Nicolas Joseph Florent GILBERT

[ Fontenoy-le-Château (88), 15/12/1750 – Paris (75), 16/11/1780 ]

homme de lettres

Auteur vosgien Biographie vosgienne

Dossier

1829 — Biographie historique et généalogique / Louis Antoine Michel

GILBERT.- Né en 1751, à Fontenoy-le-Château (Vosges), qui périt de la mort la plus violente à Paris en 1780 : plusieurs de ses poésies étincellent de beautés du premier ordre.

Voy. Lepois.

1845 — Le Département des Vosges / Henri Lepage, Charles Charton

Fontenoy-le-Château est la patrie du célèbre et malheureux poète GILBERT.

Il naquit en 1751, de parents pauvres, qui, pour seconder ses dispositions, l’envoyèrent au collége de l’Arc, à Dôle. Gilbert y fit de bonnes études et partit pour Paris à l’age de vingt ans, pour s’y livrer à la poésie et acquérir cette gloire qu’il ne devait obtenir qu’après sa mort.

Tout le monde sait quelle fut la triste destinée de Gilbert, et sa vie, si courte, est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la rappeler.

On trouve, dans le Journal de Nancy (1781), la note nécrologique suivante : Gilbert, poète, auteur de quelques odes excellentes et de satyres trop vives et personnelles, mourut a Paris le 16 novembre 1780, à l’Holel-Dieu ; enterré à St-Pierre-aux-Bœufs. Il excitait sa verve par le champagne et en présentant au feu sa tête déjà trop exaltée, et déclamait ses vers en énergumène. Quel qu’ait été le jugement de ses contemporains, la postérité a vengé Gilbert en le plaçant au rang des poètes les plus distingués de son époque.

Une petite nièce de Gilbert habite encore Fontenoy, et un de ses neveux, Montmotier ; il y a peu de temps que ce dernier possédait encore beaucoup de papiers ayant appartenu à Gilbert ; c’étaient des lettres adressées de Paris à ses parents et quelques-uns des essais, qu’il avait trouvés trop faibles sans doute pour les comprendre dans le bagage poétique qu’il emporta de Fontenoy. Ils furent donnés ou vendus à un étranger qui, étant aux eaux à Bains, était allé le voir ; il ne lui reste plus que quelques effets d’habillement qui ont appartenu à son oncle, et qu’il conserve précieusement.

En 1840, un comité s’était formé dans le but de provoquer une souscription pour élever un monument à la mémoire du malheureux poète. Une réunion préparatoire eut lieu le 20 novembre à l’Hôtel-de-Ville. M. le maire d’Epinal fut nommé président, et M. Maud’heux, secrétaire du comité. Il fut décidé que le monument se composerait d’un bloc en granit surmonté de la statue en bronze du poète : l’érection devait avoir lieu sur l’une des places d’Epinal. Mais ce projet n’a pas encore été mis à exécution.

Avant la réunion du comité, M. Vuillemin ayant écrit à M. de Chateaubriand, l’illustre écrivain s’empressa de répondre une lettre par laquelle il déclarait s’associer à la pensée généreuse du comité, et qui se terminait ainsi : Ma souscription, qui ne peut être considérable parce que je suis pauvre, est tout-à-fait à la disposition du comité, quand il voudra bien me faire l’honneur de la réclamer.

Ch. Nodier, auteur d’une des meilleures notices littéraires sur Gilbert, avait réclamé l’honneur d’inscrire son nom en tête d’une des listes de souscription.


[Tome 2, p. 218-219].

1848 — Biographie vosgienne / François Vuillemin

GILBERT Nicolas Joseph Laurent.- Naquit à Fontenoy-le-Château (arrondissement d’Épinal) en 1751. Il révéla de bonne heure d’heureuses dispositions pour l’étude, et son père, cultivateur peu aisé, s’imposa de grands sacrifices pour le placer au collège de l’Arc à Dôle, qui jouissait à cette époque de beaucoup de réputation. Gilbert y fit d’excellentes études, et de retour à Fontenoy, s’adonna tout entier à la poésie qu’il aimait avec passion [Note 1]. Caressé par des rêves de gloire, il se décida à quitter son village natal pour aller conquérir à Paris une place parmi les littérateurs du dix-huitième siècle.

