1973 —
La Liberté de l’Est
Pixérécourt, un Vosgien à l’origine du mélodrame
L’un des derniers seigneurs de notre village de Saint-Vallier était, en 1789, messire Nicholas George Guibert de Pixérécourt, écuyer, ancien officier pour le service de France, demeurant à Nancy.
Le 23 février 1781, il avait fait ses reprises, foi et hommages et prêté serment de fidélité pour raisons de la moitié du trente-deuxième dans la totalité des haute, moyenne et basse justices de Saint-Vallier, pour les trois quarts dans le restant des dites haute, moyenne et basse justices de Saint-Vallier et droits en dépendant, et pour les trois-quarts dans la justice de Maugiron. Maugiron était une ancienne seigneurie du village vosgien de Valfroicourt.
L’intérêt de ces justices était évidemment la perception des confiscations et amendes sur les condamnés.
Le dernier seigneur de Saint-Vallier, d’une famille de magistrats lorrains, ne nous intéresse pas en lui-même. Il émigra comme beaucoup de nobles de son temps.
Mais son fils René-Charles, né en 1773, et qui peut-être vint au village dans son enfance, porte un nom célèbre dans l’histoire littéraire.
Il avait vu le jour à Nancy, dans la paroisse Saint-Roch, et avait été baptisé le 22 janvier, jour même de sa naissance. Son parrain était René Guilbert, chanoine de l’insigne église primatiale de Lorraine, aumônier du feu roi Stanislas, et sa marraine dame Marguerite Aubertin, épouse de Claude Foller, ancien substitut du procureur général de la cour souveraine de Lorraine et Barrois. Le parrain était son grand-oncle paternel et la marraine son aïeule maternelle.
À quoi tiennent les choses ? Sans la Révolution, le jeune René-Charles eut été seigneur de Saint-Vallier, docteur in utroque jure, et eut passé son temps dans la douce oisiveté de la société nancéienne. Mais les événements en décidèrent autrement.
Après avoir suivi son père en émigration, il revint à Paris en pleine Terreur et se fit auteur dramatique. Il attendit cinq ans avant de se voir jouer, mais sa première pièce eut tant de succès qu’elle lui ouvrit les portes de tous les théâtres de second ordre.
Jusqu’à sa mort en 1844, il composa plus de 120 pièces qui lui valurent le surnom de Corneille des boulevards. Avec Caignez (surnommé, lui, le Racine des boulevards), il fut le créateur du mélodrame, pièce à sujet historique ou romanesque, dédaigneuse des règles, théâtre populaire grand-guignolesque, mais, du moins chez Pixérécourt, à tendance moralisatrice. Toujours au dénouement, la vertu était récompensée et le crime puni.
Le mélodrame, comme l’a dit Eugène Silvain, offrait de réelles qualités, clarté, intérêt soutenu, le tout mêlé un style trivial, ampoulé, niais et pompeux, prétentieux et lâché.
Les mélos de Pixérécourt sont aujourd’hui bien oubliés : Victor ou l’enfant de la forêt (1798), Coelina ou l’enfant du mystère (1801), L’Homme aux trois visages, La Femme aux deux maris, La Forteresse du Danube, Babylone (1810), Le Chien de Montargis (1814), mais ils ont enthousiasmé nos aïeux et ont été joué des centaines de fois sur les scènes de Paris et de la province.
Il faudrait plus de place que nous n’en avons pour analyser en détail ces pièces aux intrigues mêlées, aux rebondissements multiples, avec enlèvements d’enfants, cachets, souterrains et fantômes.
Le Chien de Montargis, qui eut une vogue extraordinaire, est l’histoire du chevalier Gontran, capitaine des archers, qui a promis sa fille à Aubry de Montdidier, son lieutenant. Mais la pure enfant est convoitée par un autre archer, Macaire, qui assassine son rival. Les soupçons se portent sur un malheureux garçon, Éloi, qui est muet. Éloi va être mis à mort quand le chien reconnaît Macaire et lui saute à la gorge. Macaire et bientôt convaincu et s’écrie : je n’étais pas né pour le crime !
Il y a aussi un muet dans Victor ou l’enfant de la forêt.
Le drame romantique est enfant du mélodrame.
Guilbert de Pixérécourt fut également un bibliophile réputé et dans la riche bibliothèque fut dispersée l’année de sa mort.
On aurait tort de penser que Pixérécourt n’ait vécu que de sa plume.
Comme plus tard Maupassant, il était fonctionnaire, et prit sa retraite comme inspecteur de l’enregistrement et des domaines.
Il était chevalier de la Légion d’honneur et chevalier de l’ordre romain de l’Éperon d’or.
Il passa ses dernières années à Nancy, 19, cours d’Orléans, avec son épouse, née Quinette. Sa déclaration de décès, que releva naguère M. Delcambre à notre intention, fut faite par ses cousins, le capitaine en retraite Guyot de Saint-Rémy et le député Marchal.
Par son ascendance, Guilbert de Pixérécourt était un peu de chez nous et cela valait d’être souligné.
Jean Bossu.
[La Liberté de l’Est, 1973 ou 1974].