1846 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges / 1846 / Charles Charton
PARISOT Florent.- On a vu s’éteindre, il y a trois ans, une de ces existences laborieuses et honorables qui cachent sous les dehors d’une modestie native les profondeurs d’une intelligence supérieure, et qui se révèlent par le dévouement à la science, comme par l’utilité et le désintéressement des services. M. Parisot (Florent), ancien professeur de mathématiques, de physique, de chimie et de philosophie, officier d’académie, bibliothécaire de la ville d’Épinal, secrétaire perpétuel de la Société d’Émulation des Vosges, est mort dans cette ville le 11 octobre 1842, à l’âge de 74 ans.
M. Parisot était né à Damas-devant-Dompaire, le 9 mars 1766 ; il avait voué à son village natal une si vive affection que, malgré les intempéries, la distance et ses occupations journalières, il allait le visiter tous les ans, au retour de la fête patronale, époque à laquelle se réunissaient les membres dispersés de sa famille. Son père était cultivateur et comptait huit enfants, deux garçons et six filles. Il aurait voulu que Florent, celui de ses fils qui montrait le plus d’intelligence, lui succédât dans la direction de ses travaux agricoles, et il s’en faisait accompagner, pour être secondé par lui, toutes les fois qu’il avait à labourer ses champs, mais le jeune Florent manifestait fort peu de zèle et de vocation pour l’état de cultivateur ; il était même d’une telle maladresse à conduire les chevaux attelés à la charrue, qu’un jour son père se vit obligé de lui donner une correction, trop paternelle peut-être, et de le renvoyer en lui disant de ne plus paraître devant lui. Florent se retira avec résignation et alla s’asseoir sur un monticule formé par des amas de pierres (appelés meurgés dans le patois de la contrée), où il passa le reste de la journée et une partie de la nuit. Ses parents, inquiets de ne pas le voir rentrer, envoyèrent à sa recherche ; on le trouva assis sur ces pierres, occupé à contempler, grave et silencieux, le magnifique spectacle du firmament resplendissant d’étoiles. On eût dit que déjà se révélait en lui cet esprit d’observation qu’il sut, dans le cours de sa vie, employer d’une manière si utile.
Son exil ne dura pas plus longtemps ; il revint dans sa famille, mais dès le lendemain, son père, convaincu qu’il ne pourrait jamais faire de lui un cultivateur, et peu désireux d’ailleurs de le laisser dans l’oisiveté, songea à lui ouvrir une carrière où il pût mettre à profit les dispositions qu’il tenait de la nature. L’état ecclésiastique lui parut préférable à tout autre. Le jeune Florent avait plusieurs oncles qui étaient des prêtres distingués ; placé sous leur patronage et déjà apprécié par eux, il ne pouvait manquer de recevoir une instruction propre à lui assurer un heureux avenir. Son père lui apprit donc qu’il le destinait au service des autels, que c’était une sainte mission qu’il aurait à remplir, et qu’il devait y consacrer tout ce que Dieu lui avait donné d’intelligence, de sagesse et de dévouement. S’il avait peu de goût pour la culture des champs, le jeune Florent n’en avait guère plus pour les fonctions du sacerdoce, mais toujours résigné, il ne voulut en rien contrarier les intentions de son père, et il entra dans la voie qui lui était tracée.
M. Parisot fit ses premières études chez M. Duguenot, l’un de ses oncles, curé d’Uxegney. Il y manifesta toute l’aptitude dont il était doué ; ses progrès furent même si rapides que le bon curé en fut émerveillé, et qu’il lui prédit les plus brillants succès au séminaire de Saint-Dié, où il ne tarda pas à être reçu. Les prédictions de son oncle se réalisèrent ; M. Parisot prit rang parmi les séminaristes les plus capables et les plus instruits. Il se montra plus spécialement enclin à l’étude des sciences exactes ; il aimait à lutter contre les difficultés dont elle était hérissée, et il en triomphait aisément. Aussi il arrivait souvent à ses professeurs de dire qu’il en savait autant que ses maîtres, et qu’en sortant du séminaire il pourrait avec distinction occuper une chaire d’enseignement. C’était aussi cet espoir qui germait au fond du coeur du jeune séminariste, et il était écrit qu’il ne serait point déçu.