On ne sait que trop comment fut reçu dans la grande ville, le pauvre poète des Vosges. Ses premiers essais communiqués à plusieurs écrivains pour lesquels il avait obtenu des lettres de recommandation furent accueillis avec indifférence [Note 2]. Bientôt ses ressources s’épuisèrent et il dut se réfugier dans une mansarde des plus modestes. Ayant appris qu’un emploi de précepteur était vacant, et que cet emploi était à la disposition de d’Alembert, qui lui avait témoigné quelque intérêt, il se rendit chez lui et le sollicita ; mais d’Alembert, parti de si bas, se montra indigne de la confiance de Gilbert ; il lui promit positivement cet emploi et le fit donner le lendemain à un autre [Note 3].

Cependant Gilbert ne se laissa pas encore emporter par le découragement ; il avait confiance en son génie, il espérait tout de l’avenir. Toutefois l’indifférence et l’injustice dont il était l’objet aigrirent son caractère ; de la satire, émoussée dans les mains de Régnier et de Boileau, il fit une arme acérée, redoutable, et la tourna contre les plus grandes puissances de l’époque. Il attaqua le vice ; que le vice se nommât Voltaire ou Fronsac, il l’attaqua avec une indignation d’honnête homme, qui rappelle Juvénal et Tacite. Il n’y eut point alors une renommée imposée par la coterie philosophique, contre laquelle ce poète ne protestât par ses huées ; il n’y eut point de scandales qu’il ne poursuivît de sa colère, colère ardente et pleine de verve, comme celle que d’Aubigné avait montrée dans ses Tragiques [Note 4]. Les faux philosophes du jour, qu’il attaqua avec une énergie pleine d’audace dans son Dix-huitième siècle et dans son Apologie, ne lui pardonnèrent pas d’avoir soulevé le voile qu’il leur importait de tenir baissé. Quelques vers adulateurs auraient pu conjurer l’orage et placer Gilbert au sommet de la fortune et des honneurs, mais il avait écrit :

Mon nom ira sans tache à la postérité.

Et il refusa de jeter le glaive dont il frappait des coups si redoutables ! Il y eut dès lors ligue contre lui ; les écrivains dont il avait blessé l’amour-propre décrièrent ses poésies, et les académiciens, au lieu d’encourager son génie, couronnèrent des productions incomparablement inférieures aux siennes. Quelques amis qui avaient refusé de s’atteler au char de Voltaire, lui restèrent cependant, et la postérité doit connaître leurs noms : c’était Fréron, le rival de La Harpe dans le domaine de la critique ; c’était Clément, c’était l’abbé Crillon, excellent littérateur ; c’était enfin M. de Beaumont, archevêque de Paris. Ce dernier lui fit obtenir une pension de 600 livres, qui devait du moins le mettre à l’abri de la misère; les philosophes la qualifièrent dédaigneusement d’aumône, et La Harpe écrivit que Gilbert était au pain de l’archevêché [Note 5].

Le poète ne jouit pas longtemps de cette pension. Désespéré des dédains de tant d’orgueilleuses médiocrités, affaissé sous le poids de l’injustice contre laquelle il luttait en vain depuis dix ans, la fièvre s’empara de lui ! Recueilli par l’Hôtel-Dieu de Paris, sa maladie prit de jour en jour un caractère plus grave. Dans un accès de délire, il avala la clé de sa cassette, et mourut après avoir enduré les souffrances les plus atroces, le 12 novembre 1780. C’est sur son lit d’hôpital, huit jours seulement avant sa mort, que le poète malheureux a soupiré cette ode admirable, dont tous les amis des lettres ont retenu ces stances sublimes :

Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs :
Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive
Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut champs que j’aimais, et vous douce verdure,
Et vous, riant exil des bois!
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu’un ami leur ferme les yeux.


