1846 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges 1846 / Charles Charton
GUYE Nicolas Philippe.- Général. Tous les jours, la tombe s’ouvre pour recevoir les dépouilles mortelles de ces vieux militaires qui ont concouru à illustrer leur pays pendant les guerres de la République et de l’Empire. Bientôt il ne restera plus d’eux que le souvenir de leurs exploits. Récemment encore la ville de Saint-Dié a rendu, avec un honorable empressement, les derniers devoirs à l’un d’eux, M. le maréchal de camp Guye, dont nous allons rapidement retracer la vie.
M. Nicolas Philippe Guye naquit à Lons-le-Saunier, le 1er mai 1773 : il était le septième de dix-huit enfants issus du même mariage. Son père lui fit faire ses études au collège de cette ville et le destinait à l’état ecclésiastique, mais il changea d’idée, lorsque la révolution française éclata et il voulut que sont fils embrassât une autre carrière. Le jeune Guye essaya d’abord de la chirurgie, puis ensuite de la typographie et il travaillait dans une imprimerie de cette ville, quand, à son insu, son père le fit porter sur les contrôles des volontaires du Jura, qui le nommèrent sous-lieutenant. Le jeune Guye refusa obstinément ce grade pour s’enrôler, le 8 mai 1792, dans le régiment d’Aquitaine-infanterie, qu’il rejoignit à Annonay.
L’ennemi était sur la frontière ; il fallait le repousser ; les régiments formèrent à la hâte leurs bataillons de guerre. Quoiqu’à peine sorti de l’école de peloton, le jeune Guye sollicita et obtint son incorporation dans le bataillon fourni par son corps et partit pour l’armée de Savoie, commandée par le général Montesquiou sous lequel il fit ses premières armes.
La campagne de Savoie fut bientôt terminée. L’armée vint prendre ses quartiers d’hiver à Briançon. Au printemps, le régiment d’Aquitaine fit partie du camp de Grenoble. M. Guye quitta ce corps pour entrer comme sergent-major dans le 2e bataillon des côtes maritimes : composé de volontaires, il ne tarda pas à être élu par les soldats de sa compagnie au grade de lieutenant. Son régiment fut dirigé sur l’armée des Pyrénées orientales. En route, il donna une preuve de sa fermeté et de son énergie en réprimant une espèce d’insurrection qui s’était manifestée parmi les volontaires de sa compagnie, qu’il était fort difficile de discipliner et qui justifiaient parfaitement leur qualification.
Le bataillon de M. Guye fit partie de la division placée sous les ordres du général Gogué. Dès le début de la campagne, M. Guye fut chargé de remplir les fonctions d’adjudant major. Le 17 septembre 1793, il prit une part active à l’attaque du camp de Peyrestortes en Espagne, qui fut emporté au pas de charge et à la baïonnette. Le 7 janvier 1794, il fut nommé capitaine au 7e bataillon de l’Aude. Il participa, avec ce nouveau corps, à plusieurs des brillantes affaires de l’armée et notamment à la prise de Roses, dont le siége dura 70 jours par un des hivers les plus rigoureux.
La paix ayant été conclue avec l’Espagne, le 7e bataillon de l’Aude fut dirigé sur l’armée d’Italie, qu’il rencontra à Vérone, et amalgamé avec la 4e demi-brigade d’infanterie de ligne comprise dans la division du général Augereau. M. Guye fut confirmé dans son grade de capitaine adjudant major qu’il avait acquis à l’armée des Pyrénées. Il se trouva aux principales batailles de la campagne d’Italie où les troupes d’Augereau se signalèrent par leur courage et leur intrépidité. Les armées autrichiennes de Provera et du prince Charles furent successivement battues. La 4e demi-brigade se distingua particulièrement au passage de la Piave, à celui du Tagliamento et à la prise du fort de la Chiusa.
