et du réalisme du créateur du père Ubu. Pas grand-chose à voir non plus avec la charge de cavalerie loufoque d'un Donald Westlake contre les moeurs des tabloïds américains dans le fameux Faites-moi confiance. Une coquille dans le placard s'inscrit résolument dans la grande tradition du roman noir. Sa première phrase, qui en distille tout le charme et la nostalgie, pourrait même être lue comme une sorte de clin d'oeil au genre : Au loin, l'enseigne lumineuse perçait le brouillard humide de la rue Jouffroy-d'Abbans. En lettres rouges : Le Miroir. Comme une tache de sang.

    L'histoire, elle aussi, sacrifie aux lois du polar classique. Un meurtre. Un flic (même s'il s'appelle Bidon). Une enquête pleine de fausses pistes et de faux-semblants. Le corps d'Emmanuelle Courbet, journaliste en vue du Miroir, un quotidien du matin qui n'a évidemment rien à voir avec Libération, dont Jacques Vallet est un ancien collaborateur (toute ressemblance...), est retrouvé sur la table de la salle des archives, atrocement mutilé. Avec un petit mot en guise de faire-part : Bon appétit, messieurs ! journalistes intègres ! Et c'est parti pour la valse des questions et des suppositions. Piste islamiste ? Au moment de sa mort, Emmanuelle enquêtait, en effet, sur une série d'attentats dans la capitale et avait rencontré des militants des GIA... Tueur psychopathe ? Ou vengeance à l'intérieur du journal, entré dans une nouvelle et gravissime zone de turbulences ?

    La plume piquante et souvent buissonnière, Jacques Vallet tricote une intrigue à larges mailles, suffisante pour retenir un lecteur complice mais pas dupe. Car là n'est pas l'essentiel, évidemment. Comme dans tout bon roman noir, ce qui importe, derrière l'anecdote policière, c'est ce qu'elle révèle. L'envers du décor. La quête derrière l'enquête. A cet égard, si le propos de Jacques Vallet n'est pas celui de Donald Westlake, à savoir le jeu de massacre, le portrait qu'il brosse de son personnage principal, le journal, porte la marque de ses qualités : justesse et élégance du regard, réalisme subtil, sens de l'atmosphère, vivacité du trait et de la plume. Quotidien en crise, rongé par les luttes de clans, la guerre des chefs, les hiérarchies douteuses, les soucis financiers, les problèmes existentiels, Le Miroir apparaît ainsi dans sa folie quotidienne, chauffée à blanc par la pression de l'actualité, vibrant de toutes ses contradictions. Tiraillé entre les intérêts de ses actionnaires (Le marché ! Le nouveau Messie. La nouvelle foi. La nouvelle loi) et sa tradition libertaire et contestataire, l'argent et l'information, le réalisme économique et l'indépendance qui fait sa réputation. De manière plus anecdotique, mais ô combien savoureuse, Jacques Vallet réussit également quelques croquis croquignolets. Celui de François Maréchal en particulier, fondateur du journal, directeur et monarque absolu, drogué du pouvoir et de l'actualité, manipulateur hors pair.

    Une coquille dans le placard confirme enfin le talent de son auteur pour peindre en quelques mots un quartier de Paris ou la lumière d'un petit matin frileux comme il le faisait si bien avec les paysages meusiens de son premier roman, Pas touche à Desdouche (Zulma, 1997). La fin du livre, comme prévu, révèle l'identité du coupable. Depuis longtemps, quant à lui, passé de l'autre côté du miroir... L'écriture, quelle saloperie ! Pour peu qu'on s'efforce de garder les yeux ouverts, à interroger la vie, on est à la merci du pire. Elle peut vous briser comme du verre à tout moment, s'exclame un des journalistes d'Une coquille dans le placard. Vous vouliez savoir à quoi elle ressemble, « la putain d'existence de ce type qui crache ses romans », demande comme en écho l'écrivain au centre du très beau livre de Pierre Pelot, Natural Killer, que Rivages réédite aujourd'hui. Seulement voilà... elle n'existe pas, sa vie, en dehors de l'écriture. Il utilise tout son temps, tout son souffle, à la mettre en pièces et en place sur le papier. Le mieux possible. Ne reste rien. Isolé dans sa maison, en bordure d'un village des Vosges barricadé par l'hiver, un auteur de romans se débat, à coups d'alcool et de tranquillisants, contre sa chaudière qui menace sans cesse de s'éteindre, ses insomnies diurnes et nocturnes et des bouffées de souvenirs flous, corrosifs comme l'acide. Une femme en particulier, Grazzia, dont il parle à l'imparfait, mais dont les images font encore gueuler la maison. Vivante ? Morte ?