Un spirituel écrivain, Mme la marquise de Créquy, assure dans ses Mémoires, contrairement à la version généralement adoptée, que Gilbert ne mourut point à l’Hôtel-Dieu, mais bien dans son appartement, rue de la Jussienne. Mme de Créquy prétend en outre que Gilbert, loin d’être dans le besoin, touchait annuellement 800 livres sur la cassette du roi, 600 livres sur celles de Mesdames, tantes du roi ; 300 livres sur le Mercure de France, et 500 livres sur la caisse épiscopale des économats. Elle ajoute qu’après sa mort on trouva, dans ses papiers, un legs de dix louis en faveur d’un jeune soldat aux gardes françaises, mort depuis roi de Suède.

Toutes ces assertions, qui ne s’appuient que sur une lettre assez peu concluante de Madame Louise de France, ne paraissent pas fondées, et la misère qui tortura Gilbert jusqu’à ses derniers moments, est prouvée par trop de faits, par trop de témoignages, pour pouvoir être révoquée en doute.

Du reste, la fortune et les plaisirs qu’elle procure n’offraient aucun attrait à Gilbert ; il n’avait qu’un désir ardent, celui d’acquérir de la gloire ; mais ce désir le dévorait ! Savez-vous, s’écrie-t-il dans son Poète malheureux :

Savez-vous quel trésor eût pu me rendre heureux ?
La gloire ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il n’est qu’un vrai malheur, c’est de vivre ignoré ;
L’homme brille un moment, et la tombe dévore
Les titres fastueux dont on fut décoré ;
Nos maux et ces plaisirs que le vulgaire adore,
Tout périt sous la faux de la mort et du temps ;
Mais la gloire, du moins, que l’homme a méritée,
Survit à son trépas et s’accroît par les ans.


La mort, qui frappa, Gilbert au début de sa vie, lui laissa cependant assez de temps pour atteindre cette gloire, son but unique. Tant qu’on lira les beaux vers, le poète malheureux aura des admirateurs, et son nom, immortalisé par le génie et le malheur, excitera toujours d’ardentes sympathies.

Les écrits de Gilbert n’excèdent pas la matière d’un volume in-8° [Note 6], mais son Dix-huitième siècle, son Apologie et quelques-unes de ses odes sont des oeuvres hors ligne. Ses satires, dit M. de Puymaigre, font de lui le Juvénal du dix-huitième siècle ; son ode, imitée de plusieurs psaumes, révèle un lyrique de premier ordre.

Gilbert a eu un grand nombre de biographes : son éloge, par M. P. Dumast, a été couronné par la Société académique de Nancy, le 3 juillet 1817. Charles Nodier, Amar, le comte de Puymaigre, lui ont également consacré de bonnes notices. Le théâtre et le roman se sont emparés de son nom avec succès [Note 7].

 

Note 1 : Il paraît que le goût de la poésie ne s’était éveillé chez lui qu’après sa sortie du collège ; un mot d’un de ses professeurs le ferait du moins supposer : J’ai fait, disait-il, des poètes de tous mes élèves : un certain Gilbert excepté.

Note 2 : Il est juste de dire que ces premiers essais étaient assez informés et n’annonçaient pas un talent extrêmement remarquable. Mais il est incontestable qu’ils renfermaient de nombreuses étincelles de génie, qui ne pouvaient échapper aux littérateurs exercés à qui Gilbert s’adressait. Ne devait-on pas, d’ailleurs, lui tenir compte de son extrême jeunesse ?

Note 3 : Gilbert se souvenait sans doute de cette indignité, en écrivant dans son Dix-huitième siècle :
... Ce froid d’Alembert, chancelier du Parnasse,
Qui se croit un grand homme et fit une préface...

Et dans son Apologie :
C’est ce joli pédant, géomètre orateur,
De l’Encyclopédie ange conservateur,
Dans l’histoire chargé d’inhumer ses confrères,
Grand homme, car il fait leurs extraits mortuaires.


Note 4 : M. le comte de Puymaigre, Poètes et romanciers de la Lorraine.

