1950 —
La Liberté de l’Est
Un patriote de 70
L’abbé Damien
Le 3 mars 1886 mourait à Remiremont l’archiprêtre Damien, prêtre d’une haute autorité morale, qui eut derrière son cercueil toute une population endeuillée, sans distinction de croyances et d’incroyances.
Joseph-Léopold Damien était né à Nonville en 1828. Fils de cultivateurs, il fut successivement vicaire de la paroisse Saint-Nicolas de Neufchâteau, aumônier des Dominicaines de cette ville pendant six ans, curé de Racécourt où il se signala durant l’épidémie de choléra de 1854, et, pendant douze ans, curé de Jainvillotte.
Il était à peine installé dans sa petite paroisse que ses supérieurs, qui connaissaient sa charité, son talent oratoire, lui offraient le poste de curé-doyen de Raon-l’Etape ; mais l’abbé Damien, homme modeste s’il en fut - et qui, chose rare, avait une notion très nette de la séparation entre les affaires publiques et le ministère ecclésiastique -, refusa et se voua entièrement à sa petite paroisse. Mais, en 1870, l’évêque lui imposa littéralement les fonctions d’archiprêtre de Remiremont, et dès lors c’en fut fini pour lui de la douce quiétude escomptée par sa vieillesse.
Peu après, en effet, la guerre éclatait et le 12 octobre, les gardes mobiles des Deux-Sèvres en retraite cachaient des fusils dans les caveaux de l’église. Le lendemain, les Allemands occupaient la ville, fouillaient l’église, trouvaient les fusils et arrêtaient l’archiprêtre qui fut traîné devant le préfet allemand d’Epinal, Bitter, futur ministre de l’Intérieur du Reich.
Bitter fit immédiatement transférer l’abbé Damien à Nancy où il eut la surprise de retrouver en prison une de ses anciennes paroissiennes de Jainvillotte, Mme Bossu, veuve d’un conseiller à la cour, écrouée pour avoir été trouvée, lors d’une perquisition, en possession du couteau de chasse de son mari.
L’abbé Damien fut condamné à la déportation en Prusse orientale ; après un voyage de trente-six heures sans nourriture, sans couvertures, en plein hiver, sur un wagon découvert où un soldat ivre le frappa d’un coup de sabre qui lui entama le crâne, il aboutit à la forteresse de Grandhenz, située sur un rocher abrupt qui surplombe la Vistule. Il y vécut quatre mois sans nouvelles des siens et en proie, comme ses compagnons, à un traitement inhumain qui, alors, soulevait l’indignation. Depuis, il y a eu mieux, avec Buchenwald et Auschwitz.
Un Allemand catholique proposa alors à l’abbé Damien de demander sa grâce à l’impératrice Auguste :
- Je n’ai rien à demander aux ennemis de mon pays, telle fut sa fière réponse qui, plus tard, devait être gravée sur sa tombe.
Libéré en janvier 1871, après la signature des préliminaires de paix, il rentra à Remiremont, où il mourut des suites des privations et des fatigues endurées, fatigues dont, du reste, il ne toucha jamais le moindre mot et qui ne sont connues que par le témoignage de ses compagnons de misère.
Au cours d’un reportage récent dans le canton de Darney, j’ai eu le plaisir de retrouver une bonne vieille qui est la petite nièce de l’abbé Damien. Elle m’a montré le beau diplôme qui lui fut décerné, avec une médaille d’honneur en argent, le 28 janvier 1872, pour s’être particulièrement distingué pendant toute la durée de la guerre par son courageux dévouement et son patriotisme.
[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 14 décembre 1950]