Ses études terminées, M. Parisot fut ordonné prêtre en 1789, par M. Chaumont de la Galaizière, premier évêque de Saint-Dié : il fut presque en même temps reçu bachelier en théologie et maître ès arts, et devint ainsi membre de l’université de Nancy, l’une des plus anciennes de France, puisqu’elle avait été érigée sous le règne du duc de Lorraine Charles III, par une bulle du pape Grégoire XIII, du 5 décembre 1572. Un autre de ses oncles, qui se nommait également Duguenot et qui était curé de Hadol, l’appela alors auprès de lui et se l’adjoignit comme vicaire. Mais M. Parisot n’exerça pas longtemps les fonctions sacerdotales. Entraîné par une vocation irrésistible vers la carrière de l’enseignement, il débuta dans cette carrière par l’emploi de précepteur des enfants d’un riche négociant de Nancy. Quelque temps après, au mois de mai 1791, l’administration du département des Vosges lui confia la chaire de sixième au collège d’Épinal, que, par lettres patentes du 1er août 1768, le Roi de France,avait érigé en collège royal. C’est dans cet établissement auquel les temps firent subir diverses transformations, que M. Parisot devait enseigner pendant quarante ans.
Le collège d’Épinal fut supprimé, comme toutes les institutions de ce genre, par la convention nationale, mais, en l’an IV, il fut remplacé par une école centrale où, suivant le décret du 7 ventôse an III, l’on devait enseigner les sciences, les lettres et les arts. C’était une espèce d’école polytechnique ouverte à tous les jeunes gens du département : elle ne comptait pas moins de quatorze professeurs. M. Parisot ne s’était point volontairement exilé de son pays pendant le règne de la terreur ; il avait prêté serment à la constitution civile du clergé, et s’était mis ainsi à l’abri des persécutions. D’ailleurs il restait étranger aux débats politiques et travaillait dans l’isolement à augmenter la somme de ses connaissances. Chaque jour il faisait de nouveaux progrès dans l’étude des sciences qu’il affectionnait par-dessus tout : il se formait lui-même avec l’aide des meilleurs auteurs. Lorsque l’école centrale s’organisa, le jury d’instruction jeta les yeux sur lui et lui donna, le 17 nivôse an IV, la chaire de physique et de chimie expérimentale.
L’école centrale disparut à son tour, frappée par le décret du 11 floréal an X : elle fit place à une école secondaire, où l’instruction se renferma dans des limites étroites et ne s’étendit plus qu’aux langues latine et française, aux premiers principes de la géographie, de l’histoire et des mathématiques. Le nombre des professeurs se trouva réduit d’une manière considérable ; toutefois M. Parisot fut maintenu et prit la chaire de mathématiques.
Le décret du 17 mars 1808 sur l’organisation de l’université, transforma l’école secondaire d’Épinal en collège communal pour l’enseignement des éléments des langues anciennes et des premiers principes de l’histoire et des sciences. M. Parisot continua à y remplir les fonctions de régent de mathématiques, et en fut régulièrement investi par un arrêté du grand-maître de l’université, du 5 décembre 1810. Mais auparavant il avait facilement obtenu, le 2 septembre 1809, le grade de bachelier ès sciences et celui de bachelier ès lettres ; le 14 juin 1811, il se fit recevoir licencié ès sciences. Vers cette dernière époque, ses succès dans l’enseignement des mathématiques furent si marqués qu’il fut un instant question de lui donner une chaire de faculté : d’autres plus ambitieux parvinrent à la lui enlever. Le collège d’Épinal eut donc le bonheur de le conserver. M. Parisot, plus que jamais porté pour l’instruction, ne se contenta pas d’apprendre les mathématiques à ses élèves ; il leur enseigna aussi les éléments de la physique et leur continua ce double enseignement jusqu’en 1822, où il devint professeur de philosophie dans le même établissement. Il conserva cette dernière chaire jusqu’en 1831, où il demanda et obtint sa retraite.