Après le traité de Campo-formio, la 4e demi-brigade rentra en France et fut envoyée au Havre pour faire partie de l’armée d’Angleterre. Sur la fin de l’an VII, elle rejoignit l’armée de Hollande, où elle arriva le jour même de la dernière bataille livrée aux Anglo-russes, et quelque temps après, elle regagna l’armée du Rhin commandée par le général Moreau : la division Richepanse, dans laquelle elle fut comprise, passa le Rhin à Bâle le 5 floréal, et fut dirigée sur la grande abbaye de Saint-Blaise, occupée par quatre bataillons ennemis qu’elle culbuta ; elle marcha ensuite par Blumenfeld sur Eugen et contribua au succès de la bataille donnée sur ce point. L’ennemi repoussé s’était retiré sur les hauteurs d’Hohenhewen ; une partie de la division l’y poursuivit ; la 4e demi-brigade, un moment cernée par la cavalerie ennemie, tint ferme, fit feu de tous côtés et parvint à se dégager. Soutenue par la division du général Baraguay-d’Hilliers, la division travailla à chasser l’ennemi de ses nouvelles positions ; sur le revers de la chaîne d’Hohenhewen s’étendait un bois qu’il avait garni de son infanterie et de 12 pièces d’artillerie qui ne cessaient de tirer à mitraille ; il y faisait avancer des bataillons frais, à mesure que les français le repoussaient ; mais après une lutte de plus de 3 heures, où la 4e demi-brigade soutint sa belle réputation, les positions si opiniâtrement défendues restèrent aux troupes françaises. La 4e demi-brigade concourut ensuite à rendre décisive la bataille de Moëskirch ; à quelque distance de Riberach, elle enleva à la baïonnette directement et en deux colonnes, une hauteur pourvue d’artillerie ; cet acte de témérité lui coûta beaucoup d’officiers et de soldats blessés ou tués. Elle traversa les eaux bourbeuses de la Riss sous le feu des canons ennemis chargés à boulets et à mitraille ; elle gravit les hauteurs occupées par les Autrichiens, aborda leurs retranchements au pas de charge, tandis que deux bataillons de grenadiers opéraient le même mouvement : les autres corps de la division Richepanse et la cavalerie se réunirent à elle, et après un combat meurtrier, l’ennemi se retira précipitamment du champ de bataille en le laissant couvert de morts et de blessés.
La division Richepanse passa, peu de temps après, sous les ordres du lieutenant général Decaen, franchit le Danube, prit part aux combats d’Hochtess et de Dillingen et se dirigea à marches forcées sur Munich, où elle arriva à l’improviste après avoir fait 40 lieues en trois jours et battu l’ennemi dans trois rencontres différentes. Un armistice fut conclu. La 4e demi-brigade resta à Munich jusqu’à la reprise des hostilités qui fut suivie de la célèbre bataille d’Hohenlinden. Elle forma avec la 14e demi-brigade d’infanterie légère, une brigade dont le commandement fut remis au général Durutte ; cette brigade s’empara du pont de Lauffen sur la Salzach, traversa cette rivière en mettant l’ennemi en fuite et facilita ainsi le passage au reste de l’armée. Un nouvel armistice fut accordé, la paix fut signée ensuite et la 4e demi-brigade, de retour en France, alla tenir garnison à Nancy et à Strasbourg.
Au mois de prairial an XI, ce régiment partit pour Boulogne et entra dans la division du lieutenant général Vandamme. Dans une revue que l’Empereur passa le 18 brumaire, M. Guye fut promu au grade de chef de bataillon. Au printemps suivant, le prince Joseph, frère de l’Empereur, fut nommé colonel de la 4e demi-brigade, M. Guye reçut la mission spéciale de faire l’instruction militaire du prince et justifia par son zèle et son application cette marque de confiance. Il se fit apprécier et estimer à tel point que, devenu roi de Naples, Joseph Napoléon, obligé de se rendre à Paris, l’emmena avec lui, lui fit donner la croix d’honneur et l’employa comme son aide de camp et son maître des cérémonies.
