Pierre GEIGER

[ Epinal (88), 23/05/1911 – Vandoeuvre (54), 31/10/1992 ]

graveur

Biographie vosgienne

1952 — La Liberté de l’Est

Spinalien expatrié à Nancy
Pierre Geiger, maître du burin

premier artisan de France


Il ne nous était jamais venu à l’idée d’assimiler ceux qui gravent des plaques de vélo à ceux qui gravent des ex-libris ou des illustrations pour les collectionneurs. Et pourtant, il y a des cumulards qui, sautant par-dessus le stade de l’artisanat, atteignent au grand art.

C’est bien le cas de notre compatriote Pierre Geiger, président de la Chambre syndicale des Maîtres Graveurs de l’Est. Spinalien expatrié à Nancy, premier ouvrier de France et premier artisan de France, et qui travaille aussi bien pour le bourgeois qui a besoin d’une plaque à son nom que pour la fine fleur aristocratique et épiscopale en quête d’armoiries, de cachets, d’ex-libris ou de gravures artistiques.

Pierre Geiger est un homme encore jeune, de taille moyenne, à la figure ronde, aux manières douces. Il appartient à une ancienne famille alsacienne. En 1872, le grand-père signa l’acte d’option pour la France, emmenant toute la famille à Paris. Peu après, un groupe revint dans les Vosges et y fit souche. Tous les Geiger vosgiens sont plus ou moins parents, et Dieu sait qu’il n’en manque pas.

Apprentissage

Né à Epinal le 23 mai 1911, Pierre Geiger fréquenta l’école libre de la rue de la Préfecture, et suivit de douze à vingt ans les cours de dessin du maître Deflin, en même temps qu’il faisait son apprentissage chez le maître graveur Fleurence, qui est lui aussi un artiste autant qu’un artisan.

Il n’a pas eu d’autre formation artistique, d’autres maîtres, et c’est tout à l’honneur de ceux que nous venons de nommer.

Ayant quitté Epinal en 1931, et fait son service en Algérie, il est venu finalement s’installer à Nancy, non sans avoir entretemps épousé une Messine. Il possède dans le Passage Bleu un magasin de vente très artistique, orné de ses aquarelles faites soit à Riquewihr, soit à Hussein-Dey. Mais il travaille ailleurs dans un appartement bien tranquille où rares sont les importuns.

Meilleur Ouvrier de France à l’Exposition Nationale du Travail, premier artisan de France à l’Exposition Nationale des Artisans, il a été trois fois hors concours, a obtenu trois grands prix, quatre diplômes d’honneur et sept médailles d’or. Sans parler d’une médaille de bronze de la Société d’Emulation des Vosges. Une de ses médailles d’or a été obtenue à Saint-Dié en 1934.

La pièce qui lui a valu le diplôme de premier artisan de France et des Colonies est un Christ gravé sur argent, en taille-douce, sur plans, tout en décalé. C’est un travail d’une finesse et d’une minutie remarquables dont un de nos confrères, critique d’art, a écrit qu’il était digne d’un musée.

Son travail de meilleur ouvrier était un sujet imposé : le moissonneur antique. C’est un modelage en relief sur argent, sans rien de repoussé.

M. Geiger nous montre encore un Christ sur étain, entièrement gravé dans la masse, et une tête de Christ sur cuivre rouge doré, qui a deux expressions différentes suivant l’angle sous lequel on le considère. Vu d’un certain côté, le Christ sourit.

Au mur de son appartement, de jolies gravures gravées au burin ou des pointes sèches.

De la broche à la croix d’archevêque

Dans la gravure ordinaire, l’artiste, au moyen du burin, suit son dessin et trace des traits sur sa plaque ; ce burin fait un petit copeau et c’est le sillon provoqué dans le cuivre par ce copeau qui sera rempli d’encre d’imprimerie. Dans la pointe sèche par contre, l’artiste, avec une pointe très fine, trace les traits de son dessin : il n’y a pas d’enlèvement de métal, mais création d’un petit sillon de part et d’autre, duquel se rejettent les barbes du métal. Une gravure à pointe sèche a un trait un peu flou à cause de ces barbes. Mais celles-ci sont trop vite aplaties par le passage sous la presse. Une pointe sèche ne peut donc donner qu’une dizaine de belles épreuves. C’est ce qui en fait le prix.

Comme graveur de bijouterie et d’orfèvrerie enfin, Pierre Geiger fait honneur à son maître Fleurence.

Il nous montre une jolie collection d’épreuves de gravures héraldiques pour bagues, chevalières, cachets à cire.

Nous voyons aussi dans ses archives des travaux très divers pour des personnages vosgiens et lorrains : une broche Louis XV pour une dame qui réservait tous les détails de sa toilette à ce style (jusqu’à la barrette du chapeau !), des barrettes avec lettres stylisées, un Christ gravé en taille-douce sur argent pour une Vosgienne, une truite pour orner une boîte à hostie, la couronne impériale d’Angleterre, des insignes de sociétés sportives, religieuses, franc-maçonniques, une croix d’archevêque, et des croix du Saint-Esprit pour un travail réservé à la Congrégation de Neufchâteau...

Et aussi une pièce d’orfèvrerie pour un Lorrain qui avait beaucoup peiné dans sa vie : un chardon enserré dans une ceinture...

Sans être un critique compétent, nous pouvons dire que le maître Geiger, loin d’avoir la touche d’un artiste autodidacte, a tout au contraire celle d’un ancien élève des Beaux-Arts qui se serait ensuite libéré de l’enseignement de l’école pour acquérir une technique originale.


[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 28 mai 1952]

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