Durant cette longue carrière, M. Parisot, bien que s’occupant peu d’affaires politiques et osant à peine émettre une opinion toujours sage et toujours modérée, eut néanmoins à craindre les effets des réactions. Ses appréhensions n’étaient pas sans quelque fondement. Il avait, comme prêtre, prêté serment à la constitution civile du clergé, et quoique prêtre, il s’était marié à Nancy, le 12 octobre 1800, dans un temps où le célibat n’était plus imposé aux ecclésiastiques. Il faut dire toutefois que si, sous ce rapport, il avait enfreint les lois canoniques, il chercha, autant qu’il dépendait de lui, à atténuer cette faute que l’esprit philosophique de l’époque rendait excusable. Il adressa à l’évêque de Nancy, le 26 pluviôse an XI, une requête dans laquelle, après lui avoir exposé qu’il avait contracté mariage selon les lois civiles, bien avant l’époque du concordat, il le priait de le réintégrer, en qualité de laïque, dans la communion de l’Église, vu le repentir sincère qu’il avait d’en avoir transgressé les lois, et de lui faire obtenir en même temps les dispenses nécessaires pour légitimer et confirmer son mariage aux yeux de la religion à laquelle il n’avait pas cessé d’être attaché de cœur. Le prélat accueillit favorablement cette requête ; il la transmit au cardinal qui représentait le Saint-Siège à Paris : l’indulgence sollicitée fut accordée par bref du 26 février 1803, et M. Parisot put faire célébrer son mariage devant l’Église, le 19 avril suivant.
Mais la Restauration arriva avec son cortége de tracasseries et ses épurations ; des gens haineux et vindicatifs n’avaient pas oublié le passé de M. Parisot ; ils se rappelaient son serment et son mariage ; ils voulaient sa ruine et cachaient leurs perfides intentions sous le masque du plus pur dévouement à la cause des Bourbons. Des plaintes furent portées contre le professeur de mathématiques du collège d’Épinal ; il eut à trembler pour son emploi ; l’autorisation qu’il avait reçue, le 13 août 1814, de M. le comte d’Artois de porter la décoration du lys comme récompense de ses sentiments d’attachement, de fidélité pour le Roi et sa famille, et du soin qu’il prenait de les inspirer à la jeunesse qu’il enseignait, ne le rassurait que médiocrement. Cette autorisation était prodiguée, en quelque sorte, sans distinction d’opinions et même sans qu’on prit la peine de la demander.
Pour éviter le coup qui le menaçait, le professeur crut devoir s’adresser à la députation des Vosges, alors toute puissante, et en obtint les honorables attestations que nous transcrivons textuellement ci-dessous :
Les soussignés, membres de la chambre des députés pour le département des Vosges, invités par le sieur Parisot, professeur de mathématiques et de physique au collège royal d’Épinal, d’exprimer leur opinion sur sa conduite, se font un devoir d’attester qu’il jouit, soit comme professeur, soit comme citoyen, d’une excellente réputation dans le département ; qu’il n’en est redevable, sous le premier rapport, qu’à des talents et des connaissances distingués, au zèle le plus louable dans l’exercice de ses fonctions, à une sorte de passion pour l’instruction de ses élèves, dont il a toujours su se faire aimer et respecter, aux peines et aux soins qu’il a pris de procurer et de mettre dans le meilleur ordre un cabinet de physique assez important, et que son renvoi du collège d’Épinal serait une source féconde des plus justes regrets.
Sous le deuxième rapport, que le sieur Parisot, connu par des moeurs douces et pures qui lui ont concilié l’estime et l’affection générale, s’est constamment montré comme un sincère ami de l’ordre, et qu’ainsi il doit être compté au nombre des citoyens dévoués au Gouvernement actuel. Ils terminent par manifester leur voeu en faveur du sieur Parisot qui leur inspire le plus vif intérêt. Épinal, le 8 juillet 1816. Signé Derazey, Cuny et Falatieu.
