L’énergumène de Nancy...
1829 —
Biographie historique et généalogique / Louis Antoine Michel
RANFAING Mère Elisabeth DE FAUFFING.- Veuve d’un gouverneur d’Arches nommé Dubois ; s’étant retirée à Nancy, elle devint l’institutrice des religieuses de N. D. du Refuge. L’institut qu’elle établit pour cet ordre fut approuvé par Urbain VIII en 1654. Élisabeth Ranfaimg fit l’objet de l’édification publique, et mourut à Nancy en odeur de sainteté. Le P. Frison a écrit sa vie, in-8°, 1735 [Note].
Cette institution a pris depuis la désignation de Maison de secours. Les pauvres de Nancy n’oublieront jamais les soins et les secours généreux que leur prodiguèrent pendant près de 30 ans, des soeurs de cet intéressant établissement : soeur Aprône Viriot, de Gripport ; et sœur Elisabeth Frery de Commercy ; toutes deux âgées de près de 80 ans, et toutes deux mortes à Nancy, en 1827 ; voy. Stainville.
1841 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges 1841 / Charles Charton
RANFAING Marie Elisabeth.- Fille de M. Jean Léonard de Ranfaing, d’une ancienne famille noble de Remiremont, et de mademoiselle Claude de Magnière ; née dans cette ville le 30 octobre 1592 ; annonça de bonne heure une grande vocation pour la vie religieuse, mais ses parents la destinant au monde, où sa beauté, la douceur de son caractère et une excellente éducation lui avaient fait obtenir des succès, l’obligèrent à épouser, malgré elle, M. Dubois, prévôt d’Arches, dont l’humeur farouche, le caractère fort inégal lui causèrent toutes sortes de chagrins jusqu’au moment de sa mort, arrivée au mois d’avril 1616.
Madame Dubois, demeurée veuve à l’âge de 25 ans, mère de trois filles encore en bas âge, et chargée des dettes que lui avait laissées son mari, crut devoir, pour empêcher qu’on ne la recherchât en mariage, faire voeu de chasteté, et prit la résolution de ne plus se revêtir dès ce moment que d’habits de laine.
Un médecin du pays, dit dom Calmet, dans sa Bibliothèque lorraine, qui joignait à sa profession la magie, étant devenu éperdument amoureux de madame Dubois, et voyant que rien ne pouvait l’engager à rompre le voeu quelle avait fait de se consacrer désormais à Dieu, eut recours aux maléfices et lui en fit ressentir les funestes effets, au moyen d’une pomme dans laquelle il avait introduit un philtre qu’il lui offrit dans une promenade faite au Saint-Mont avec plusieurs demoiselles de Remiremont : ce damnable sortilège n’ayant produit qu’un faible résultat, le même médecin magicien employa de plus grands maléfices, qui ne tardèrent pas à faire déclarer par d’habiles médecins et théologiens, consultés sur le fait par M. Porcellet de Maillane, évêque de Toul, que notre jeune et intéressante Remiremontaise, était réellement possédée. Délivrée heureusement de la troupe de petits diablotins qui s’étaient empares de son corps, et l’élevaient quelquefois en l’air, au milieu de l’église, la tête en bas, sans que ses jupes se ren versassent ; Dieu la réserva à ramener des brebis égarées en recueillant dans l’humble asile où elle s’était retirée, à Nancy, toutes les filles débauchées qui paraissaient touchées de l’état d’abjection dans lequel elles étaient tombées : M. Porcellet encouragea cette bonne oeuvre.
Après la mort de ce prélat, arrivée en 1623, le prince Nicolas François de Lorraine, son successeur au siège de Toul, jugea utile de faire de cette maison de charité chrétienne une communauté religieuse, refuge des filles et des femmes folles de leur corps qui voudraient cesser de vivre dans le désordre. On élut pour leur supérieure Madame Marie Elisabeth de Ranfaing, qui prit le nom de Marie Elisabeth de la Croix. La charitable fondatrice mourut en odeur de sainteté le 14 janvier 1649, après avoir gouverné, pendant près de neuf ans, cette communauté dans laquelle s’étaient retirées ses trois filles. On peut consulter, sur l’histoire de la vie si agitée de madame de Ranfaing, les ouvrages suivants :
- La Découverte des faux possédés avec la conférence sur la prétendue possédée de Nancy, par Claude Pittois, in-8°, Châlons, 1621.
