1881 —
La Semaine religieuse de Saint-Dié
DIOCÈSE DE SAINT-DIÉ — Nouvelles.
MORT DE M. DESCIEUX, PROFESSEUR AU GRAND SÉMINAIRE. — Un bien triste accident vient de jeter la consternation dans le clergé, et nous pouvons ajouter, dans la population de Saint-Dié. M. l'abbé Descieux, professeur au grand séminaire, était allé, le mercredi dans la matinée, prendre un bain dans la Meurthe, accompagné d'un de ses collègues. Saisi d'une congestion subite, il a disparu sous l'eau, sans que les efforts de son confrère, qui d'ailleurs ne savait pas nager, aient réussi à le sauver. Celui-ci n'a pu que courir en toute hâte appeler du secours à la maison la plus rapprochée. Un plongeur s'étant jeté à l'eau tout en sueur, s'est senti lui-même suffoqué et a dû se retirer au plus vite. Un jeune homme de Saint-Léonard, survenu sur les entrefaites, a plongé à son tour et a pu retirer enfin le corps inanimé qui était demeuré sous l'eau plus de trois quarts d'heure. On ne peut que louer l'empressement des personnes appelées au secours, et l'émotion respectueuse des témoins de cette lugubre catastrophe.
On nous permettra de signaler deux circonstances qui sont de nature à adoucir la rigueur d'un pareil coup ; c'est que si la mort de M. Descieux a été subite et imprévue, elle n'a pas été sans quelque préparation et sans secours spirituel. Il avait encore fait sa confession la veille, au soir ; et à l'instant où il s'enfonçait dans l'eau avec un signe manifeste de suffocation, son confrère a eu la présence d'esprit de lui donner une dernière absolution.
Jeune prêtre d'une extrême franchise et d'une parfaite loyauté de caractère, aussi pieux que laborieux, enthousiaste du devoir et de tout bien, il laissera des regrets sincères dans le cœur de ses collègues et de ses élèves. Sa mort est une perte sensible, non seulement pour le séminaire et pour sa famille, mais encore pour tout le diocèse.
M. Descieux avait fait seulement une année de vicariat à Épinal, et une année de professorat au grand séminaire.
Après un service chanté jeudi au séminaire, le défunt a été reconduit à Bleurville, sa paroisse natale.
Il était membre de l'association de prières pour les confrères défunts.
Bleurville, le 22 juillet 1881.
Monsieur le Directeur,
La Semaine religieuse, dans son dernier numéro, n'a pu que relater brièvement la mort de notre pauvre abbé Descieux et le départ de ses restes mortels pour Bleurville, sa paroisse natale. Voudriez-vous permettre à un de ses vieux amis de compléter ce récit en racontant ce qu'il a vu ici depuis deux jours ?
Hier soir, j'étais avec tout le monde sur le chemin qui conduit à la gare de Martigny, j'ai vu une population tout entière attendre jusqu'à 10 heures du soir, muette, morne, atterrée ; puis, à l'arrivée du char funèbre, l'entourer respectueusement et lui faire un touchant cortège ; j'ai été témoin de cette explosion où la douleur se manifestait d'une manière si vraie ; j'ai vu la chambre tendue de noir où chacun, pour ainsi dire, avait voulu suspendre une larme, et j'ai senti que j'étais en face d'un deuil public.
Ce matin je l'ai mieux senti encore quand j'ai pénétré dans l'église et que j'y ai retrouvé, avec plusieurs ecclésiastiques, spécialement MM. les curés-doyens de Monthureux et de Darney, la même foule remplissant les trois nefs comme si nous n'étions pas en pleine moisson ; quand j'ai vu les associations paroissiales et les confréries déployer spontanément leurs bannières, et tous les jeunes gens (car ils y étaient tous) lui faire une garde d'honneur. Oh ! je les ai reconnus là. Je les avais déjà remarqués dans une autre circonstance qui me revint alors à la mémoire. En considérant toutes les classes de la société confondues dans la même douleur, courbées sous le même sentiment respectueux et sympathique, en voyant ces larmes qui coulaient de tous les yeux, je me suis rappelé le jour où nous conduisions notre vénérable (1) à sa dernière demeure, et j'ai compris qu'on réunit dans la même tombe l'enfant du village et celui que tant d'années nous appelâmes le Père. Il me sembla même que le patriarche avait tressailli en recevant dans ses bras l'héritier de sa vieille foi, et que j'entendais sa voix tremblante lui dire comme le poète antique :
…Venerande Puer, jam pectore toto Accipio, et Comitem complector…
Oui, nous sommes heureux que cette place lui ait été choisie par le vœu de sa famille et de la paroisse ; désormais il partagera avec lui, chaque dimanche, nos souvenirs et nos prières. Que cette pensée soit la consolation de la pauvre mère dont il était le soutien, et de la famille dont il était l'orgueil.
Que ce soit surtout votre récompense, vous qui aviez deviné cette âme ; qui, à la prière d'un pasteur zélé (2), vous étiez dévouée à l'œuvre de son éducation et aviez su lui inspirer cette piété vaillante, cette soif du bien auxquelles on a rendu un hommage public. Lorsqu'il s'agit de l'Église, vous ne comptez pas les peines, les soins, les sacrifices, je le sais, et l'Église ne l'ignore pas. Vous croyiez lui avoir formé un caractère viril, vous en étiez fière, et vous aviez raison : il s'en allait bravement devant lui, le front haut et le cœur au large, sans autre pensée que de faire son devoir, ne connaissant qu'un bonheur, travailler, n'ayant qu'une ambition, passer sa vie entre sa famille et ses élèves. Comment Dieu n'a-t-il pas exaucé des vœux si modestes ? Comment tout s'est réuni pour sa perte ? Comment rien n'a-t-il pu le sauver, ni son habileté à nager, ni les efforts qu'on a pu tenter autour de lui ? C'est le secret de la Providence ; ses amis ne peuvent plus que prier pour lui et conserver le souvenir de ses vertus.
Son âme charmante se révélait sans qu'il s'en doutât, nous écrit-on d'Épinal, et son cœur débordant de charité n'avait pu encore s'affermir contre l'exploitation que tant de pauvres ingrats et menteurs, qui pullulent en ce monde, faisaient de son dévouement inépuisable. Eh bien, oui, il était trop bon, c'était là son défaut. Il en avait même un autre non moins impardonnable aujourd'hui, il était franc, mais d'une franchise… que je ne recommanderai pas aux ambitieux, et que j'aimais, moi.
D'autres aussi partagent mon sentiment ; car j'apprends que jeudi dernier, aux services célébrés à Saint-Dié, MM. les vicaires généraux, le chapitre, le clergé de la ville et des environs, les communautés religieuses et un certain nombre de personnes honorables se pressaient à la chapelle du grand séminaire, et je sais que le corps des professeurs, ainsi que M. l'abbé Marchal, secrétaire de Monseigneur, ont voulu suivre le cercueil jusqu'à Bleurville.
Pauvre ami, s'écriait l'un d'eux, tu laisses un grand vide parmi nous ! Ce cri du cœur fut la seule mais éloquente oraison funèbre de notre cher et malheureux défunt.
(1) M. l'abbé Ferry, ancien curé de Bleurville, qui avait baptisé M. Descieux.
(2) M. l'abbé Aubertin, successeur de M. Ferry, aujourd'hui curé de Châtenois.