Note 5 : La Harpe est d’une partialité révoltante pour Gilbert. Sa verve, dit-il, n’est qu’un égoïsme furieux, un emportement monotone et insensé. Il saisissait toutes les occasions de se venger de ces vers à jamais célèbres :
Si j’évoque jamais, du fond de son journal,
Des sophistes du temps l’adulateur banal ;
Lorsque son nom suffit pour exciter le rire,
Dois-je au lieu de La Harpe obscurément écrire :
C’est ce petit rimeur, de tant de prix enflé,
Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute au trône académique.


Note 6 : La fécondité de quelques auteurs diserts, contemporains de Gilbert, excitait la verve du satirique ; il s’écrie, dans son Dix-huitième siècle :
Tant d’écrits sont forgés par ces auteurs manoeuvres,
Qu’aucun n’est riche assez pour acheter ses oeuvres.


Note 7 : Je crois devoir reproduire ici une note qu’on ne lira peut-être pas sans quelque intérêt ; elle a été adressée par moi à MM. Lepage et Charton, qui l’ont insérée dans la Statistique des Vosges.
Une petite nièce de Gilbert habite encore Fontenoy, et un de ses neveux, Montmotier, village voisin. Il y a peu de temps que ce dernier possédait encore beaucoup de papiers ayant appartenu à Gilbert ; c’étaient des lettres adressées de Paris, à ses parents, et quelques-uns des essais qu’il avait trouvé trop faibles, sans doute, pour comprendre dans le bagage poétique qu’il emporta de Fontenoy. Ils furent donnés ou vendus à un étranger qui, étant aux eaux à Bains, était allé le voir. Il ne lui reste plus que quelques effets d’habillement, qui ont appartenu à son oncle, et qu’il conserve précieusement.

1866 — Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien

GILBERT. Nicolas-Joseph-Laurent Gilbert naquit en 1751 à Fontenoy-le-Château, canton de Bains.

Ses parents, cultivateurs pauvres, eurent bientôt épuisé, moitié tendresse, moitié ambition, leurs minces ressources pour les frais de son éducation.

Toutefois, les dispositions éminentes, le zèle de cet enfant justement aimé, eurent en peu de temps fait face à cette pénurie, car Gilbert sortait à peine de sa douzième année que toutes ses études classiques étaient achevées.

Il semblerait que ce fut de cette époque, en apparence si pleine d’avenir, que le sort si bizarre décida que précisément la tendresse, la sollicitude d’un père et les succès prématurés d’un fils tourneraient cruellement au malheur de tous deux.

La fortune moqueuse se servit même du génie de ce jeune favori des Muses pour le perdre ; elle lui persuada d’échanger la vie paisible des champs, la condition qui nourrit l’homme, contre celle qui refusa du pain au Dante, au Tasse, à Cervantès, à Camoëns.

La gloriole posthume d’être le sujet d’un article biographique, un nom de laboureur tiré de l’oubli, voilà donc, au prix de tant d’infortunes, toutes les conquêtes du pauvre Gilbert sur la vie ! On pense bien que l’écolier poète tourna d’abord ses regards vers Paris, ville très peu politique alors, mais toute littéraire, vaste trépied de savants, de philosophes, de poètes, dont, chaque semaine, les oracles étaient transmis au vulgaire par le Mercure de France.

Gilbert quitta donc ses champs et sa famille, et partit pour la capitale avec un bien léger bagage : de l’honneur, du talent et de l’espérance.

Sitôt arrivé, il demanda naïvement protection aux hommes puissants, aux lettrés, aux académiciens ; mais son indigence, qu’il pensait être une vertu antique, un louable motif pour mériter l’intérêt, et qu’au contraire il eût dû dissimuler avec le plus grand soin, lui ferma toutes les portes. Cette première et triste épreuve du monde, cette espèce d’outrage lui tournèrent sur le cœur, l’aigrirent et lui ravirent à jamais son parfum de jeunesse, car il serait difficile de rencontrer dans ses ouvrage un seul vers tendre, une seule plainte d’amour. Si ce ne sont quelques strophes, qu’il composa huit jours avant sa mort, tout est dur, rude et hérissé dans ce poète.

