2014 —
Le Monde
Gérald Antoine (1915-2014), philologue, grammairien, recteur...
Philologue et grammairien, mais aussi recteur et conseiller ministériel dans les années soixante et soixante-dix, Gérald Antoine est mort à Paris le 26 janvier à l’âge de 98 ans.
Né à Paris le 5 juillet 1915, ce fils de militaire est marqué par le parcours de son père Alphonse. Fils d’un douanier en poste dans les Vosges sur la frontière entre le Reich et la France, Alphonse Antoine (1890-1969), alors mobilisé fait presque toute la Grande Guerre sur le front lorrain, puis participe à la création de Radio Tour Eiffel, premier émetteur français de télégraphie sans fil, à vocation militaire dans les années 1920. Après avoir, affecté en Tunisie, sous les ordres du général de Lattre de Tassigny commandé les transmissions (1940-42), il rejoint la métropole et les mouvements de résistance, où son action, sous l’autorité de Jacques Chaban-Delmas, lui vaut d’être promu général en 1944.
L’HISTOIRE DE LA LANGUE
Gérald a un parcours moins martial. Après des études au lycée Condorcet puis à la faculté des lettres de Paris, il est chargé de conférences aux écoles normales supérieures de Saint-Cloud et Fontenay-aux-Roses dès 1935 – charge qu’il exerce jusqu’en 1962 ! Il obtient l’agrégation de grammaire en 1939, mais il est bientôt mobilisé. Aspirant d’artillerie, il est fait prisonnier en juin 1940 près de Metz. Bénéficiant d’un rapatriement sanitaire en 1942, il enseigne les lettres au lycée Ronsard de Vendôme (1943-1947), avant d’intégrer la faculté de Clermont-Ferrand comme maître de conférences (1947). Poste qu’il conserve à Paris, lorsqu’il est nommé à la Sorbonne (1954). Avec le statut de professeur, à partir de 1957, il y enseigne l’histoire de la langue française à l’époque moderne et contemporaine.
Admis à l’éméritat à l’heure de sa retraite universitaire (1983), il s’attache à voir rééditée l’Histoire de la langue française des origines à nos jours de Ferdinand Brunot (1860-1938). Entreprise en 1903 et comprenant onze tomes sur les trois initialement annoncés à la mort de Brunot, cette somme publiée chez Armand Colin est ainsi complétée et mise à jour et Gérald Antoine assure personnellement la conduite des volumes contemporains : 1880-1914 (1985), 1914-1945 (1995) et 1945-2000 (2000).
RELECTURE STYLISTIQUE
Mais pour accéder à ces postes en Sorbonne, Antoine a naturellement dû décrocher un doctorat ès-lettres. Dirigée par Charles Bruneau, Robert-Léon Wagner et Maurice Levaillant, sa thèse consacrée à La Coordination en français, publiée en 1958 et 1961, le situe dans la voie, en pleine croissance, des recherches linguistiques où son choix de la syntaxe si peu courtisée est aussi audacieux que pertinent. C’est dans cet esprit que Gérald Antoine se livre à une relecture stylistique de Bérénice, éditée en 1958 dans la collection Les cours de Sorbonne (Racine: Bérénice).
En marge de ses autres champs de recherche, Nerval, dont il édite les Poésies (1947), Sainte-Beuve, Paul Claudel surtout (des Cinq grandes Odes ou la poésie de la répétition [1960] à Paul Claudel ou l’enfer du génie [1988] et Claudel-Rolland : une amitié perdue et retrouvée [2005]), sa carrière connaît une inflexion sensible. Dès les premières heures de la Ve République, il est appelé à siéger aux cabinets des ministres successifs de l’éducation nationale à partir de 1960 (sous Louis Joxe, Pierre Guillaumat, Lucien Paye), parallèlement à sa nomination au rectorat de l’Académie d’Orléans-Tours, créé en 1961. Un poste qu’il occupe jusqu’en octobre 1973.
