Jean-Marie LE-FLEM

[ Pleudaniel (22), 12/09/1893 – , // ]

militaire, musicien, druide

Biographie vosgienne

1971 — La Liberté de l’Est

Il y a encore des druides
Un de leurs plus hauts dignitaires réside à Epinal



Chaque année, au 15 août, les druides de Bretagne comme ceux du Pays de Galles tiennent un Gorseld ou assemblée générale. Celui de Bretagne s’est déroulé à Carnac, où sur près de 4 kilomètres s’alignent 2934 menhirs... Et la télévision, pas plus tard que vendredi, au début de l’après-midi, a évoqué quelques aspects de ce gorsedd. Bien des téléspectateurs peuvent donc se flatter d’avoir vu des druides. Or, notre bonne ville d’Epinal a l’avantage d’abriter dans ses murs un druide, et non des moindres. L’occasion était unique de l’aller interviewer.


Auparavant, rappelons que les druides jouaient un grand rôle parmi nos ancêtres les Gaulois. Recrutés parmi les grandes familles, ils jouissaient de grands privilèges. Leur noviciat était long, pouvant aller jusqu’à vingt ans. Il ne leur était point défendu de se marier ni de posséder des biens ; ils ne menaient pas de vie conventuelle. Ils se réunissaient chaque année dans un lieu consacré pour y tenir leurs assises. Ils jouaient le rôle d’arbitre dans les contestations. On pense qu’à l’origine ils pratiquaient un monothéisme trinitaire, une unité en trois personnes, comme l’écrit Vendryes, dans son livre sur La religion des Celtes.

Renaissance du druidisme

Naturellement, au cours des siècles, les druides ont disparu. Toutefois, la Bretagne se devait de les faire revivre. C’est ainsi qu’en 1899 est né le Collège des druides, bardes et ovates de Bretagne. Et les druides d’aujourd’hui ressemblent passablement à l’idée qu’on peut se faire des druides d’autrefois, dont nos manuels d’histoire élémentaire nous rappellent qu’ils cueillaient le gui de chêne avec une faucille d’or.

Le druide Ker-Owl

Notre druide spinalien est un vieux Breton bretonnant (mais pas autonomiste), M. Le Flemm (qui veut dire en breton dard, aiguillon). Il habite quelque part du côté de la côte Cabiche, au chemin de la Haie du Loup. Il est né à Pleudaniel le 12 septembre 1893.

M. Jean-Marie Le Flemm, druide Ker-Owl du gorsedd de Bretagne, est président du collège druidique Parisii, grand maître de l’Ordre des chevaliers celtiques. Il a la dignité de Pendragon, maître de justice, qui lui donne le pouvoir de régler les différends comme au temps jadis. Il a dans son bureau un magnifique diplôme qui lui fut conféré au nom du Rex national Vercingétorix in memoriam, prince d’Arverny, grand maître des phalères, chef des Cent Chefs des cent vallées de la Gaule et de la chevalerie d’honneur de l’empire celtique. C’est donc bien un druide tout ce qu’il y a de plus authentique. Il figure du reste avec tous ses titres dans le grand Annuaire des dix mille Bretons préfacé par le président Pléven.

Carrière militaire et musicale

M. Le Flemm a exercé dans le privé une longue carrière administrative, tant dans la métropole qu’outremer. Il est rentré des colonies en 1935. Il a été mobilisé comme musicien, trompette solo, de 1913 à 1919, au 47e. C’est un vieux briscard, titulaire de la médaille militaire, de la croix de guerre avec palme et de la médaille de Verdun.

Il a par ailleurs dirigé la fanfare Jeanne d’Arc de Fougères, créé une fanfare au Dahomey, et son activité musicale s’est traduite par la composition de près de 300 morceaux de musique, une messe de Ste-Cécile (en si bémol avec accompagnement d’orgue), des chansons et musiques de chansons dont beaucoup portent des dédicaces aux chorales et musiques vosgiennes. Citons au hasard : T’envole mon rêve, Sérénade à Rosemay, Musique en tête (chanson marche à quatre voix mixte), Au secret de mon coeur j’ai caché mes amours, la musique du Chant des Bretons qui fut créé à Epinal en 1965 sous la direction de Gaston Stoltz, la musique de la Complainte de l’âme bretonne, la musique du Cygne, poésie de Sully Prudhomme, exécutée en première audition au théâtre municipal d’Epinal le 11 avril 1952, sous la direction du regretté Jérôme Roussel, et nous en passons.

Disons encore que, veuf d’une Bretonne, il s’est remarié avec une Lorraine, qu’il a quatre enfants et qu’il est onze fois grand-père.

Au service de la Bretagne

Mais revenons aux druides...

M. Le Flemm est entré dans ce noble collège en 1932. Il a gravi les degrés d’ovate et de barde et son noviciat a duré de longues années. Il n’y a pas chez les druides de rituel, de signes secrets, mais il faut subir des épreuves d’ordre intellectuel et moral, des examens sur l’histoire, la langue et les coutumes de la Bretagne.

Sur une cheminée, nous voyons un hibou. Le nom druidique de notre concitoyen est Ker-Owl, qui signifie hibou. Pour le choisir, il a simplement supprimé une lettre au nom de famille de sa mère. Ce nom possède à ses yeux une grande importance, car c’est aussi celui d’une nébuleuse, et comme il est fervent d’astrologie, M. Le Flemm en tire de savants enseignements.

Sa bibliothèque est celle d’un passionné de la Bretagne. Ici, les Poèmes de Taldir (1923, un des premiers grands druides), là les Chants populaires de la Bretagne, les oeuvres de Philéas Lebesgue, et maints ouvrages de littérature écrits dans une langue qui demeure pratiquée plus que jamais.

- Je suis Breton, nous dit-il, mais pas autonomiste. Il ne faut pas oublier qu’en 14-18, plus de 240 000 Bretons ont versé leur sang pour exalter l’expression française. Evidemment nous sommes comme les Gallois vis-à-vis de la couronne d’Angleterre. Notre patriotisme ne nous empêche pas de garder fidèlement l’âme de la Bretagne. Tout comme le druidisme n’est point un obstacle à la pratique de nos religions individuelles.

- Les druides, poursuit notre interlocuteur, sont au service de la nature, de la vierge nature.

Pour finir, M. Jean-Marie Le Flemm a consenti à revêtir pour nous sa belle robe de lin, avec la toque de velours noir sur laquelle sont brodés les trois traits bardiques, symbole de la triade celtique. Il a tenu à y attacher ses médailles d’ancien combattant et sa grand croix du collège des druides. Comme tous ses émules, il sera revêtu de cette robe pour dormir son dernier sommeil.

Le druide Ker-Owl est vraiment convaincu de sa mission. Nous ne doutons pas qu’en lui revive l’esprit des hommes mystérieux qui, dans des temps immémoriaux, ont parsemé l’Europe de menhirs et autres mégalithes qui n’ont pas encore livré leurs secrets. Il a droit au respect dû à toutes les convictions sincères.

Kenavo (au revoir), cher M. Le Flemm. Nous vous souhaitons de couler encore beaucoup de jours heureux dans la pratique des mystères druidiques.


[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 21 août 1971]

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