Lors de la campagne d’Autriche, en 1805, la 4e demi-brigade fit partie du corps d’armée du maréchal Soult. Elle se distingua à Donawerth, à Ausbourg, à Landsberg et à Memmingen où l’on fit prisonniers neuf bataillons d’infanterie. Le corps d’armée se dirigea de là sur Riberach et sur Munich et vint bivouaquer devant Haag. Il traversa Vienne le 15 novembre et s’arrêta au-delà de cette ville. Le général Vandamme détacha M. Guye avec son bataillon sur les rives du Danube pour s’emparer des bateaux ennemis ; M. Guye s’acquitta de cette mission avec succès et rejoignit sa division assez tôt pour prendre part encore au combat d’Hollabrum contre les Russes.
L’armée française marchait de victoire en victoire ; elle livra, le 2 décembre 1805, et gagna la glorieuse bataille d’Austerlitz. Pendant cette journée, le général Vandamme ordonna à M. Guye d’aller flanquer avec son bataillon la gauche de la division Saint-Hilaire qui s’éloignait en poursuivant l’ennemi. M. Guye se mit en devoir d’obéir à cet ordre : arrivé à une assez grande distance, et isolé entre les deux divisions Vandamme et Saint-Hilaire, il aperçut à sa gauche sur une élévation boisée une ligne de baïonnettes ; ne doutant pas que ce ne fût l’ennemi, il fit aussitôt faire un changement de direction à son bataillon, battre la charge et gravir la hauteur. Ce mouvement obligea la troupe qu’il attaquait à se précipiter au pied du revers opposé de la colline, et M. Guye aperçut presque toute l’armée ennemie dans une plaine. Au même instant, un aide de camp du général Vandamme rencontra le bataillon et lui cria : 4e régiment, appuyez à gauche, je vois la position. Cet avis l’écartait davantage encore du but de sa mission. Pour s’y conformer, il fallut gravir un autre monticule planté de vignes. Parvenu au sommet, M. Guye découvrit, à une demi-portée de canon, un gros d’ennemis de toutes armes qui venait s’emparer du même point : c’était la garde impériale russe, commandée par le prince Constantin. Bien qu’inférieurs en nombre, les Français ne pouvaient reculer. La lutte dut s’engager entre les deux troupes. M. Guye forma son bataillon en carré, mais, ce mouvement à peine terminé, il fut désarmé par un coup de mitraille qui lui ouvrit la main. Laissant alors le commandement au major, il se retira moins préoccupé du soin de sa blessure que du besoin de réclamer l’appui des premières troupes qu’il pourrait rencontrer. Mais son bataillon, embarrassé dans les vignes, ne put résister longtemps à une force si considérable. Son porte- drapeau fut tué, l’aigle disparut dans la mêlée, et vingt-deux officiers furent mis hors de combat. Le 24e régiment d’infanterie légère, qui vint le premier en colonnes serrées au secours du bataillon, éprouva presque le même sort, mais enfin la garde impériale française arriva. Les deux gardes engagèrent entre elles un combat terrible et celle de l’empereur de Russie, complètement battue, céda bientôt la position importante où elle se serait établie sans la rencontre fortuite du bataillon.
Cependant, Napoléon apprit avec mécontentement la perte du drapeau : on chercha, dans cette occasion, à déverser le blâme sur M. Guye, et à lui nuire dans l’esprit de l’Empereur.
Le chef de bataillon en fut instruit : dans son indignation, il se transporta au quartier général et demanda une audience impériale qui lui fut accordée sur-le-champ.
- Comment, lui dit l’Empereur qui avait peine à maîtriser sa colère, vous avez laissé prendre mon aigle ! Un régiment que j’ai toujours regardé comme un des meilleurs de l’armée ! Je donnerais ce doigt-là (montrant son pouce) pour que cela ne fût pas arrivé.
M. Guye lui répondit : Sire, personne n’a pu rendre compte à V.M. des détails de l’événement, parce que nous étions isolés entièrement et d’ailleurs j’ai été blessé avant l’affaire.
- Il fallait vous faire tuer.
- Sire, vous avez raison, c’est le seul reproche que j’aie à me faire ; mais si V.M. ne me croit plus digne de sa confiance, je la prie d’accepter ma démission. Du reste, pour lui prouver combien j’étais à mon affaire, je m’offre de lui donner la relation, non seulement de tous les mouvements de mon bataillon depuis le commencement de la journée, mais encore de tous ceux de notre corps d’armée.
