1881 —
La Semaine religieuse de Saint-Dié
Jean-François Clair est né à Bleurville, canton de Monthureux-sur-Saône (Vosges), le 25 juin 1801. Issu d'une famille vraiment patriarcale, ses parents, bons cultivateurs, surent donner à leurs enfants une éducation chrétienne et religieuse. Orphelin à 15 ans, le jeune François se mit à la tête de l'exploitation agricole des biens de sa famille ; de là sans doute, lui est venue plus tard l'idée de son excellent livre sur l'agriculture. La mort de ses parents le constituait chef de la famille, dont il était l'aîné. Chez le jeune Clair, comme chez son frère puîné et sa sœur, l'éducation avait porté les cœurs à la vertu ; aussi, le souvenir de ces jeunes gens, vivant ensemble dans la plus parfaite concorde, reste en bénédiction à Bleurville. Mais Clair devait être enlevé aux siens par une vocation plus élevée. Un jour, un de ses amis lui fit part de son intention de quitter le monde et de se consacrer à l'éducation de la jeunesse dans l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes. Cette communication fut un trait de lumière divine pour le jeune homme : Moi aussi, répondit-il, je sens que Dieu m'appelle à ce genre de vie. Après avoir consulté son Directeur et assuré par de sages dispositions l'existence de sa sœur et de son frère, il entra au Noviciat le 16 mai 1824 et revêtit l'habit religieux le 3 juin suivant ; désormais il était connu sous le nom de Frère Astier.
Il sortit du Noviciat pour s'essayer dans l'instruction à Bourges et à Paris. Le 19 mars 1830, le Supérieur général lui confia la direction des écoles de Fontenay-le-Comte (Vendée) ; bien des épreuves l'y attendaient ; son établissement, l'un des plus florissants de la contrée, ayant été laïcisé, Frère Astier, qui avait gagné la confiance des familles, ouvrit une école libre où le suivirent tous ses anciens élèves qui n'ont jamais cessé de lui témoigner leur profonde gratitude, témoin une multitude de lettres de regrets envoyées par eux à la nouvelle de sa mort.
C'est dans le département de la Vendée, en 1843, après un examen très-brillant, que lui fut délivré le brevet supérieur ; déjà en 1834, il avait obtenu sa première récompense honorifique, la mention honorable, et en 1840 la médaille d'argent ; c'était la récompense encore de son ouvrage classique sur le Système métrique, qui lui valut, on le sait, les approbations les plus flatteuses pour sa méthode et sa limpidité.
En 1850, obéissant à la voix de ses supérieurs, Frère Astier fut envoyé à Mézières (Ardennes) ; comme à Fontenay, il y acquit en peu de temps l'estime de la population. Le Conseil municipal, voulant reconnaître son zèle et ses bons services, consentit à s'imposer de grands sacrifices pour transférer sa communauté et ses classes dans un logement plus spacieux.
À Mézières, il obtint en 1854, une médaille d'argent de la Société de l'Instruction élémentaire de Paris, pour ses longs services et ses remarquables ouvrages classiques et reçut, le 30 août, l'arrêté ministériel qui lui conférait le titre et les palmes d'Officier d'Académie. Une nouvelle tâche l'attendait. Frère Philippe, Supérieur général, avait jeté les yeux sur lui pour fonder l'établissement de Saint-Mihiel (Meuse).
Il y arriva le 20 septembre 1854. C'est là qu'il a composé son ouvrage sur l'Agriculture et obtenu les palmes d'Officier de l'Instruction publique ; l'accueil fait à ce livre a aussi engagé le Frère Astier à préparer, avec ses élèves, pour les expositions de Paris et de Londres des travaux qui lui ont fait décerner des mentions honorables, et le succès de ses livres fera toujours regretter qu'il n'ait point publié tous ses écrits.
Et maintenant, si l'on nous demande ce qu'il a fait à Saint-Mihiel encore, nous répondrons : Interrogez les jeunes gens qui le portaient à sa dernière demeure, tous vous répondront : Ce que nous savons, ce que nous sommes, nous le devons à Frère Astier. Son successeur vous montrera également ce que viennent de lui écrire plusieurs jeunes gens qui lui doivent leurs positions honorables.
La vie édifiante du Frère Astier, comme religieux, serait trop longue à décrire, mais nous ne pouvons passer sous silence les efforts qu'il a faits pour doter du strict nécessaire une maison qu'il fallait créer et l'une de ses plus grandes sollicitudes fut d'y faire une chapelle ; de généreuses et sympathiques souscriptions l'y aidèrent.
Cependant cinquante années d'une vie si laborieuse avaient altéré la santé vigoureuse du cher Frère Astier ; une maladie, en 1879, l'avait mis au bord du tombeau. Les supérieurs sentaient le besoin pour lui d'un repos complet, mais l'y faire consentir était la difficulté, tant il aimait le travail. Pendant sa retraite annuelle, cette même année 1879, il comprit qu'il fallait faire un sacrifice et résilier ses fonctions de directeur. Pour adoucir la peine qui devait lui en résulter naturellement, ses supérieurs lui accordèrent la liberté de prendre sa retraite dans sa chère maison de Saint-Mihiel, dans cette cellule où il avait consolé tant de peines et donné tant de conseils, consacré tant de veilles au travail et à la prière.