Cette pièce fit taire ses ennemis et tomber leurs machinations. M. Parisot, libre de toute inquiétude sur son avenir, se livra avec plus de zèle que jamais aux travaux du professorat.
Sa méthode d’enseignement était simple et bonne ; il se mettait à la portée de toutes les intelligences ; toujours sans fierté, sans hauteur, sans emportement, il apportait dans ses leçons le calme, la douceur, la patience qui favorisent les succès de l’instruction, qui conviennent aux instituteurs de la jeunesse et qui leur concilient l’attachement et le respect de leurs élèves ; ses démonstrations étaient claires et précises ; il ne les noyait point dans un verbiage inutile et diffus, et si quelquefois il leur donnait plus de développements que de coutume, s’il entrait dans des comparaisons ou des définitions conçues en termes vulgaires, c’est qu’il savait que son auditoire renfermait un assez grand nombre de jeunes gens de la campagne, et que, pour en être compris, il fallait leur parler leur langue.
La nature des cours qu’il professait devait naturellement le porter à observer et à étudier les phénomènes qui se passaient dans le ciel. Dès l’année 1800, il entreprit de consigner, jour par jour, sur des tableaux qu’il rédigeait avec soin, tous les faits météorologiques qui s’accomplissaient sous ses yeux. Ses observations étaient tellement exactes et lui valurent une telle réputation que le populaire le considérait comme un prophète, qui prédisait sans errer le beau et le mauvais temps. Cette statistique curieuse et intéressante a été en grande partie publiée dans l’Annuaire des Vosges. M. Parisot la dressa plus encore pour les habitants des campagnes que pour ceux des villes : il apprit aux uns et aux autres les causes et les effets de ces événements aériens qui ont cessé d’être incompréhensibles et qui exercent une influence quelquefois si favorable, quelquefois si funeste sur les produits de la terre ; il leur enseigna en un mot, par les rapprochements les plus judicieux et les plus persuasifs, que l’homme doit toujours compter sur la providence et sur la nature.
Un autre travail non moins important occupa, pendant plusieurs années, l’active intelligence de M. Parisot et révéla toute son érudition. Il composa une Théorie des orages, à laquelle il donna le titre modeste d’Essai, mais qui en réalité est un traité complet de la matière. Les raisonnements, les descriptions, les observations que cet ouvrage volumineux contient sont écrits dans un style clair, correct, simple, quelquefois pittoresque, élégant même : ces qualités se trouvent du reste dans toutes les productions de l’auteur. M. Parisot termina en 1817 ce grand travail, où sont si bien dépeints les terribles effets de la foudre ; aimant l’obscurité et dépourvu d’ambition, il ne put se décider à le publier, chose fort regrettable, et il se contenta d’en envoyer une copie à l’académie des sciences, qui l’honora de ses suffrages et en fit paraître des fragments dans ses Annales.
Dans sa Théorie des orages, M. Parisot consacra un assez long chapitre à la crainte du tonnerre, en indiquant les motifs mal fondés de l’exagération de cette crainte et les moyens de se soustraire aux atteintes de la foudre. Ces moyens, il n’omettait jamais de les mettre lui-même en pratique à l’approche d’un orage. Faut-il le dire ? C’est qu’il était atteint au suprême degré du mal qu’il voulait guérir chez les autres. Il expliquait ainsi ce sentiment de frayeur qu’il ne pouvait maîtriser, quoiqu’il sût et qu’il démontrât parfaitement qu’il meurt infiniment moins de monde par l’effet du tonnerre que par celui de la fièvre : sa mère le portait dans son sein ; elle était arrivée au dernier terme de sa grossesse et allait cueillir des fruits dans son verger ; le temps était sombre, l’orage grondait sur sa tête ; un coup foudroyant de tonnerre retentit et vint briser un arbre voisin. La pauvre femme en fut tout effrayée et tomba à la renverse. L’impression qu’elle subit se communiqua à son enfant, qui vit presque aussitôt le jour et qui ressentit toute sa vie les effets de cette émotion.