- De l’admirable vertu des saints exorcismes sur les princes d’enfer possédant réellement vertueuse demoiselle Elisabeth de Ranfaing, avec ses justifications contre les ignorances et calomnies du P. Claude Pittois, minime, par Richard, escuyer, in-8°, Nancy, Sébastien Philippe, 1622.
- Le Triomphe de la croix en la personne de la vénérable mère Marie Elisabeth de la Croix, par M. Henri-Marie Houdon, in-12, Bruxelles, 1686.
- La Vie de la mère Elisabeth de Ranfaing, institutrice des religieuses du refuge de Nancy, in-8°, Avignon, 1786 (c’est un abrégé du précédent).
- Histoire des ordres monastiques, par le P. Helyot, tome IV, pages 344-361.
[Notice signée : Richard, bibliothécaire de la ville de Remiremont].
1845 —
Le Département des Vosges / Henri Lepage, Charles Charton
Marie-Elisabeth de RANFAING, connue, en religion, sous le nom de Marie-Elisabeth de la Croix ; née le 30 octobre 1592, morte en odeur de sainteté le 14 janvier 1649.
Elle est la fondatrice de la communauté des dames du Refuge.
[Tome 2, p. 423].
1848 —
Biographie vosgienne / François Vuillemin
RANFAING Marie Elisabeth de.- Née à Remiremont le 30 octobre 1592, se destina très jeune à la vie religieuse ; mais ses parents l’ayant forcée d’épouser Dubois, prévôt d’Arches, homme méchant et cruel, ce ne fut qu’après la mort de son mari, arrivée en 1616, qu’elle put réaliser ses pieux desseins.
Après avoir fait voeu de chasteté, elle se retira, avec ses trois filles, dans un modeste asile à Nancy, et, guidée par un admirable sentiment de charité chrétienne, elle recueillit toutes les filles débauchées qui témoignaient quelque repentir de leur vie passée. Porcelets, évêque de Toul, encouragea cette oeuvre sainte, et Nicolas François de Lorraine, son successeur, réunit en une communauté religieuse toutes les femmes qui venaient demander un refuge à Mme de Ranfaing. Élue supérieure de cette maison, elle prit le nom de Marie-Élisabeth de la Croix, et passa neuf années à instruire et à consoler. Elle est morte à Nancy, en odeur de sainteté, le 14 janvier 1649.
Henry Marie Boudon, archidiacre d’Évreux, a fait imprimer à Nancy, en 1686, le Triomphe de la Croix, en la personne de la vénérable mère Marie Elisabeth de la Croix.
Le père Frison, jésuite, a donné aussi la Vie de la mère Élisabeth de Ranfaing, institutrice des religieuses du refuge de Nancy ; 1735, in-8°.
On raconte qu’après la mort de son mari, Elisabeth de Ranfaing ayant refusé la main d’un médecin des Vosges, celui-ci usa de maléfices [Note], et que Mme de Ranfaing parut bientôt possédée du démon. On consulta d’abord les médecins les plus savants, et Pichart, médecin ordinaire de Leur Altesse de Lorraine, déclara que la possession seule pouvait expliquer l’état dans lequel se trouvait Mme de Ranfaing. M. de Porcelets, évêque de Toul, tous les théologiens et les docteurs de Sorbonne, appelés pour donner leur opinion en cette circonstance, après avoir visité la malade, restèrent du même avis. Un seul religieux, minime, nommé Claude Pitoy, nia énergiquement la possession. Les exorcismes commencèrent sur Mme de Ranfaing, à Remiremont, le 2 septembre 1619, et continuèrent pendant très longtemps à Nancy, où elle fut transférée.
Elle entendait, dit dom Calmet, ce qu’on lui disait en latin, en allemand, en grec, en hébreu, et répondait pertinemment, quoiqu’elle n’eût jamais appris ces langues ; elle répondait à des questions très difficiles qu’on lui faisait sur l’Écriture Sainte et sur la théologie ; elle s’élevait en l’air avec tant d’impétuosité, que six personnes, des plus robustes, pouvaient à peine la retenir ; elle grimpait sur les arbres et allait de branches en branches avec autant de légèreté qu’auraient pu le faire les animaux les plus agiles.