C'est le mercredi 22 décembre qu'une maladie, qualifiée de congestion pulmonaire, s'est déclarée. Le 27, au matin, il communia de la main de son neveu, M. l'abbé Descieux, professeur au grand séminaire de Saint-Dié, et l'Extrême-Onction lui fut administrée par M. le Doyen de Saint-Mihiel qui lui donna aussi la bénédiction religieuse de la part du supérieur général. Le mercredi 29, dès le matin, l'agonie commençait, et un peu après midi, notre cher et vénérable Frère Astier rendit sa belle âme à Dieu ; il avait 80 ans dont 57 de vie religieuse et 52 de profession ; et le vendredi, 31, la ville entière rendait les honneurs funèbres à son bien cher Frère.
Malgré les circonstances du dernier jour de l'année, du marché et du mauvais temps, toutes les familles, représentées aux obsèques, ont voulu lui accorder un dernier témoignage de respect et de reconnaissance. Au silence, au recueillement et aux larmes de la foule, on sentait la douleur qui oppressait les âmes quand le saint vieillard, porté par ses anciens élèves, parcourut pour la dernière fois les rues qui mènent de son établissement à l'église.
L'administration municipale, l'Instruction publique, la famille de Bousmard, fondatrice de l'école des Frères, et la Conférence de saint Vincent de Paul devaient être représentées à cette cérémonie ; aussi les coins du poêle étaient tenus par M. le Maire de la ville, M. Baudot, notaire, M. le Docteur Dupont et M. Fauconnier.
Les quatre plus jeunes élèves du bon Frère Astier portaient chacun un cierge aux coins du cercueil.
Le deuil était conduit par Frère Astier, directeur actuel de la maison, M. l'abbé Descieux, MM. Fadelot et Richard, tous trois de Bleurville et neveux du défunt, accompagnés de Sœur Alphonse Fadelot, garde-malade à Saint-Maurice-sous-les-Côtes (Meuse), qui avait assisté son oncle malade et mourant avec une si touchante affection.
Derrière les parents marchaient les Frères des communautés de Bar-le-Duc, Verdun, Étain, Reims et Nancy, représentant à leur tour la famille religieuse. Bon nombre d'instituteurs du voisinage étaient aussi présents.
L'office divin a été célébré par M. le Doyen de Saint-Mihiel, qu'assistaient le clergé de la ville et celui des paroisses environnantes.
Par une délicatesse que tout le monde a approuvée, M. le curé de Saint-Étienne a voulu que les cloches de son église saluassent le passage du cortège sur sa paroisse.
Au cimetière, M. Chenin, jeune sculpteur, a prononcé d'une voix émue, au nom de ses anciens condisciples, un adieu suprême à son ancien maître. Ces paroles simples, affectueuses et bien senties ont vivement impressionné l'assistance ; du reste elles ont le mérite de donner la nature religieuse et bien senties. Les voici :
Au nom de tous mes camarades, au nom de tous ceux qui vous ont précédés et suivis sur les bancs de l'école, que vous dirigiez avec tant de succès et de piété, bien cher Frère Astier, je viens vous dire adieu.
Travailleur infatigable, maître dévoué, vous avez aimé Dieu surtout. C'est vrai, et c'est à cause de cela que vous nous aimiez tous.
Malgré le voile de votre modestie, dont vous enveloppiez toutes vos œuvres, pouvait-on lire vos livres ou entendre votre parole sans admirer votre profonde science et votre méthode pour nous la communiquer ?
Enfants nés dans un siècle de mollesse, nous nous étonnions du courage avec lequel vous témoigniez tant d'intérêt aux classes des plus jeunes que vous visitiez, aux cours d'adultes que vous souteniez par vos conseils, toujours le premier sur le chemin du devoir et de l'édification.
Pauvre, vous nous rappeliez, par votre vie mortifiée, que le véritable prix de tout labeur n'est pas sur la terre, mais au ciel, dont vous nous parliez avec tant de foi et de conviction.
Ah ! votre âme y est récompensée d'une vie pleine de mérites, d'abnégation pour vous-même, d'efforts pour la sainte cause de notre éducation, de dévouement pour tous vos élèves.
Bien cher frère, de ce monde meilleur, veillez sur eux, leur inspirant de demeurer toujours fidèles à vos leçons et à vos exemples. Adieu !…
Malgré les réclamations pressantes de sa famille qui le voulait à Bleurville, et de la Vendée qui demandait ses restes comme une bénédiction pour Fontenay-le-Comte, le Frère Astier repose à Saint-Mihiel où sa tombe sera longtemps en vénération.
À l'issue des obsèques, les élèves qui spontanément s'étaient offerts à porter au cimetière leur ancien maître, ont demandé au Frère Directeur l'autorisation pour tous les élèves du Frère Astier, quels que soient leur âge et leur position sociale, de se réunir le dimanche, 9 janvier dans une salle de l'établissement pour s'entendre sur l'érection et la forme d'un monument en l'honneur du vénérable religieux ; du reste elles ont décidé qu'ils ne lui donneraient d'autre inscription que celle-ci : Frère Astier….. ses élèves.
En considération des importants services rendus à la jeunesse par le Frère Astier, le conseil de fabrique de Saint-Mihiel a décidé que les frais des obsèques seraient à sa charge.
Plus tard nous annoncerons à nos lecteurs une biographie complète du Frère Astier ; mais disons en attendant que si jamais on parlait d'un religieux possédant au plus haut degré la bonté, la droiture, la franchise, l'esprit de conciliation uni à la foi la plus vive, à l'amour de Dieu et du prochain le plus ardent, à ces traits toujours on reconnaîtrait le Frère Astier !