Gilbert, dédaigné, n’eut pas même la consolation de s’appliquer cette pensée d’un satirique : Probitas laudatur et alget (on loue la vertu, mais on la laisse se morfondre).

La louange, l’aliment des poètes, lui était même refusée.

Dés lors, sa misanthropie monta à son paroxysme ; son front s’assombrit, son sourcil se fronça, son oeil contracta un regard constamment indigné, et toute sa jeune physionomie fut bientôt empreinte de l’air triste et sauvage de la vieillesse déçue.

Ajoutez à cela son peu d’usage du monde et vous jugerez si un tel poète pouvait réussir devant notre société si rusée, si égoïste, si dédaigneuse, bercée alors par les vers mielleux de Dorat, endormie par les drames de La Harpe, et réveillée par les contes de Voltaire.

Mais tous les ans une lice était ouverte aux poètes dans l’académie : le sombre et vigoureux Gilbert se sentit de force à y descendre.

En 1772, il envoya au concours sa pièce intitulée : Le Poète malheureux, titre lugubre, qui fut repoussée de prime abord des heureux de l’académie; ils ne le mentionnèrent même point. Les cruels ! ils ne furent point émus de ce vers si touchant et si noble, naïf préambule de la pièce :

Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur ?
La gloire !…


L’année d’après, en 1773, Gilbert hasarda une pièce de haute poésie, une ode ; il envoya son Jugement dernier au concours : cette pièce eut le même sort que sa sœur aînée; elle tomba au sein de l’académie, comme la feuille séchée d’un arbre mort ; et cependant les beautés dont elle étincelle se fussent réfléchies dans les yeux les plus ternes des lettrés ; sans doute le prix était donné d’avance à la médiocrité courtisane.

Cette injustice, ou plutôt ce mépris, décida du genre de poésie auquel le jeune poète doit son illustration, la satire. Il publia presque immédiatement le Dix-Huitième siècle, dédié à Fréron, et Mon Apologie, satires auxquelles il attacha l’épouvantail de son nom jusqu’alors dédaigné.

Ce fut de là que sous le bouclier de Fréron il décocha cette nuée de traits sur l’académie et la société d’alors, qui, presque tous, ont porté. Nombre de vers de ces deux pièces sont demeurés proverbes.

Voltaire, qui ne lui pardonnait pas d’y être appelé simplement par son mononyme Arouet, et dans le Carnaval des auteurs, Vol-à-Terre ; Sautreau (Sot trop), Durozoi (Rudozoi), Saint-Ange, Marmontel, Thomas, le lourd Diderot, le vain Beaumarchais, le froid d’Alembert (telles sont les épithètes contestables que le Poète leur donna), Saint-Lambert, qui

En quatre points mortels a rimé les saisons ;

La Harpe,

Qui sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé,
Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique,
Tomba de chute en chute au trône académique,


tous enfin cherchèrent à débusquer ce tirailleur obscur qui leur tuait tant de monde. L’aristocratie des philosophes surtout, race vaniteuse, égoïste et implacable, trembla pour son existence. Le faible La Harpe se chargea de l’affaire dans le Mercure, et plus tard, dans un rabâche analytique sur les odes et satires de Gilbert, mauvais lambeau rattaché à son cours de littérature, le pédant moqué finit par dire : Il y a là le germe d’un talent.

Toutefois, Gilbert, mince roseau battu par le vent de l’adversité, s’appuyait encore sur le crédit de quelques personnages de distinction. Il s’honorait de l’estime de d’Arnaud auquel il adressa une ode : La Reconnaissance ; des suffrages et des bienfaits de l’abbé de Crillon, et de la protection de l’archevêque de Paris, de Beaumont, qui lui fit obtenir du roi une pension modique, il est vrai, mais suffisante aux premiers besoins de la vie. Voilà ce que La Harpe appelait ignoblement être au pain d’un archevêque.

Mais il arriva qu’un jour Gilbert pénétra à toute force dans les appartements de l’archevêché, criant : Je suis perdu ! je suis damné ! Le malheureux était tombé en démence à la suite d’une chute : une blessure qu’il s’était faite à la tête était si grave, qu’elle nécessitait le trépan, opération alors difficile et dispendieuse, dont le succès était plus sûr et plus prompt à l’Hôtel-Dieu.