Les historiens de Mme de Ranfaing assurent en outre qu’elle rampait par terre sans se servir de ses pieds ni de ses mains, et qu’elle paraissait ayant les cheveux hérissés comme des serpents.
Elle ne fut délivrée de cette croix, ajoute Dom Calmet, qu’après divers pèlerinages faits aux lieux où la Sainte Vierge est principalement honorée. Cet événement ayant fait beaucoup de bruit, des écrits parurent bientôt pour soutenir ou pour nier cette possession. Claude Pitoy, minime, fit imprimer un petit ouvrage dans lequel il soutenait que la possession de Mme de Ranfaing n’était qu’une fable. Il assista aux conférences des 7, 8 et 9 février 1621, présidées par l’évêque de Toul ; mais malgré ses efforts, il ne put faire partager sa conviction à personne.
Pichart, médecin de Leur Altesse Royale à Nancy, répondit à Pitoy par un livre intitulé : De l’admirable vertu des saints exorcismes sur les princes d’enfer, possédant réellement vertueuse demoiselle Elisabeth de Ranfaing, avec les justifications contre les ignorances et calomnies du P. Claude Pithoy, minime ; ouvrage dédié à l’éternelle et première vérité, et approuvé par Claude Riquechier et Jean Marin, docteurs en théologie. Pichart traite fort mal le père minime, à qui il reproche jusqu’à des fautes de grammaire. Dom Calmet a aussi consacré un chapitre de son livre sur les Apparitions, à la possession de Mme de Ranfaing.
Note : Ce médecin fut brûlé à Nancy, pour crime de magie, avec une fille accusée d’être sa complice, en 1622.
1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
RANFAINS (Marie-Élisabeth de), née à Remiremont le 30 octobre 1592, était fille de Jean-Léonard de Ranfains, d’une ancienne noblesse de Remiremont, et de Claude de Magnières. Dès sa plus tendre jeunesse, elle montra une dévotion outrée, qui l’engageait à crucifier sa chair et mortifier ses sens.
Elle était une des plus belles personnes de son temps, avait l’esprit vif, pénétrant, accompagné d’un jugement solide (Dom Calmet), un naturel doux, obligeant, agréable. Elle épousa Dubois, prévôt d’Arches, qui était d’une humeur farouche, la maltraitant quelquefois d’une manière outrée et cruelle. Il fit même, dit-on, usage du poison, mais il demeura sans effet. Cependant, sur la fin de sa vie, il changea de conduite et devint doux et traitable ; après avoir donné des marques de repentir, il mourut au mois d’avril 1616.
Madame Dubois demeura veuve, chargée de trois filles ; alors, pour empêcher qu’on ne la recherchât en mariage, elle fit vœu de chasteté et ne se revêtit plus que d’habits de laine. Un médecin du pays, qui passait pour magicien, et qui fut brûlé pour ce fait, à Nancy, le 2 avril 1622, avec une fille accusée de complicité, en devint passionnément amoureux. Après avoir employé les caresses, les promesses, et tout ce que sa passion put lui inspirer, il mit en oeuvre les maléfices (Dom Calmet). Et de là cette ridicule histoire de la possession par le démon de Marie de Ranfains, qui occupa si longtemps les médecins et les théologiens de cette époque et dont on peut voir les détails dans l’ouvrage du docteur Remy Pichard, intitulé De l’admirable vertu ses saints exorcismes sur les princes d’Enfer, possédant réellement vertueuse demoiselle Élisabeth de Ranfains, avec ses justifications contre les ignorances et calomnies du P. Claude Pithoy, minime, Nancy, 1622.
Et dans l’interrogatoire du P. Claude Pithoy, aux conférences tenues à ce sujet devant l’évêque de Toul, les 7, 8 et 9 février 162l, dans les réponses de qui on voit que Dieu n’est pas Dieu, s’il ne commande aux diables de se saisir de son corps, à lui Pithoy, s’il est vrai que la femme qu’on exorcise à Nancy est possédée.