    Une silhouette aperçue dans la nuit se concrétise bientôt. Un admirateur qui a lu tous ses livres et voudrait lui poser quelques questions. Sans mesurer jusqu'où cela va les mener tous les deux. Car le narrateur (et l'auteur du livre) va lui répondre au-delà de tout ce qu'il pouvait imaginer. Avec une impudeur extrême. Une violence crue... Jouant avec une habileté vertigineuse des confins les plus obscurs entre réalité et fiction, et d'un talent d'écriture proprement diabolique, Pierre Pelot réussit ainsi, dans un souffle, rauque, quasi halluciné, une des plus envoûtantes réponses à cette question si banale : pourquoi écrivez-vous ? Ce que les gens ne comprennent pas, encore moins que le reste, c'est que les histoires sont vivantes, dangereuses, fascinantes, et qu'elles rongent ceux qui tentent de les approcher de près.

     

    L'Alsace

    27 avril 2000.- J.-M. S.

    Le drame de l'écrivain

    Rivages/Noir réédite un des meilleurs livres de Pierre Pelot, Natural Killer, paru la première fois en 1985. Il faut lire ou relire cette féroce introspection de l'écrivain qui met en scène son village vosgien, Saint-Maurice-sur-Moselle, sa maison au pied des montagnes jamais complètement finie. Avec une force désespérée, tragique et violente, dans ce faux roman criminel, Pelot règle ses comptes avec Pelot, l'écrivain prolifique qui survit en espérant des avances, avec le monde et surtout avec les éditeurs. Tout de la vie, du drame quotidien, du romancier professionnel "prisonnier d'un cachot dont il est également le geôlier" est dans ce western vosgien, sans doute exagéré par la nécessité romanesque mais d'une écriture superbe, noirceur et tendresse en même temps.

     

     

    30 juin 2004. Raymond PERRIN

    Faux polar et vrai cauchemar

    Natural Killer, d'abord mal édité, a eu la chance qu'il méritait en reparaissant dans la collection Rivages/Noir. Il s'agit d'un roman de la même veine qui a donné naissance à de grands livres comme La Nuit sur Terre ou Le Sommeil du chien. Pelot s'est mis, corps et âme, dans ce personnage d'écrivain professionnel, esseulé et dans un creux de vague, qui reçoit la visite d'un lecteur fanatique.

    C'est au prix d'une véritable et totale mise à nu que le romancier "professionnel", donc vivant uniquement de sa plume, dévoile les grands et petits drames de l'écriture quotidienne. Raconter le livre est impossible et vain. D'ailleurs, Pelot écrit, dans ce "faux roman criminel" : "... En fait, voyez-vous, je me fous de l'intrigue, à priori. Ou bien disons qu'il s'agit d'un squelette qui se doit d'être solide, sans défaut, une charpente. Afin de permettre aux personnages de se comporter le mieux possible, de se ressembler le plus exactement possible. De dire ce qu'ils ont à dire quand il faut, d'être silencieux quand ils doivent". (Le lecteur conscient que l'écrivain en question est d'abord un raconteur a d'ailleurs le droit de se demander si un tel raconteur peut vraiment se moquer de l'intrigue !).

    Ce que dit douloureusement ce livre sur le peu gratifiant métier d'écrire, c'est la difficulté de mener à bien la vie professionnelle concentrée sur l'écriture (et les nécessaires concessions faites aux travaux de commande pour assurer le quotidien), et les aléas de la vie familiale, sociale. Pour mettre mieux en scène la prison forcée d'un homme de l'écrit, en pleine dépression, assailli par le doute et l'angoisse, Pelot imagine un face-à-face tendu entre un auteur de romans policiers brisé, blessé de toutes parts, et un lecteur admirateur et "gargantuesque" qui n'est autre que son double. Le duel monte en intensité écorchant de plus en plus le bourreau-victime, à la fois geôlier et prisonnier, au long d'un récit envoûtant et impossible à classer dans les catégories admises. Le titre évoque un roman noir, mais on y relève quelques éléments fantastiques (par exemple la description hallucinante d'un tremblement de terre dans les Hautes Vosges), une intrusion susceptible de dresser parfois un écran pudique devant ce qui est, en somme, une autobiographie férocement introspective, douloureuse et déguisée.

    Natural killer est d'abord publié par Vertiges publications en 1985. Une nouvelle édition, revue et corrigée, paraît chez Rivages en 2000, collection Rivages-Noir.

     

    Page créée le mercredi 12 novembre 2003.