1951 —
La Liberté de l’Est
Gaston Gravier
de Liffol-le-Grand
un Vosgien qui sut nous conquérir le coeur des Serbes
De tous les temps, des Français aventureux surent se faire les ambassadeurs officieux de la France dans des pays où la langue était un obstacle à la pénétration de notre culture et firent plus pour notre rapprochement avec leurs peuples que nos diplomates les plus avertis.
Aurélien Sauvageot, pour la Hongrie et la Finlande, continue sa tâche. La mort a interrompu l’effort de Georges Fairize, de Frébécourt, mon condisciple à l’école de la rue de Nancy, dans la Russie ante-bellum, et de Gaston Gravier dans la Serbie.
Gaston Gravier était né le 21 août 1886 à Liffol-le-Grand. Son père fut son instituteur jusqu’à son entrée au collège de Neufchâteau en 1897. Il étudia en 1904-1905 au lycée de Nancy, puis termina ses études à l’Université de Lille jusqu’en 1909.
Son maître et son ami, le professeur A. Demangeon, nous le dépeint ainsi : C’était sous une douce physionomie, une forte personnalité ; un fonds solide de muscles et de nerfs derrière des apparences un peu grêles ; dans un visage assez maigre, un front haut et dégagé ; et deux yeux clairs, grands ouverts, francs et curieux ; une attitude réservée, presque timide ; une hésitation, presque, à parler à haute voix, mais un coeur prêt à la confiance et à l’affection, et surtout une volonté tenace, la volonté de sortir du commun et de devenir quelqu’un. Il me disait que la France était trop petite et qu’il fallait voir au dehors. C’est dans cet espoir encore confus d’élargir son horizon qu’il entreprit, à Lille, l’étude de la langue russe et qu’il acceptait pour ses vacances un préceptorat dans le gouvernement de Karkhov.
Vers les Slaves
Au moment de choisir sa carrière, il se tournait délibérément vers les pays slaves et acceptait de partir pour l’Université de Belgrade comme lecteur de français. A Belgrade, il se mit à l’oeuvre. Cinq ans après, au moment où éclatait la guerre, il était le Français qui connaissait le mieux la Serbie. C’est là qu’il a tracé son sillon personnel. C’est là qu’est son oeuvre.
Gaston Gravier se mêlait à la vie du pays, éprouvait le charme de l’hospitalité patriarcale des paysans, se sentait imprégné par l’âme du pays. Il en aimait aussi l’imprévu et le pittoresque : le départ, de grand matin, à pied ou à cheval, escorté le plus souvent du guide nécessaire dans des régions sans routes, l’étude du terrain exploré, l’enquête chez l’habitant, la halte pour dormir chez le paysan, le pope ou le moine qui vous accueille cordialement, qui raconte les vieilles coutumes et chante parfois une pesma.
Il parcourait ainsi le pays serbe, la Samadija ; puis la vieille Serbie, le Sandzack de Nive-Pazar ; l’Albanie, puis la Serbie de l’Est, allant de Nich à Pirot par la montagne.
En faisant oeuvre de savant, Gravier avait conscience de servir les intérêts du peuple serbe, qu’il aimait profondément, et ceux de la France, dont il voulait agrandir l’influence en Serbie.
Il fonda en 1911, avec l’appui du ministre de France, la Société littéraire française, présidée par M. Zujivic, président de l’Académie royale de Serbie, ancien ministre. La Société créa des cours de Français à Belgrade, réunit une bibliothèque, créa des filiales à Sabac, à Nich et à Valjevo.
Il travaillait pour que la France devint la grande nation amie aux yeux des Serbes. Il voulait les voir affranchis de la lourde influence austro-allemande.
L’Autriche, aux aguets, lui offrit en 1913, un poste dans une de ses Universités, avec des émoluments triples de ceux qu’il recevait à Belgrade. A ses yeux, accepter eut été trahir. Aussi les Serbes le considéraient comme un ami.
On lui avait permis pour la préparation de son ouvrage sur la formation de la Serbie, de fouiller dans les archives ministérielles encore secrètes. Aussi, quelle fut la joie des Serbes, qui aimaient Gaston Gravier, quand il ramena de France la jeune femme qu’il s’était choisie, acheta et installa à Belgrade sa maison pour s’y fixer définitivement.
Cependant, il fut l’un des premiers à pressentir que la question d’Orient allait déclancher la guerre.