AUPRÈS D’EDGAR FAURE
Chargé de mission auprès d’Edgar Faure (1968-1969), c’est lui qui met en chantier la loi d’orientation de l’enseignement supérieur, adoptée en novembre 1968, tout en s’occupant de la recherche et de la coopération universitaire européenne. Devenu président de l’Assemblée nationale en 1973, Faure rappellera Antoine auprès de lui (1975-78), lorsque ses missions auprès du ministère (Joseph Fontanet, puis René Haby) auront cessé. Sa carrière auprès des politiques le conduit presque logiquement à briguer des mandats électifs : conseiller municipal d’Allarmont (Vosges), où son père est enterré (1977), il devient maire de la commune de 1983 à 1989, le recueil Liberté, égalité, fraternité, ou les fluctuations d’une devise (1981) résumant avec verve son attachement aux valeurs fondatrices de la République.
En marge de son engagement sur sa terre d’adoption – il fonde et préside l’association pour le développement de la vallée de la Plaine (Vosges et Meurthe-et-Moselle), il est élu membre de l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique le 9 octobre 1982 au fauteuil de Robert-Léon Wagner, son collègue philologue, puis le 21 avril 1997 devient membre de l’Institut, succédant au 4e fauteuil de l’Académie des sciences morales et politiques à Pierre-Georges Castex. Disparaissant presque centenaire, Gérald Antoine laisse une réputation de savant précurseur et exigeant, tout en signant une trajectoire universitaire et politique résolument unique.
Philippe-Jean Catinchi, journaliste au Monde
[Le Monde, 29 janvier 2014]
2014 —
Vosges Matin
Nécrologie
Gérald Antoine, recteur et académicien, nous a quittés
Nous apprenons le décès du recteur Gérald Antoine ancien maire d’Allarmont,survenu le 26 janvier à Paris, dans sa 99e année. Il était né le 5 juillet 1915 à Paris.
Agrégé de grammaire en 1939, Gérald Antoine est prisonnier de guerre jusqu’en 1942. Il a épousé Simone Perrin qui lui a donné deux enfants : Odile et Jean-Michel. Six petits-enfants : Marion, Chloé, Clémence, Timothée, Aurore et Cyprien se sont ajoutés à une famille comblée de bonheur autour d’un grand-père attachant, fort sympathique qui prenait plaisir à séjourner dans la résidence familiale, la Belle Vallée dont il était amoureux. Il aimait participer aux fêtes du 15 août qui y étaient organisées. C’était une joie de se ressourcer et d’offrir ses souvenirs à Titouan, Balthazard, Asphodèle, Samson et Gabriel ses arrière-petits-enfants.
Gérald Antoine avait été conseiller municipal de 1977 à 1983 à Allarmont et exercé les fonctions de maire jusqu’en 1989. Il a fondé et présidé l’association pour le développement de la vallée de la Plaine. Aux côtés du chanoine Poirson, il était devenu président fondateur des Amis de la Hallière.
Il avait débuté sa carrière d’enseignant à l’université de Clermont-Ferrand puis à la Sorbonne. Recteur de l’académie d’Orléans-Tours de 1961 à 1973, il avait aidé à la fondation des universités de ces deux villes.
Élu à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, il est également élu, à Paris, en 1997, à l’Académie des sciences morales et politiques. Et le grand bonheur pour l’académicien, était de voir sa chère scierie de la Hallière, gravée sur son épée !
Gérald Antoine était aussi le commandeur d’Allarmont, Légion d’honneur, ordre national du mérite, commandeur des palmes académiques, officier des arts et lettres et officier de l’ordre de la couronne de Belgique.
Une figure souriante de la vallée de la Plaine s’en est allée. Les obsèques de Gérald Antoine se dérouleront mercredi 29 janvier à 15 h, en l’église d’Allarmont, suivies de l’inhumation au cimetière communal. Nos condoléances à son épouse et à toute sa famille.
[Vosges Matin, 28 janvier 2014]