C’est donc avec raison, et par un motif d’humanité, que l’archevêque y fit placer son protégé, qui y fut traité sous sa recommandation, et sous ses yeux mêmes.

Une fièvre cérébrale presque continue laissait à peines quelque espoir de guérison, quand, dans un de ses accès, il avala, à l’insu des surveillants, la petite clé d’une cassette où il avait quelque argent : vainement montrait-il par signes sa gorge, le siège de sa douleur : on attribuait ces démonstrations violentes à la folie, lorsque enfin il expira dans d’horribles angoisses le 12 novembre 1780, à l’âge de 29 ans.

Après sa mort, on trouva cette clé arrêtée dans les tendons de l’œsophage. Ce fut huit jours avant cette fin déplorable que, dans un intervalle lucide, le Poète malheureux, justifiant le titre lugubre de sa première pièce académique, composa ces strophes sublimes :

J’ai révélé mon cœur au Dieu de l’innocence,
Il a vu mes pleurs pénitents :
Il guérit mes remords, il m’arme de constance,
Les malheureux sont ses enfants.

Mes ennemis riant, ont dit dans leur colère
Qu’il meure et sa gloire avec lui !
Mais à mon cœur calmé le Seigneur dit en père :
Leur haine sera ton appui.

J’éveillerai pour toi la pitié, la justice
De l’incorruptible avenir ;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
Ton honneur qu’ils pensent ternir.

Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil.

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs !
Je meurs ! et sur ma tombe, où lentement j’arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois!

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux !
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée !
Qu’un ami leur ferme les yeux!


Quelques Odes et deux satires ont à elles seules fait l’illustration de Gilbert ; mais ses satires sont un grand pas dans la carrière.

Le correct, le pur Boileau, s’est plu à laisser partout un stigmate sur chaque mince auteur, comptant parmi ses plus hauts plastrons, Colin, Scudéry et Faret, tandis que Gilbert lança le premier parmi nous la satire générale, la satire de mœurs.

Cependant il faut avouer que le poète doit sa célébrité plutôt à ce qu’il promettait de faire qu’à ce qu’il a fait. On se demande comment à une époque où les encyclopédistes battaient en brèche nos vieilles institutions, et la monarchie française, qui s’écroula treize années après, ce poète, qui attaquait à coups de bélier l’édifice philosophique, n’ait point été fortement soutenu, et largement rémunéré : c’est qu’on se jouait de sa jeunesse et de son indigence.

Heureux Horace, fortuné Régnier, dont les dieux du vin et de la raillerie inspirèrent les vers piquants ! L’un expira doucement au sein de sa médiocrité d’or, dans sa villa, au bruit lointain des cascades de Tibur, et l’autre dans l’édredon, au fond de son canonicat.

Juvénal et Gilbert ne reçurent de Némésis, leur nourrice, le premier, qu’un toit chétif dans les sables de la Libye, sous les feux de la Pentapole ; le second, un lit à l’hôpital.

1879 — Biographie alsacienne-lorraine / A. Cerfberr de Médelsheim

GILBERT Laurent.- Poète, né à Fontenoy-le-Château (Lorraine), 1751-1780.

1881 — Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat

GILBERT Nicolas Joseph Laurent.- Il ne reste de remarquable, [à Fontenoy-le-Château], que sa belle église de style ogival ; mais il aura toujours la gloire impérissable de l’un de ses enfants, de l’infortuné poète Gilbert,

Qui perdit sa fortune à venger la vertu !

Nicolas Joseph Laurent Gilbert, né en 1751, révéla d’heureuses dispositions pour l’étude. Son père, cultivateur, s’imposa de grands sacrifices pour l’envoyer au collège de l’Arc, tenu par les Jésuites, à Dôle, où il fit d’excellentes classes et où il puisa l’amour de la poésie. Caressé par des rêves de gloire littéraire, au lieu de revenir aux champs paternels, goûter une douce paix, il s’en alla chercher une place et un nom à Paris : il n’y trouva pas sa place, mais il s’y fit un nom immortel. Ses premiers essais furent accueillis avec indifférence : il y sacrifiait encore au faux goût de la littérature néo-païenne ; il n’avait pas encore trouvé sa voie. Ses ressources s’épuisèrent bientôt, et il dut, comme tant d’autres disciples d’Apollon, se résigner à une vie de souffrances et de privations.