L’enseignement était loin d’absorber tous les soins et tous les instants de M. Parisot. Lorsqu’il eut mis la dernière main à sa Théorie des orages, un nouvel ordre de travaux s’ouvrit pour lui et réclama toute son activité et toute sa persévérance. M. Chenin, bibliothécaire de la ville d’Épinal, étant mort, un arrêté de M. le Ministre de l’intérieur du 21 juin 1817 lui donna pour successeur M. Parisot. Cette charge était difficile à remplir ; elle imposait au titulaire une tâche qui lui faisait rencontrer des obstacles à chaque pas. Tout était à faire en quelque sorte pour mettre la bibliothèque sur un pied convenable. Les livres étaient en désordre, disséminés dans les cabinets ; il était presque impossible d’y trouver ceux que l’on cherchait, et la clef de toute bibliothèque, le catalogue manquait ; l’ancien bibliothécaire, vieillard infirme et septuagénaire, n’avait jamais pu le dresser. Le premier devoir de M. Parisot fut d’établir ce catalogue avec méthode et clarté ; il y consacra deux ans d’un travail assidu.
Il songea ensuite à classer les livres, au nombre de plus de 16 000, que le dépôt renfermait, et c’est alors qu’il lui fallut du zèle et du dévouement pour surmonter les fatigues et le dégoût d’une semblable besogne. La plupart des volumes provenaient des anciens monastères du pays ; entassés, avant leur translation à Épinal, dans des salles sans vitres et exposés aux injures du temps, ils étaient recouverts d’un parchemin moisi ou en lambeaux que l’on osait à peine toucher ; leur format d’une grandeur ou d’une petitesse démesurée, le papier qui se corrompait et que rongeaient les mites, leurs caractères gothiques, leurs abréviations, leur style, tout était repoussant à leur aspect, M. Parisot eut néanmoins le courage de les examiner tous, un à un, de les comparer avec ceux du même genre décrits dans les bibliographies, et de les classer méthodiquement, et si aujourd’hui la bibliothèque d’Épinal est l’une des bibliothèques de province les plus remarquables par la rédaction raisonnée de ses catalogues, l’arrangement intelligent et la conservation parfaite de ses milliers de volumes et de ses manuscrits, la facilité qu’elle prête à toutes les recherches, c’est sans contredit à la constance infatigable et éclairée de M. Parisot qu’on le doit.
Nommé, par arrêté du Préfet du 23 juin 1820, membre de la commission des antiquités, et, le 2 octobre 1823, membre de la société d’agriculture du département, il paya largement sa dette à ces deux institutions, en concourant à leurs travaux avec cette activité et cette intelligence qui le caractérisaient. La première de ces commissions avait la mission de rechercher et de conserver, pour l’histoire, les anciens monuments disséminés dans le pays. Chacun de ses membres s’y livra avec zèle, des mémoires fort intéressants furent rédigés et la plupart d’entre eux livrés à l’impression, M. Parisot fut nommé conservateur des pièces et des renseignements recueillis par la société ; il en devint aussi le secrétaire et entretint avec les antiquaires du département et des autres contrées de la France une correspondance suivie et féconde en heureux résultats. Il explora lui-même les antiquités de son village natal et de celui de Bouzemont et publia de curieuses notices sur ces vieux monuments.
La commission d’agriculture était chargée de constater l’état de l’agriculture vosgienne, de la débarrasser de ses entraves et de seconder ses progrès : c’était une grande et belle tâche à remplir. Quoiqu’il fût évident que M. Parisot n’était point né pour tenir les mancherons d’une charrue, il ne s’en appliqua pas moins à servir de tout son pouvoir les intérêts de l’industrie agricole et il lui rendit de véritables services, autant par ses conseils et ses observations météorologiques que par la propagation des méthodes et des cultures nouvelles. Ces deux commissions furent réunies en 1825 pour former la Société d’Émulation qui existe encore actuellement. M. Parisot fut élu, à l’unanimité des suffrages, secrétaire perpétuel de cette nouvelle Société, qui lui donna ainsi une preuve éclatante de son estime et de sa confIance. Dans ce nouveau poste, M. Parisot déploya, comme de coutume, un zèle et une exactitude que l’âge et les infirmités n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir. C’est lui qui rédigeait la correspondance, les ordres du jour, les délibérations, les programmes de la Société ; c’est lui qui, très souvent, préparait et lisait en public les comptes rendus de ses travaux ; c’est lui enfin qui était le gardien de ses archives et de sa bibliothèque. M. Parisot suffisait à tous ces soins, à tous ces devoirs, et leur donnait tout le temps que n’absorbaient point ses autres occupations. On eût dit que sa vigueur d’action, son amour du travail grandissaient avec les exigences de sa position.