- C’est bien ; je ne savais pas que vous aviez été blessé.
Voyant l’Empereur plus adouci, M. Guye lui dit :
- Sire, le mécontentement de V.M. ne peut pas contribuer à la guérison de 22 officiers de mon bataillon qui ont été blessés ; n’aurai-je donc pas de sa part quelques paroles de consolation à leur porter ?
- Que voulez-vous que je leur dise ? Quant à ceux qui ont été blessés avant l’affaire, c’est différent.
M. Guye se retira : le lendemain, il expliqua au major général Berthier les mouvements du corps d’armée pendant la bataille. Le général Vandamme ne tarda pas au surplus, en présence d’un grand nombre de généraux, à rétablir dans l’esprit de l’Empereur la réputation de bravoure du bataillon de M. Guye et de son commandant.
En août 1806, le roi de Naples, qui n’avait pas oublié son ancien instructeur, le fit venir dans sa capitale pour y être employé à son service. Le Roi le nomma major de la légion corse et l’envoya dans le Cilento, qui était en insurrection, prendre le commandement de cette province en remplacement du général Lamarque. Ce commandement était important. Le major Guye parcourut le pays avec sa légion renforcée de quatre compagnies italiennes, surprit les insurgés à plusieurs reprises, les battit, les désarma, infligea des punitions sévères à leurs chefs et eut la gloire de pacifier la province dans moins d’une année. Le Roi le nomma successivement adjudant de son palais et son aide de camp, pour lui témoigner sa satisfaction de ses services.
En quittant le Cilento, M. Guye revint à Naples pour y remplir les fonctions d’aide de camp auprès de Joseph, mais le Roi, jugeant qu’il était plus propre au métier des armes qu’au rôle de courtisan, lui donna bientôt le commandement de la côte d’ Amalfi et ensuite celui de la Calabre citérieure, où il succéda au général Dufour. Il y tomba dangereusement malade presque à son arrivée à la Gonégra, chef-lieu de ce dernier commandement, et se vit contraint de retourner à Naples pour rétablir sa santé.
Nommé, en 1808, commandeur des Deux-Siciles, M. Guye était à Capoue, à la tête du 1er régiment d’infanterie légère napolitaine, lorsqu’il apprit le départ du Roi qui était appelé à régner sur les Espagnes. Il rejoignit Joseph à Bayonne et assista, comme son aide de camp, à la cérémonie auguste où ce prince, en présence de la junte espagnole, prêta serment de fidélité à la constitution de son nouveau royaume.
A Madrid comme à Naples, M. Guye reçut des preuves d’une entière confiance de la part de son souverain. Un jour, le Roi le chargea d’une mission terrible. Il s’agissait de châtier sévèrement, de faire fusiller même plusieurs personnages importants de Bilbao, auteurs d’une proclamation qui provoquait à la révolte les habitants de la Biscaye. Cette mission n’était pas du reste sans danger pour l’aide de camp, car, pour se rendre à Bilbao, il lui fallait voyager en poste et à cheval, au risque d’être attaqué par les bandes d’insurgés disséminées sur sa route. Il arriva néanmoins à Bilbao sans accident, mais il ne mit point à exécution les ordres rigoureux qu’il avait reçus, il se contenta de faire détenir provisoirement les signataires de la proclamation et appela sur eux la clémence du Roi, qui leur fit grâce et leur rendit la liberté. A son retour à Madrid, le Roi le loua de sa conduite.
M. Guye continua de servir utilement ce prince. Il organisa en mars 1809, à Alcala, le 1er régiment d’infanterie de ligne espagnole. Au mois d’août suivant, il accompagna le Roi à l’armée, qui allait combattre les insurgés soutenus par les Anglais. Il se trouva à la bataille de Talayera, où le duc de Wellington commandait en personne ; il y remplit une mission auprès du maréchal Victor. Le Roi lui donna le commandement du régiment français des voltigeurs de sa garde qu’il conduisit à la bataille d’Occana, en novembre 1809 ; le mois suivant, M. Guye fut nommé commandeur de l’ordre royal d’Espagne, en janvier 1810, maréchal de camp, et quelques jours après, il reçut la terre et le titre de marquis de Rio-Milanos.
