1959 —
La Liberté de l’Est
Silhouettes
Me Gerbaut, notaire honoraire, duelliste, conspirateur, journaliste et juge de paix...
Curieuse silhouette que celle de Me Gerbaut, qui vécut à Epinal dans la première moitié du siècle dernier.
Après avoir été volontaire pour défendre la patrie en danger en 1814 et 1815, il s’établit comme notaire à Epinal en 1816 et exerça jusqu’en 1830. Il démissionna alors, mais la Chambre des Notaires d’Epinal lui décerna à l’unanimité le titre envié de notaire honoraire.
Me Gerbaut était une personnalité locale. Il était conseiller municipal et lieutenant dans la Garde nationale bourgeoise.
A ce propos, il advint qu’un négociant néocastrien du nom de Contaut lui donna une gifle - nous ne saurons jamais pourquoi - alors qu’il était sous l’uniforme. Naturellement, on alla sur le terrain. C’était chose courante à Epinal à l’époque. Gerbaut avait le choix des armes et adopta le pistolet. On se donna rendez-vous à quatre heures du matin au bois de la Vierge. Contaut tira le premier et manqua son adversaire qui, lui, le blessa légèrement. Ensuite, on alla vider une chope bien gagnée.
Me Gerbaut était en même temps un patriote et à l’époque cela voulait dire un républicain. Il conspirait dans les sociétés secrètes locales, car Epinal avait ses sociétés secrètes !
Aussi ses camarades de combat le choisirent-ils comme gérant de leur journal La Sentinelle des Vosges, organe républicain dont tous les exemplaires ont disparu, hormis une précieuse collection que nous a communiquée un de nos aimables collègues de la Société d’Emulation.
Etre gérant d’un journal républicain, en 1831, n’était pas une sinécure. Le préfet de l’époque était un personnage fort peu compréhensif qui chercha par tous les moyens à abattre cette feuille. Il subventionna de ses deniers la création d’une feuille rivale et répondit aux polémiques de La Sentinelle par de violentes ripostes que le journal refusa d’insérer. De là, quelques procès. Le premier valut 500 frs d’amende à Me Gerbaut. Le second l’envoya en prison préventive, mais le jury, qui jugeait alors les délits de presse, l’acquitta.
Depuis la fenêtre grillée de la prison, Me Gerbaut rêvait la nuit. Je vois, écrivait-il dans son journal, l’astre du jour apparaître derrière de majestueux mélèzes percrus sur les ruines du vieux château d’Epinal.
En même temps, Me Gerbaut dirigeait, avec son frère et un cousin, une papeterie séante à Archettes.
Le journal finit par disparaître, mais Me Gerbaut resta un des chefs de l’opposition socialiste (je dirais même communiste).
Sous la seconde République, il devint juge de paix. Ce fut pour lui le commencement d’une évolution. Il était très lié avec le préfet d’Epercy, qui était un ancien conspirateur ayant appartenu aux mêmes sociétés secrètes que Gerbaut et qui, condamné par contumace, avait passé la monarchie de Juillet en exil en Suisse. D’Epercy tenait à sa place. Gerbaut aussi. Tous deux devinrent peu à peu de fervents bonapartistes et quand le prince Napoléon organisa le coup d’Etat du 2 décembre qui devait amener le Second Empire, le préfet fit arrêter tous ses anciens camarades, tandis que le juge de paix envoyait une adresse au prince président pour le féliciter de nous avoir sauvé de l’anarchie et de la guerre civile.
[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 31 mars 1959]