1953 —
La Liberté de l’Est
Une pittoresque figure spinalienne de l’époque révolutionnaire :
le père Panigot
C’est extraordinaire comme les révolutions bouleversent de façon inattendue les existences paisibles. Bien malin qui, en l’an de grâce 1788, aurait pu prévoir le destin du Père Panigot.
Charles-Hubert Panigot, né à Gelucourt (diocèse de Metz) le 3 novembre 1752 était avant 89 un des deux prêtres du prieuré de minimes qui, sur le plateau de la Vierge, accueillaient les cortèges d’enfants aux lundis de communions.
C’était un bon religieux, charitable, lettré, qui avait d’honorables fréquentations, puisqu’on le voyait dans la société des Clermont Crévecoeur, de maître Perrin, avocat au Parlement, voire de Mgr de Noailles, prince de Poix.
Tout au plus aurait-on pu reprocher au père Panigot d’apprécier un peu trop le divin jus de la treille.
Il y avait bien des lustres que son souvenir s’était effacé de la mémoire des Spinaliens, que ceux-ci chantaient encore quand ils étaient en goguette :
C’était le père Panigot
Qui disait, tendant son godot,
Verse, verse donc cot,
Les Minimes ont toujours sot !
Le père Panigot était donc voué à finir ses jours dans la douce quiétude de son couvent...
Trois ans passèrent. Oh ! la ! la ! quel changement !
Mgr le Prince de Poix a eu le cou coupé comme aristocrate, maître Perrin est devenu membre de la Convention nationale, et le père Panigot est le plus farouche jacobin d’Epinal.
Il a successivement prêté le serment constitutionnel, puis le serment d’égalité.
Il est aumônier de la Garde nationale, notable, officier public.
Le 26 janvier 1794, il renonce à sa qualité de prêtre.
Ca ne l’empêche pas d’être arrêté un peu plus tard et détenu à Neufchâteau, un conventionnel en mission ayant épuré la commune des individus aristocrates de naissance et d’éducation.
Remis en liberté, il devient curé de Soulosse (1795), puis vicaire épiscopal de l’évêque constitutionnel Maudru.
Le 15 septembre 1797, il est à Coussey et prête le serment de haine à la royauté et à l’anarchie.
Mais l’orage révolutionnaire s’éloigne, la tourmente s’apaise, le père Panigot s’assagit, et, après que Napoléon a signé le concordat avec le pape, il devient curé de La Neuveville-sous-Montfort.
Il quitte sa paroisse en 1809.
Il vit encore en 1812.
Il meurt oublié, et cependant il continue longtemps encore à vivre dans les chansons des bons ivrognes qui redescendent de la Vierge en chantant à tue tête :
J’ons étu é let Vierge, j’virons cot,
J’y ons meingi, j’y maingerons cot.
J’y ons bu, j’y boirons cot.
C’était le père Panigot
Qui disait, tendant son godot,
Verse, verse donc cot,
Les minimes ont toujours sot !
[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 14 décembre 1953]