2013 —
Vosges Matin
Jean Durand n’est plus
Dans un texte écrit en 1995 à l’attention de ses petites-filles, Jean Durand les incitait à « découvrir ce que vous pouvez faire de bien, car vous n’êtes pas nées pour rien ! » Ce conseil, « Duduche » en avait fait sa profession de foi. Une philosophie qu’il appliquait au quotidien, depuis le 21 août 1931 et son premier cri poussé là-haut, dans une scierie de la vallée de Straiture, à Ban-sur-Meurthe. Le Lançoir. Son père René était sagard. Jean y a grandi avec Roger, entourés par l’amour de leur mère Louise. Il y a traversé ses belles années d’enfance mais aussi la période sombre de la Deuxième Guerre. Puis il l’a quittée, la scierie. Après le collège de Fraize, Jean Durand est allé étudier à l’Ecole normale de Mirecourt en 1950.
Ses premiers pas d’instituteur, il les a effectués dans une petite classe unique de Chababois, près de Barbey-Seroux. En 1954, il rencontre Marie-Thérèse Lasserre, enseignante dans les Landes. Ils se marient en 1955 et s’installent à Raon-l’Etape où Jean enseignera au collège. Un an plus tard, Jacques vient à peine de naître que son père est envoyé en Algérie. Officier dans l’Oranais, il s’est fait distinguer pour bravoure. Au-delà de cette récompense, le lieutenant avait une fierté : celle de n’avoir tué personne et de n’avoir perdu aucun homme au combat. La naissance de Pierre-Yves en 1957 signe son retour. Il retrouve son poste au collège et la famille s’agrandit avec la naissance de Christine en 1961. En 1974, les Durand déménagent à Saint-Dié et Jean enseigne le français au collège Souhait. La famille pose ses valises rue de la Croix-de-Mission. Mais le coeur de Jean, déjà, est ailleurs. Dans les montagnes, au coeur de cette nature qu’il aime autant qu’il respecte. Le couple n’y résistera pas.
En 1977, Jean Durand épouse Yvette Gérard. Elle accepte de vivre avec un courant d’air. En homme entier et passionné, Jean est partout, sauf à la maison : photographie, mycologie, musique, électronique Association syndicale des Familles, association de défense des consommateurs, création des Restos du coeur de Saint-Dié, Amis de la Nature, association Horizon 2000. Le Parti socialiste aussi, au sein duquel, en homme fidèle aux valeurs de la gauche, il a toujours milité. En retraite, il écrira. Des nouvelles, des poésies. Il sera plusieurs fois primé, notamment par le prix spécial Henri-Thomas en 1995, avec Le Cri de la terre. Il assurera des cours d’alphabétisation, au sein de l’ASTI. Partager, aider, soutenir, transmettre sont ses valeurs.
En 1992 commence le grand projet de sa vie : la rénovation de la scierie du Lançoir, dont il a héritée. Cette mission a mobilisé toute son énergie autour d’un seul objectif : transmettre un savoir-faire, ce bout de passé qui lui était si cher, « fixer plus profondément nos racines... pour replonger dans nos origines rurales, si fortes encore et si essentielles. » Par un regard, Jean Durand savait convaincre du bien-fondé de cette mission à laquelle il a tout consacré, aux dépends d’une vie de famille paisible. Aux dépens de sa santé, aussi.
Plus que la quantité, c’est la qualité, la force, l’intensité des moments partagés avec lui que ses proches retiendront. Ces levées aux aurores pour voir la nature s’éveiller, ces heures passées à regarder la roue tourner, ces promenades à la recherche de champignons. Un homme fort, dur parfois, intransigeant autant que rigoureux ; un homme passionné fait de simplicité, de générosité, de sincérité. Il se présentait souvent ainsi : « Jean Durand, français moyen ». Un français moyen fier de ses racines, de ses origines. Un homme dont la vie a connu un sérieux coup d’arrêt en 2004, sous la forme d’un accident vasculaire cérébral. Sa vie a basculé ; il a dû regarder ses proches batailler pour assurer la survie du Lançoir. Ce n’est qu’après s’être assuré de sa pérennité que Jean Durand s’est éteint, dans la nuit de jeudi à vendredi. Avec l’esprit tranquille d’un homme qui n’est pas né pour rien.
[Vosges Matin, 5 février 2013].