Quoi qu’il en soit, quand elle fut dépossédée, elle fonda une maison de refuge dont le prince Nicolas-François de Lorraine, évêque de Toul, jugea à propos de faire une communauté religieuse, qui aurait pour objet de retirer les filles et les femmes débauchées, qui voudraient abandonner le désordre. Cette congrégation s’étendit dans plusieurs villes du royaume, comme Avignon, Toulouse, Rouen, Arles, Montpellier, Dijon, Besançon, Le Puy , Nîmes, Sainte-Roche, Metz.
La mère Élisabeth de Ranfains mourut à Nancy, en odeur de sainteté, le 1er janvier 1649, âgée de 56 ans.
1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
RANFAING Marie Elisabeth de.- C’est dans ce château [d’Arches], dont nous contemplons les débris, que vécut et que souffrit, avec tant de patience, de douceur et d’amour, un ange de notre terre, Marie Élisabeth de Ranfaing, mariée, malgré son coeur et ses pieux désirs, à un tigre à face humaine, qu’elle finit par changer en agneau. Élisabeth, née à Remiremont, d’une noble famille, en 1592, fut élevée dans la crainte et l’amour de Dieu. L’attrait principal de sa jeune âme était la Vie des Saints : elle en faisait sa lecture et sa méditation favorite. Elle rêva de bonne heure aux douceurs de la solitude ; elle aimait surtout à s’occuper des souffrances du Sauveur : Jésus crucifié lui apprit qu’on ne peut aimer le Ciel sans aimer la croix. Aussi, toute jeune, traita-t-elle son corps avec une rigueur qui ferait honte à des anachorètes.
Le démon, jaloux de tant d’innocence, indisposa contre elle sa mère, et la porta envers son enfant à des rigueurs inexplicables. La pauvre fille avait laissé entendre qu’elle aspirait à la vie religieuse ; une tendresse maternelle, mal dirigée, poussa une mère qui l’aimait trop pour soi, à l’accabler de mauvais traitements, et, comme ni les injures ni les violences ne réussissaient à enlever du coeur de sa fille un désir qui venait d’en haut, elle parvint à la faire maltraiter aussi par son père.
Ces parents inhumains lui déclarèrent bientôt, brusquement, - il y a des tyrans jusque dans l’autorité paternelle -, qu’ils avaient conclu son mariage avec un gentilhomme fort honoré, et qu’il lui fallait obéir. La jeune vierge répondit par un torrent de larmes, qui ne parvinrent point à désarmer ses bourreaux. Cette jeune fille de quinze ans était jetée forcément dans les bras d’un veuf de cinquante-sept ! Elle se laissa livrer comme un agneau qu’on mène à la boucherie. Ce ne fut pas en effet à un époux, mais à un tigre, qu’elle fut livrée. Jamais femme plus douce, plus digne, plus aimante, ne tomba aux mains d’un homme plus emporté, plus brutal, plus abominable.
Le sieur du Boys, capitaine d’Arches, gouverneur de la Vosge, était un seigneur violent et rempli des plus mauvaises passions. Sa jeune épouse parut d’abord le charmer et l’adoucir ; mais bientôt il conçut pour elle, qui cependant se dévoua totalement à lui, une insurmontable aversion : il ne pouvait plus ni la voir, ni l’entendre. Son aversion devint de la haine, et sa haine se changea en une espèce de fureur, qui le poussa aux actes d’une barbarie effrénée. Le silence, une patience inaltérable, une soumission et une complaisance sans bornes, furent les seules armes que lui opposa la sainte victime ; plus il la maltraitait, plus elle semblait s’attacher à lui : après Dieu, il eut tout l’amour de son coeur. Dieu me l’a donné, disait-elle ; je dois l’aimer et lui obéir. Elle obéit si bien, elle aima si fort, qu’à la fin elle gagna cet intraitable mari, à elle et à Dieu. Une disgrâce le dépouilla de son gouvernement, et le réduisit à un état presque misérable.
Élisabeth multiplia ses bontés envers son mari dans l’infortune. Le malheureux commença d’ouvrir les yeux, et vit quel trésor le Ciel lui avait confié ; mais il était trop tard pour ce monde ; le chagrin mina son âme ; il tomba malade et sa maladie fut à la mort. Il mit ordre à sa conscience, et il mourut en paix.