Lisons notre Vosgien, par ces quelques extraits, quand il nous parle de :
L’âme serbe
Pour trouver l’âme serbe dans tout ce qu’elle a de plus expressif, de plus complet, c’est encore la région de Podrinje, de Valjevo et de la Sumadija, centre de la grande insurrection, qu’il faut parcourir aujourd’hui. Si, au flanc des collines, les vergers de quetschiers et, au fond des vallées les champs de maïs ont pris la place des bois de chênes où les porcs aux soies noires paissaient en liberté, le paysan qui habite là a gardé la plupart des traits de ceux qui fondèrent la nation, et plus et mieux qu’aucun autre il en est - et il se sent - le représentant le plus autorisé.
Seul l’homme des bois, le hajdouk a disparu. Avec les travaux de la terre, la liberté, l’ordre et le calme dans l’Etat, l’âme ardente, tumultueuse, s’est assagie. Cependant, au fond d’elle-même, elle garde le culte de la bravoure : l’estime va toujours à celui qui volontiers fait fi de sa propre vie. On continue à se raconter les prouesses des ancêtres ; on s’émerveille de leurs exploits. On ne s’épouvante d’aucune hardiesse ; on est curieux de toute nouveauté, mais sans prétendre jamais sans laisser imposer. Voici quelques dizaines d’années, le socialisme n’avait-il pas commencé à faire quelques adeptes chez ces paysans, presque tous propriétaires ? Ce que l’on connaît le mieux de notre histoire, ce que l’on admire le plus, c’est la période de la Révolution. Le peuple serbe n’a-t-il pas été gratifié depuis longtemps d’une réputation de révolutionnaire dans les Balkans ?
Le hajdouk était hâve et rude, mais sa force, son courage, tout comme nos preux, il le mettait au service du chrétien, du bon et de l’opprimé. Il était avide de liberté, ennemi juré de l’injustice. Et le paysan serbe d’aujourd’hui répugne à toute contrainte. Jalousement, il veille à son indépendance. Dans les villes comme dans les campagnes, sa maison s’isole dans les jardins, dans les vergers. Il s’est organisé une sorte d’autonomie communale des plus curieuses à voir fonctionner. Il porte sur sa physionomie, dans ses gestes, dans son allure, un air digne, une sorte de distinction native, qui a frappé tous les étrangers et qui, précisément, reflète le mieux cette âme libre.
Ce n’est pas seulement pour lui-même qu’il tient à cette liberté. Il veut que les autres la connaissent aussi. Son action politique, son histoire extérieure depuis un siècle, se réduit essentiellement à une oeuvre d’affranchissement, à une mission de liberté. Justice et liberté s’associent étroitement pour lui. S’il est entré dans la lutte avec autant de confiance, c’est qu’il était convaincu que sa cause était la bonne, la juste.
Le hadjouk n’était pas bon seulement pour le juste, mais il l’était aussi pour le pauvre. Le pays serbe est un des plus démocratiques qui soit. Il n’a jamais connu de classes privilégiées ; la grande propriété y est complètement ignorée. Le paysan traite de pair à égal avec tout le monde : gens du peuple, fonctionnaires, officiers, roi lui-même ; le tutoiement égalise tout. A la Skoupchtina, nombreux sont les députés qui siègent en costume de laboureur. Ce sentiment égalitaire si développé, et si facilement susceptible, ne revêt cependant jamais la forme niveleuse, violente, agressive, que nous connaissons. Elle évoque au contraire tout le charme d’une époque patriarcale relativement récente encore et, ce qui le prouve bien, c’est qu’il n’exclut nullement l’idée de soumission aux formes établies, non plus que, en particulier, le respect, la vénération même pour le chef commun au sein de la famille... (mars 1914).
Gaston Gravier a été tué au champ d’honneur, près de la sucrerie de Souchez, le 10 juin 1915. La citation dont il a été l’objet nous dit en quelles circonstances :
Après avoir réussi à occuper une position dont l’ennemi venait d’être chassé, s’est maintenu sous un bombardement des plus violents, tout en organisant la position, jusqu’au moment où un obus de gros calibre bouleversait la tranchée et l’ensevelissait avec plusieurs hommes de sa section.
Bibl. : A. Demangeon.- Anthologie du Hérisson.- Amiens : Mafière, 1924.
Les Frontières historiques de la Serbie. Introduction de Emile Haumant (1 vol. in-16, Colin, 1919).
Collaboration aux XXe, XXIe, XXIIe, XXIIIe, XXIVe Bibliographies géographiques annuelles : La Choumadia, le pays, la forêt.
Bulletin de la Société serbe de Géographie. Les relations entre le relief et la population de la Sumadija (vol. 3 et 4, 1914).
La documentation est tirée en digest de l’étude si émouvante de M. le Professeur Demangeon. Gravier publia beaucoup dans Le Temps, Le Figaro, L’Effort, La Vie, etc., etc.
[Félix Chevrier, La Liberté de l’Est, 10 mai 1951]