Gouverneur de Séville, le général Guye s’occupa activement de l’organisation et surtout de l’habillement de nouvelles troupes. Pendant son séjour dans cette capitale de l’Andalousie, il mit de l’empressement à secourir en argent et en vêtements plusieurs officiers français échappés à la nage des pontons de Cadix, où ils étaient détenus depuis la malheureuse capitulation de Baylen.
En 1811, le général Guye suivit le roi Joseph à Paris, où il devait assister aux fêtes du baptême du Roi de Rome. De retour en Espagne, il fut investi du gouvernement de la province de Guadalajara, que désolaient les guérillas de l’Empecinado. La ville de Siguenza craignait tellement la vengeance de ce chef de bandes, qu’à l’approche d’une troupe française elle était aussitôt abandonnée par tous ses habitants ; le général prit de sages mesures pour rassurer la population, et bientôt, loin de s’enfuir comme de coutume, les habitants restèrent dans leurs foyers pour recevoir et héberger les soldats. Il défit, dans plusieurs rencontres, les officiers de l’Empecinado, mais il n’avait pas encore eu affaire à ce chef si redouté, lorsqu’il apprit, vers la fin de janvier 1812, que celui-ci avait reparu à Siguenza avec un corps de 4 000 hommes.
Le général marcha contre lui, le 6 février, avec 700 hommes d’infanterie et 400 hommes de cavalerie. Une première fois, il sut l’attirer dans une embuscade avec la totalité de sa troupe, et lui fit éprouver de grandes pertes, ce qui n’empêcha pas l’Empecinado de faire chanter le même soir un Te Deum à Siguenza, comme s’il eût remporté lui-même une éclatante victoire. Le lendemain, un nouvel engagement eut lieu. Le combat se livra sur un terrain difficile et rocailleux. L’Empecinado fut entièrement défait ; il ne put lui-même échapper au vainqueur qu’en se précipitant à travers des roches escarpées, où il faillit perdre la vie. L’affaire ne dura pas une heure, et eut pour résultat 1157 prisonniers, dont 25 officiers, près de 1500 hommes tués ou blessés, et enfin la prise d’une quantité considérable d’armes. Le général Guye n’eut à regretter que la perte de son aide de camp et de trois sous-officiers.
Ce beau fait d’armes, qui excita l’enthousiasme des soldats à tel point qu’ils appelaient leur général le petit Bonaparte, ne fut relaté que dans le Journal de l’Empire, et d’une manière succincte. M. Guye n’y fut cité que sous son titre de marquis de Rio-Milanos, de sorte que l’Empereur ne put savoir que c’était l’ancien chef de bataillon du 4e de ligne qui s’était ainsi distingué. Au mois de mai 1812, le général Guye dut rejoindre le roi Joseph et remit le commandement de la province au général de Preux, qui se laissa faire prisonnier dans la ville même de Guadalajara.
Il suivit Joseph dans la malheureuse campagne de 1813, où il eut à se défendre contre les armées anglo-portugaise et espagnole. Il demanda et obtint le commandement de la brigade d’infanterie de la garde, et fut placé dans la division de réserve, sous les ordres du général Villatte. Il eut la mission de garder la ligne de la Bidassoa et de protéger la retraite de l’armée de Joseph, qui se réfugiait en France. Pendant qu’avec un des bataillons de sa brigade, il secourait le régiment royal-étranger, il se trouva tout à coup presque entièrement cerné par l’ennemi. Mais, au lieu de battre en retraite et de compromettre ainsi son honneur et celui de la garde du Roi, il prit le parti désespéré de gravir la montagne où l’ennemi se montrait et de le repousser ; la fortune trahit son courage. Arrivé au sommet de cette montagne, le général reçut un coup de feu qui lui fractura la jambe. Ses grenadiers s’empressèrent de le relever et de l’emporter. Comme ils avaient à descendre une pente très rapide, que la pluie rendait plus glissante encore, et qu’ils tombaient autour de lui sous le feu de l’ennemi, il leur ordonna de le placer sur son dos et de le traîner de cette manière jusqu’au pied de la montagne. Cet ordre fut exécuté, et le général échappa aux mains de l’ennemi.