Mais où ne mène pas la passion de l’art ? Le poète ne se laissa point décourager, il eut confiance au génie qui parlait au dedans de lui-même, et il espéra tout de l’avenir. Il publia quelques belles odes, prémices d’une littérature chrétienne, et il refusa d’encenser les dieux du jour, qui voulurent se venger en le vouant à l’oubli : ce qui aigrit son caractère et lui doubla ses forces. Il se jeta dans la satire, dont il fit, dit M. de Puymaigre, une arme acérée et redoutable, qu’il tourna contre les grandes puissances de l’époque, Voltaire, d’Alembert, Diderot et consorts. Il attaqua le vice avec une indignation d’honnête homme, qui rappela Tacite et Juvénal. Point de renommée imposée par la coterie philosophique, contre laquelle il ne protestât par ses huées ; point de scandales qu’il ne poursuivît de sa colère, ardente et pleine de verve.

Les philosophes ne lui pardonnèrent ni son Dix-huitième siècle ni son Apologie, où il les démasquait pour les marquer au front d’un fer chaud, et où il les fustigeait avec une verge de fer. Des vers adulateurs lui eussent attiré leurs éloges, et l’eussent sans doute fait monter au char de la fortune, mais son nom

Devait aller sans tache à la postérité.

Il refusa de jeter le glaive, et dès lors il se forma contre lui une ligue épouvantable ; il fallait à tout prix étouffer ce serpent, dont les sifflements importunaient leurs oreilles, accoutumées à des accents plus doux. Toutes les plumes philosophistes se conjurèrent pour le décrier. La Harpe, le critique à la mode, se montra contre lui d’une partialité révoltante. Sa verve, à l’entendre, n’était qu’un égoïsme furieux, un emportement insensé et monotone.

Bientôt il ne resta de ressource au pauvre poète que dans la bienveillance de l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, qui lui obtint une pension de six cents livres, de quoi le mettre du moins à l’abri de la misère, et l’infortuné n’en jouit pas longtemps. Une fièvre s’empara de lui, des transports au cerveau le jetèrent dans un effroyable délire. Recueilli à l’Hôtel-Dieu de Paris, comme un pauvre abandonné, son mal s’aggrava de jour en jour, et il mourut en d’atroces souffrances, le 12 novembre 1780, à l’âge de vingt-neuf ans.

Couché sur son misérable grabat, à la veille de sa mort, le poète malheureux soupira cette admirable élégie, dont on ne trouve que deux exemples dans Malherbe, pas un seul dans Rousseau, cette ode qui est comme un avant-goût des Méditations de Lamartine, et qui est dans le coeur autant que dans la mémoire de tous les amis des lettres. Qui n’en a pas admiré les strophes suivantes :

J’ai révélé mon coeur au Dieu de l’innocence ;
Il a vu mes pleurs pénitents ;
Il bénit mes remords, il m’arme de constance :
Les malheureux sont ses enfants.

Soyez béni ; mon Dieu, vous qui daignez me rendre
L’innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil.

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs !
Je meurs, et sur la tombe où lentement j’arrive
Nul ne viendra verser des pleurs.

Salut, champs que j’aimais, et vous, douce verdure,
Et vous, riant exil des bois ;
Ciel, pavillon de l’homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois !

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d’amis sourds à mes adieux ;
Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,
Qu’un ami leur ferme les yeux.


Gilbert n’eut jamais qu’un désir, celui d’acquérir de la gloire, de livrer à la postérité un nom illustre.