Demeurée veuve, à vingt-quatre ans, avec trois petites filles, Élisabeth mit sa confiance en Dieu, protecteur de la veuve et des orphelins ; mais il lui restait à subir de terribles épreuves. Sa mère, si rigoureusement punie par le contrecoup des malheurs de sa fille, lui restait comme appui et consolation ; mais elle mourut, un an à peine écoulé après la mort de son gendre ; son père, au lieu de lui être un soutien, se remaria, la priva de ses biens et la frustra même d’une partie de ceux de sa mère : elle supporta tous ces chagrins avec une héroïque résignation. Son bonheur fut dans ses enfants : élevées sur les genoux et sur le coeur d’une sainte, ses trois filles devinrent de véritables anges. Elle les donnait au Seigneur dans ses désirs intimes, songeant elle-même à se consacrer toute à lui désormais.
En vain tout se réunit pour déterminer la jeune veuve à contracter un second mariage ; rien ne put la distraire de son but ; des orages épouvantables éclatèrent ; elle demeura inébranlable, comme un roc battu des tempêtes. Enfin triomphante, et du monde, et de l’enfer, elle se jeta dans la lice, pour y combattre en héroïne. Elle s’élança d’un bond au sommet de la perfection religieuse, et, une fois établie en Dieu, elle enfanta un de ces ordres merveilleux, qui sont l’oeuvre d’une charité sublime : elle fonda, aidée de ses trois admirables filles, l’ordre de Notre-Dame du Refuge.
Elle ouvrit, à Nancy, une salle de festin, où elle appela toute sorte de personnes, jusqu’à ces créatures perdues, dont l’idée fait peine aux âmes pures, pour les faire asseoir à la table des anges ; en un mot elle entreprit de fonder un couvent de Madeleines, et elle y réussit. Tirer de la fange une seule de ces âmes, c’est un miracle de la grâce ; les en retirer par troupes, transformer ces égouts d’immondices en jardins délicieux où se complaise l’Époux des âmes chastes, quelle incroyable merveille ! Est-il étonnant que l’Enfer ait livré une guerre si effroyable à celle qui devait remporter sur lui la plus sublime des victoires, et triompher de lui au sein même de l’empire de la corruption ? Certes, s’il est beau à la Lorraine d’avoir donné Jeanne d’Arc à la France, ne lui est-il pas beau d’avoir donné à l’Église Élisabeth de Ranfaing, sous le nom de soeur Élisabeth de la Croix ? Cette héroïne de la charité mourut en 1649, à l’âge de cinquante-six ans.
1889 —
Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier
RANFAING (Marie Élisabeth de).- Née à Remiremont, le 30 octobre 1592, elle fut mariée à Dubois, prévôt d’Arches ; après sa mort, en 1616, elle entra en religion à Nancy, avec ses trois filles, et s’appliqua à recueillir et ramener au bien les filles perdues.
Elle fut nommée supérieure de cette communauté et mourut à Nancy, le 14 janvier 1649.
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
RANFAING (Elisabeth de), mystique et fondatrice d’ordre
Remiremont, 30 octobre 1592 – Nancy, 14 janvier 1649
Fille de Jean-Léonard de Ranfaing et de Claude Magnières elle a, en dépit du milieu noble et aisé dont elle est issue, une jeunesse et une éducation délaissées. Confiée d’abord à Madame Marguerite de Ludres, doyenne du chapitre de Remiremont, puis au pensionnat de l’ordre de Saint-François où l’on refuse de la garder, elle grandit livrée à elle-même et subit fortement l’ambiance superstitieuse de l’époque. La vague de sorcellerie qui envahit la Lorraine vers 1600 provoque chez elle une hantise du diable qui la conduit vers un mysticisme et un ascétisme exagérés. Contre sa vocation religieuse ses parents l’obligent en 1607, alors qu’elle n’a que quinze ans, à épouser François du Bois, un soudard de 57 ans, receveur et capitaine d’Arches. Ce dernier se révèle brutal et lui impose six grossesses en 9 ans. De ces 6 enfants, trois filles seulement survivront et deviendront les compagnes de leur mère.