Rentré en France, M. Guye ne fut pas peu surpris de recevoir du Ministre de la guerre l’ordre de rejoindre le quartier général de l’Empereur, à Dresde, pour y être employé dans son ancien grade de chef de bataillon. Il allégua que l’état de sa blessure ne lui permettait point encore de reprendre du service, et il se retira à Lons-le-Saunier, où il ne parvint à se rétablir quelque peu que vers le mois de décembre 1813. Il réclama alors, auprès de l’Empereur, sa confirmation dans le grade de général que le roi Joseph lui avait conféré, et il y fut maintenu par décision du 8 janvier 1814.
L’époque des revers était arrivée. Les troupes alliées avaient envahi la France. L’Empereur usait de toutes ses ressources pour leur résister. Il confia au général le commandement du camp de Meaux, qui se forma de plusieurs légions de gardes nationales mobiles, mais qui fut bientôt dissous. Le général reçut ensuite le commandement d’une brigade de la jeune garde impériale, avec laquelle il fit la campagne de France, dans l’hiver de 1814, quoiqu’il eût beaucoup à souffrir de sa blessure à peine cicatrisée. A la bataille de Craonne, sa brigade concourut à enlever à l’ennemi, au pas de charge et en colonne, une forte position sous le feu de la mitraille ; signalé à l’Empereur après l’action, il ne demanda d’autre récompense que la croix d’officier de la légion d’honneur, qu’il obtint sur-le-champ. Sous les murs de Paris, ce fut lui qui soutint, avec sa brigade, les derniers feux de l’ennemi, depuis les hauteurs de Ménilmontant jusqu’à la barrière, où le maréchal Marmont vint lui apprendre la capitulation de Paris et la cessation des hostilités.
Le général Guye suivit l’armée française sur les bords de la Loire, et il y resta jusqu’à son licenciement, à la tête de la division de la jeune garde. Louis XVIII lui donna, comme à tous les généraux, la croix de Saint-Louis, et le renvoya en demi-solde dans ses foyers.
En mars 1815, au retour de l’Empereur de l’île d’Elbe, le maréchal Ney envoya à Napoléon le général Guye, qui le rencontra à Autun, et qui en reçut un commandement dans le corps d’armée du maréchal. Le roi Joseph, qu’il revit quelques jours plus tard à Paris, voulut le reprendre pour son aide de camp, mais Napoléon s’y opposa, en disant à son frère : Quant à celui-là, j’en ai besoin et je m’en charge.
La France eut à lutter de nouveau contre les puissances étrangères, dont les troupes l’envahirent une seconde fois, et que la terrible catastrophe de Waterloo devait rendre maîtresses de la destinée de l’Empereur. Le général Guye fut chargé, comme en 1814, du commandement d’une brigade de la jeune garde, composée presque entièrement de Bas-Bretons, et placée dans la division du lieutenant général Duhesme. Sur le terrain de Waterloo, cette brigade fut mise en réserve avec toutes les troupes de la garde impériale. Dans l’après-midi, la bataille étant depuis longtemps livrée, la division Duhesme reçut l’ordre de marcher sur Planchenoist, village déjà menacé par les Prussiens. Après quelques moments de combat, toute l’artillerie française se trouva démontée par celle de l’ennemi, qui pénétrait dans le village. Alors les généraux Duhesme et Guye se mirent, pour l’en faire sortir, à la tête de ce qui restait en réserve de la brigade Guye ; au moment d’entrer dans le village, le général Duhesme fut tué à côté du général Guye. Ce fatal événement n’empêcha pas, toutefois, les Français de continuer à charger ; l’ennemi fut repoussé ; malheureusement il était trop nombreux pour qu’on pût songer à le poursuivre, et le général Guye, qui, après la mort du général Duhesme, avait pris le commandement de la division, se borna à garder le village et à le défendre.