Il était juste que des services aussi distingués ne restassent pas sans récompense. M. Parisot reçut des témoignages d’intérêt de la part du Gouvernement. En 1831, le Ministre de l’intérieur lui conféra le titre de correspondant de son département pour la conservation des monuments historiques. Le 7 mai 1832, le grand-maître de l’université le nomma officier d’académie et lui écrivit à cette occasion la lettre que voici : Monsieur, j’ai l’honneur de vous informer que, par arrêté, en date du 7 de ce mois, je vous ai nommé officier d’académie. Vous êtes en conséquence autorisé à porter la décoration affectée à ce titre. En vous accordant cette distinction, j’ai voulu reconnaître les longs et honorables services que vous avez rendus à l’instruction publique et vous donner une preuve d’estime qui vous accompagne dans votre retraite.
Une distinction plus glorieuse encore, la croix de chevalier de la légion d’honneur, semblait devoir un jour décorer sa poitrine ; son éclat aurait rejailli sur la Société d’Émulation tout entière et il était à espérer qu’elle lui serait accordée. Une lettre de M. le duc de Choiseul, du 22 janvier 1836, lui avait même annoncé que le grand-maître de l’université l’avait porté un des premiers sur la liste des chevaliers à nommer lors de la fête du Roi. Mais M. Parisot attendit vainement, son tour ne vint point. Il n’en témoigna néanmoins aucun mécontentement et continua de s’acquitter, avec le même dévouement, des devoirs attachés à ses fonctions de bibliothécaire et de secrétaire perpétuel, jusqu’au moment où la mort vint l’enlever à la science et à la Société.
1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
PARISOT (Florent), est né à Damas-devant-Dompaire, le 9 mai 1766, et mort à Épinal, le 11 octobre 1842.
Depuis son plus jeune âge jusqu’à sa mort, il s’est consacré aux études. Son père, cultivateur, aurait désiré lui faire adopter son état, mais le jeune Parisot ne fut jamais assez adroit pour mener la charrue. On le trouva un soir assis sur un murger, occupé à contempler, grave et silencieux, le magnifique spectacle du firmament resplendissant d’étoiles. L’un de ses oncles, curé d’Uxegney, le prit chez lui et lui fit faire ses premières études. Bientôt le jeune Parisot prit rang parmi les séminaristes les plus capables de Saint-Dié.
Il fut ordonné prêtre en 1789 ; peu après il fut nommé bachelier en théologie, maître ès-arts, membre de l’université de Nancy. Il se rendit avec ces titres chez un autre oncle, également curé à Hadol, en qualité de vicaire. Bientôt il quitta son oncle et devint le précepteur d’un enfant d’une riche famille de Nancy. Enfin il consacra sa vie entière aux études et à l’enseignement. Tour à tour professeur et principal du collège d’Épinal, fondateur de la Société d’Émulation, secrétaire perpétuel de cette Société ; membre de la Société d’Agriculture et de la Commission des Antiquités, partout il rendit de grands services. En 1809, il fut élevé au grade de bachelier ès-sciences, et le 16 juin 1811, bachelier ès-lettres, et enfin licencié ès-sciences.