Savez-vous quel trésor eût pu me rendre heureux ?
La gloire !


s’est-il écrié dans son Poète malheureux ; et la gloire lui est venue au delà de ses espérances. La mort qui le frappa, presque au début de la vie, lui avait laissé assez de temps pour l’atteindre ; tant qu’on aimera les beaux vers, il aura des admirateurs, et son nom, immortalisé par le malheur plus encore que par le génie, entouré d’une sympathie ardente, ira sans détour à la postérité.

1889 — Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier

GILBERT (Nicolas Joseph Laurent).- Le plus connu des poètes vosgiens ; il a laissé une pièce immortelle : Adieux à la vie.

Gilbert est né à Fontenoy-le-Château le 15 décembre 1750, et fit ses études au collège de l’Arc, à Dôle du Jura. Il se livra ensuite tout entier à son goût pour la poésie et partit pour Paris. Il y publia des odes et surtout des satires où il malmenait assez violemment les philosophes et s’attira de nombreuses inimitiés. Sans l’appui de Mgr de Beaumont, archevêque de Paris, il serait mort de faim.

A la suite d’une chute qu’il fit, sa raison se dérangea, et l’on dut, par humanité, l’admettre à l’hôpital dé la Charité, le 24 octobre. Ayant avalé, dans un accès de délire, la clef d’une cassette, il mourut étouffé le 16 novembre 1780.

Ses Adieux à la vie lui assurent la postérité. Bien qu’un peu négligé dans la forme et trop âpre dans son langage, Gilbert aurait pu devenir un de nos meilleurs poètes.

1990 — Dictionnaire des Vosgiens célèbres

GILBERT (Nicolas Joseph Laurent), poète

Fontenoy-le-Château, 15 décembre 1750 - Paris, 12 novembre 1780


Le poète Gilbert, gravure de Le Beau. Bien qu’il soit fils d’un cultivateur, Nicolas Gilbert poursuit des études secondaires au collège de l’Arc à Dôle, grâce à l’action du curé de son village qui lui enseigne les rudiments du latin et convainc ses parents de l’envoyer faire ses humanités. De retour en 1768 à Fontenoy, il en part à la mort de son père en 1769 et s’établit à Nancy. Il refuse un emploi de bureau, tente de donner des leçons, ouvre un cours public de littérature à l’hôtel de ville, sans plus de succès. Il publie une histoire persane : Les familles de Darius et d’Hidarne en 1770 et Un début poétique en 1771, puis plusieurs poèmes : Le Jugement dernier, Ode sur la mort de S.A.R. la princesse Anne Charlotte de Lorraine, 1773.

Son talent est consacré, en 1774, par la Société royale des Lettres fondée par le roi Stanislas, qui l’accueille. Il y prononce, pour sa réception, l’Éloge de Léopold 1er duc de Lorraine. Par contre, sa vanité satisfaite à Nancy est meurtrie par son échec au concours ouvert pour le prix de poésie de l’Académie française en 1772. Il exhale son ressentiment dans deux pièces, dont une en vers : Le Siècle.

Il se rend néanmoins à Paris en 1774 et entre dans la bataille littéraire, où il a des amis mais aussi des ennemis, dont La Harpe. De 1775 à 1780, il compose des poèmes de circonstance pour le roi et la cour, traduit deux chants de La Mort d’Abel de Gessner et, rangé dans le camp de Fréron et des ennemis de l’Encyclopédie, il publie deux satires violentes sur son temps et sur la société : Le Dix-huitième siècle, 1775 et Mon Apologie, 1778.

Il récolte trois pensions : du roi, de l’archevêque de Paris et du Mercure de France, ce qui lui assure enfin l’aisance matérielle. Il compose les Adieux à la vie, hymne du poète malheureux et méconnu qu’il n’est plus, à la suite d’une chute de cheval qui le cloue à l’Hôtel-Dieu. Trépané, il meurt le 12 novembre 1780.


Bibl. : Dictionnaire de biographie française, publié sous la dir. de M. Prévot, Roman d’Amat, H. Tribout de Morambert, Paris : Letouzey (lettres A-H parues de 1928 à 1989), tome XVI, col. 910.
Bouvier.- Biographie générale vosgienne, p. 426.


[Albert Ronsin]

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