Cette union catastrophique achève de ruiner une santé mentale déjà fragile. Devenue veuve à 24 ans, son sentiment religieux s’exalte. De retour à Remiremont, elle fréquente l’église paroissiale et les sacrements avec une étonnante assiduité. Elle pense entrer dans un couvent lorsqu’à la suite d’un pèlerinage au Saint-Mont en 1618 elle fait la connaissance d’un praticien local, Charles Poirot, dont elle s’éprend. Ayant fait vœu de chasteté depuis son veuvage, elle repousse l’idée d’un amour possible, tombe malade et accuse Charles Poirot de lui avoir jeté un sort. Ses trouves psycho-physiologiques s’aggravent, toute une moitié de son corps devient paralysée, elle perd l’usage de ses sens, tantôt le goût, tantôt l’odorat ou bien l’ouïe, elle souffre d’abcès dans la gorge, etc… et persiste à accuser le médecin de tous ces maux. Son confesseur, un capucin récemment installé à Remiremont, achève de la persuader qu’elle est possédée du démon.
Elisabeth se rend à Nancy en juin 1619 dans le but de s’y faire exorciser. Elle subit plusieurs séances d’exorcisme en juillet dans l’église de la Collégiale Saint-Georges des mains du père Didier Hullet. Soulagée, elle revient à Remiremont, rencontre à nouveau Charles Poirot et ses crises reprennent plus terribles qu’auparavant. Elle a recours aux Capucins du lieu qui l’exorcisent à nouveau : Le 2 septembre, racontent ses biographes, des diables sortirent de son corps avec un bruit épouvantable. Son cas commence à être connu à travers toute la province. Les uns croient à la réalité de sa possession, les autres la considèrent comme folle. Les deux parties réclament une enquête. Sur l’ordre du duc de Lorraine et de l’évêque de Toul, elle est conduite à Nancy pour y être examinée par cinq médecins réputés qui, en dépit de leur science, reconnaissent que la maladie d’Elisabeth était indépendante et hors de la nature. On continue alors les exorcismes, à raison de plusieurs séances par semaine, pendant six années consécutives, du 23 octobre 1619 jusqu’en 1625. Elles ont lieu en présence de nombreux religieux, capucins, jésuites, bénédictins, cordeliers… et souvent de l’évêque de Toul et des membres de la famille ducale. Pendant ce temps, Elisabeth continue à souffrir. Si un démon était chassé du corps, un autre y pénétrait aussitôt. On fait appel à d’autres exorcistes. La Sorbonne envoie deux de ses docteurs et des Allemands, des Français, des Anglais font exprès le voyage pour voir celle qu’on appelle désormais l’énergumène de Nancy.
Selon plusieurs témoins, Elisabeth, au cours de ses séances, comprenait les langues étrangères sans les avoir jamais apprises et pratiquait la transmission de pensée. Ses crises d’hystérie sont spectaculaires : ses cheveux se hérissent, elle rampe comme un serpent, on la voit même grimper le long des colonnes de l’église et se percher sur les corniches ! Elle entre en catalepsie, se tient la tête en bas sans que ses jupes se renversent ; elle hurle, vocifère, adresse au public des imprécations obscènes, etc…Elle lance des accusations de mauvaise vie au hasard. Le père Pythois, son adversaire, supérieur de Minimes de Nancy, se voit relégué à cause d’elle dans quelque cloître obscur. Mais sa principale victime est le médecin Charles Poirot qu’elle persiste à considérer comme responsable de son état. Arrêté et questionné comme suspect de sorcellerie, ce dernier est condamné au bûcher le 7 avril 1622. Le martyre de Charles Poirot ne soulage pas pour autant la malade. Cependant, avec les années, les crises deviennent plus espacées et perdent de leur intensité. En 1625, on lui conseille d’entreprendre une série de pèlerinages. Elle est absente de Nancy du 14 juillet au 1er avril suivant et se rend à Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame de Liesse. Ce changement d’air lui est profitable et c’est peu après, guérie, qu’elle rentre à Nancy où elle consacre la dernière partie de son existence à la fondation d’un ordre religieux.