Jusqu’en 1831, époque où il demanda et obtint sa retraite, il enseigna les mathématiques, la philosophie et la physique. Il était très sobre en politique, il évitait toute conversation de ce genre, parce que comme prêtre il avait prêté serment et s’était même marié à Nancy, le 12 octobre 1800, époque où le célibat n’était plus imposé aux ecclésiastiques. On avait l’œil sur Parisot, on épiait toutes ses démarches, et la police avait reçu des ordres pour le surveiller. Tourmenté par sa conscience, à cause de son mariage, il demanda à l’évêque de Nancy de le légitimer et de le confirmer aux yeux de l’Église, à laquelle, disait-il, je n’ai jamais cessé d’être attaché de cœur.
Par bref du 26 février 1803, l’indulgence fut accordée et Parisot put faire célébrer son mariage devant l’Église, le 19 avril suivant.
Aux premiers jours de la Restauration, Parisot fut dénoncé, et voici ce que la députation écrivit au Gouvernement : Les soussignés, membres de la Chambre des députés pour le département des Vosges, invités par le sieur Parisot, professeur de mathématiques et de physique au collège royal d’Épinal, d’exprimer leur opinion sur sa conduite, se font un devoir d’attester qu’il jouit, soit comme professeur, soit comme citoyen, d’une excellente réputation dans le département ; qu’il n’en est redevable, sous le premier rapport, qu’à des talents et des connaissances distingués, au zèle le plus louable dans l’exercice de ses fonctions, à une sorte de passion pour l’instruction de ses élèves, dont il a toujours su se faire aimer et respecter ; aux peines et aux soins qu’il a pris de procurer et de mettre dans le meilleur ordre un cabinet de physique assez important, et que son renvoi du collège d’Épinal, serait une source féconde des plus justes regrets.
Sous le deuxième rapport, que le sieur Parisot, connu par des mœurs douces et pures qui lui ont concilié l’estime et l’affection générales, s’est constamment montré comme un sincère ami de l’ordre, et qu’ainsi il doit être compté au nombre des citoyens dévoués au Gouvernement actuel. Ils terminent par manifester leur vœux en faveur du sieur Parisot qui leur inspire le plus vif intérêt.
Épinal, le 8 juillet 1816. Signé Derazey, Cuny et Falatieu.
Dès l’année 1800, il consigna jour par jour tous les faits météorologiques qui s’accomplirent sous ses yeux ; de là la réputation de prophète qui lui fut donnée et qu’il conserva jusqu’à sa mort. Dans sa Théorie des orages, Parisot consacra un assez long chapitre à la crainte du tonnerre, en indiquant les motifs mal fondés de l’exagération de cette crainte et les moyens de se soustraire aux atteintes de la foudre. Ces moyens, il n’omettait jamais de les mettre lui-même en pratique à l’approche d’un orage. Faut-il le dire ? c’est qu’il était atteint au suprême degré du mal qu’il voulait guérir chez les autres. Il expliquait ainsi ce sentiment de frayeur qu’il ne pouvait maîtriser, quoiqu’il sût et qu’il démontrât parfaitement qu’il meurt infiniment moins de monde par l’effet du tonnerre que par celui de la fièvre. Sa mère le portait dans son sein ; elle était arrivée au dernier terme de sa grossesse et allait cueillir des fruits dans son verger ; le temps était sombre, l’orage grondait sur sa tète ; un coup foudroyant de tonnerre retentit et vint briser un arbre voisin. La pauvre femme en fut tout effrayée et tomba à la renverse. L’impression qu’elle subit se communiqua à son enfant, qui vit presque aussitôt le jour et qui ressentit toute sa vie les effets de cette émotion.
Si aujourd’hui la bibliothèque d’Épinal est l’une des bibliothèques de province les plus remarquables par la rédaction raisonnée de ses catalogues, l’arrangement intelligent et la conservation parfaite de ses milliers de volumes et de ses manuscrits, la facilité qu’elle prête à toutes les recherches, c’est sans contredit à la constance infatigable et éclairée de Parisot qu’on le doit.
Pour tant de services rendus à son pays, Parisot descendit dans la tombe, à l’âge de 76 ans, sans récompense honorifique que celle d’officier d’académie, mais en revanche Parisot a laissé à Épinal un nom qui fera longtemps la gloire des Vosges.