Mais l’armée française était en pleine déroute. Le général, dont la division se renforça de deux compagnies de la vieille garde, dut, à son tour, songer à la retraite. Il parvint à gagner les derrières de l’armée en désordre, et tâcha de rallier à lui le plus grand nombre possible de soldats, et de soutenir encore quelques feux contre l’ennemi. Ses troupes marchèrent, avec un peu de confusion, jusqu’à Charleroi, où les divisions purent seulement se reformer ; elles prirent quelque repos sur les glacis de Maubeuge, et à Laon elles furent réunies au corps d’armée du maréchal Grouchy.
L’armée française se retira de nouveau sur les bords de la Loire. Le général Guye resta aux environs de Montluçon, à la tête de deux divisions de la jeune garde. Il fut chargé du pénible devoir de procéder à leur licenciement, et comme après cette opération il se disposait à se fixer à Montluçon, il reçut du Ministre de la guerre l’ordre de rentrer à Lons-le-Saunier.
En 1815, la branche aînée des Bourbons reconquit la couronne : les persécutions atteignirent les généraux qui avaient servi sous l’Empereur et sous les princes, ses frères. Dans le Jura, on jeta dans les prisons un assez grand nombre de citoyens soupçonnés d’entretenir des relations avec le roi Joseph, qu’on disait en Suisse, tandis qu’au contraire, il était aux États-Unis. Le général Guye, pour éviter leur sort, se rendit auprès du Préfet, lui déclara qu’il n’entendait se mêler à aucune intrigue politique, et en reçut l’assurance qu’il ne serait nullement inquiété. Cela n’empêcha pas que, huit jours après, la police, accompagnée de la force armée, n’envahît son domicile, où il put se soustraire à ses recherches, et ne mît le scellé sur ses papiers. Il réclama contre cette mesure vexatoire, sans obtenir d’autre satisfaction que la permission de transférer ailleurs sa résidence.
Le général Guye prit alors le parti de se retirer à Saint-Dié, auprès de son ami, M. Colombet, ancien sous-inspecteur aux revues, dont il épousa la fille. Il n’en fut pas moins mis à l’index par le parti royaliste, qui le fit comprendre parmi les généraux que la Restauration ne devait jamais employer. En 1825, il fut mis à la retraite : il supporta avec résignation ce coup imprévu, et chercha encore à être utile à son pays, en s’occupant à écrire, sons une forme classique, un nouveau système de tactique et de commandement, pour les mouvements obliques, applicable depuis le peloton jusqu’à la réunion de trois grandes divisions d’infanterie. Il envoya cet ouvrage au Ministre de la guerre, qui lui accorda, à titre de récompense, une pension de 500 francs sur la dotation de Saint-Louis. La révolution de 1830 répara les torts de la Restauration envers M. Guye ; elle le rendit à l’activité. Il fut nommé d’abord gouverneur de l’école militaire de la Flèche, et ensuite commandant du département de la Sarthe. Le 1er mai 1831, le Roi des Français le promut au grade de commandeur de la légion d’honneur. En 1832, la chouannerie s’étant organisée dans son département, il eut bientôt réprimé les mouvements des insurgés, et les battit complètement auprès d’un château, sur la frontière du département de la Mayenne. Ce fut le dernier service qu’il rendit à son pays.
Le 1er mai 1835, il fut de nouveau mis à la retraite, et il rentra dans ses foyers à Saint-Dié. M. Guye y vécut sans autres ressources que sa pension : le roi Joseph l’avait comblé de bienfaits ; il avait acquis en Espagne de grands biens, mais les événements politiques survenus dans la péninsule l’en dépouillèrent, et il ne reçut du gouvernement espagnol ni compensation ni indemnité. Il n’en passa pas moins le reste de ses jours dans une parfaite tranquillité, et sut encore trouver le bonheur au sein de sa famille qu’il aimait tendrement, et à laquelle la mort l’enleva le 14 juillet 1845, à l’âge de 72 ans.