Elle est influencée et encouragée dans cette voie par sa compatriote Alix Le Clerc, son aînée de 16 ans et première supérieure des sœurs de la Congrégation Notre-Dame fondée par Pierre Fourier. Dès 1624, elle ouvre à Nancy une institution pour accueillir les prostituées repenties. Situé rue Saint-Nicolas, l’établissement reçoit le nom de Notre-Dame du Refuge. En 1627, le duc Charles IV prend le couvent sous sa protection. Sa création est confirmée en 1629 par l’évêque de Toul. Le 1er janvier 1631, Elisabeth, ses trois filles et neuf autres demoiselles prennent l’habit de religieuses. Madame de Ranfaing devient désormais la Mère Marie-Elisabeth de la Croix de Jésus. En 1632, le jeune couvent fusionne avec celui des Madelonettes fondé quelques années plus tôt dans la capitale lorraine par Marguerite de Gonzague. Par une bulle du 29 mars 1634, le pape Urbain VIII approuve les constitutions de l’ordre. Dès lors, les premières novices peuvent prononcer leurs vœux définitifs. Trois catégories de personnes sont reçues au Refuge : les vertueuses qui s’engagent par vœu spécial au service des pécheresses et suivent la règle de Saint-Augustin les pécheresses pénitentes qui peuvent également devenir religieuses, et les pécheresses recueillies ou envoyées par leur famille.
Le 1er mai 1634, Elisabeth prononce ses vœux et est aussitôt nommée première supérieure. Sous sa direction, le nouvel ordre se multiplie. Dès 1634, elle fonde un couvent du Refuge à Avignon dont sa fille aînée, Marie-Paul de l’Incarnation, devient supérieure. Elisabeth continue à être tenue en grande réputation en raison des épreuves qu’elle avait endurées et du dévouement, de l’abnégation qu’elle manifestait au Refuge envers les plus misérables de créatures. Il est plus probable qu’elle n’avait d’ailleurs jamais entièrement retrouvé un parfait équilibre psychique. Une partie des Jésuites de Lorraine la considère, de son vivant même, comme une sainte, distribue médaille et objets qu’elle avait touchés comme de véritables reliques et songe enfin à ériger une confrérie en son nom. L’un d’entre eux, le père d’Argombat, écrit une biographie qui est une véritable apologie de l’Energumène de Nancy. Rome, ému de ce fétichisme, interdit aux Jésuites de poursuivre ces pratiques, preuve qu’en haut lieu Elisabeth de Ranfaing restait un cas ambigu. Celle qui avait si longtemps défrayé la chronique s’éteint à l’âge de 56 ans.
Jusqu’au XVIIIème siècle, les nombreux biographes d’Elisabeth de Ranfaing furent convaincus de la réalité de sa possession (d’Argombat, Pichard, dom Calmet, Frison, Boudon…) ou crièrent au simulacre (RP Claude Pythois). Plus tard, Christian Pfister, sans nier la sincère vocation religieuse de l’Energumène, la considère comme une névropathe. Le cas clinique de Madame de Ranfaing fut magistralement étudié à la lueur de la science moderne dans le livre d’Etienne Delcambre et de Jean Lhermitte. Récemment, Hubert Méthivier a mis l’accent sur la condition féminine au XVIIème siècle, responsable selon lui du mysticisme incontrôlé de certaines femmes. Il n’en demeure pas moins vrai qu’Elisabeth de Ranfaing reste un exemple de comportement humain en dehors des voies ordinaires qui continuera encore longtemps à intriguer les historiens.
Bibl. : Pfister (Christian).– L’Energumène de Nancy, Elisabeth de Ranfaing et le couvent du Refuge, Nancy, 1901.
Delcambre (Etienne) et Lhermitte (Jean).– Un cas énigmatique de possession diabolique en Lorraine au XVIIème siècle : Elisabeth de Ranfaing.- Nancy, 1956.
Méthivier (Hubert).– La condition de la femme au XVIIème siècle et le cas pathologique d’Elisabeth de Ranfaing, l’énergumène de Nancy, in Le Pays de Remiremont, n°4, 1981, p. 16-20.
[Pierre Heili]