1995 —
La Liberté de l’Est
Roger Armbruster, père spirituel de la préhistoire vosgienne
Roger Armbruster a quitté son sanctuaire de la rue Jules-Ferry et coule, avec son épouse, une retraite heureuse au centre de convalescence et d’hébergement.
Golbey.- Notre Golbéen a vu le jour le 1er mai 1908 à Golbey, et depuis a marqué de son empreinte la vie de la cité pour son amour, sa passion de la préhistoire vosgienne, la nature, les pierres, la peinture, le dessin.
A l’âge de 15 ans, en 1923, Roger entre au lycée d’Epinal où, très doué pour le dessin, il remporte chaque année le premier prix.
Ses professeurs ne s’y trompent pas et le dirigent vers l’école des Beaux-Arts de Nancy, de 1926 à 1932 ; puis à l’école nationale des Beaux-Arts à Paris, école supérieure des arts décoratifs où il se distingue, obtenant médailles, diplômes, etc. Un très grand talent qui, hélas, ne pourra se concrétiser pour accéder au professorat de dessin, car les études coûtent très cher, et ses parents ne peuvent y subvenir.
Il rejoint ses parents à Giromagny (Territoire-de-Belfort), une région qui marquera notre homme, principalement pour la peinture où il excelle.
Pendant 58 ans
En 1942, il est embauché au service architecture chez Alsthom où il prépare le projet d’agrandissement de l’usine.
A la fin de la guerre, il retourne dans les Vosges, son père s’installant pour la retraite à Bains-les-Bains.
En 1945, il travaille chez l’architecte Poisson, puis en 1947, chez André Desenclos, architecte également, où il restera 18 ans, s’occupant particulièrement des plans de reconstruction de la ville d’Epinal.
De 1966 à 1977, il rejoint le musée d’Epinal où, avec son grand ami André Jacquemin, il répertoriera et classera les nombreuses collections.
Il prendra ensuite une retraite méritée, partagée avec les souvenirs qu’il a amassés, répertoriés depuis de nombreuses années et qui portent sur la préhistoire vosgienne, mais aussi régionale.
Pendant quelque 58 années, Roger Armbruster s’est consacré sans relâche à cette science qu’est l’archéologie, mystérieuse, mais ô combien enrichissante, de plusieurs milliers d’années.
Des recherches, des fouilles, des découvertes d’objets, principalement sur les sites de Dogneville, Domèvre-sur-Durbion, Jeuxey, Socourt, Vaxoncourt, Girmont, Châtel-sur-Moselle, en des endroits appelés stations préhistoriques.
Ce qui faisait dire : La préhistoire vosgienne, c’est comme un désert, il n’y a rien. Affirmation fausse, démentie par 58 années de recherches patientes et des résultats intéressants. Au contraire, il s’avère que le département était peuplé depuis des millénaires. La preuve en est apportée par la découverte d’outils appelés par les spécialistes bifaces ou coup de poing.
Pour la première fois (en 1951), des bifaces ont été trouvés sur le plateau de Zincourt, des pièces appartenant au paléolithique inférieur acheuléen final.
Les terrasses bordant la rivière (appelée Moselle) étaient occupées par les peuplades primitives dont l’outillage est caractérisé par un levaloisien moustérien, une industrie groupée sur le sol, stations préhistoriques dites de surface. Quant à la matière utilisée pour la fabrication de ces outils par l’homme, elle s’appelle le quartzi, une pierre dure locale, trouvée en abondance dans les alluvions anciennes des terrasses (dépôt glaciaire).
En raison de ces recherches et trouvailles, la majorité des communes de la vallée haute de la Moselle sont d’origine préhistorique.
C’est ainsi que 39 communes ont été prospectées et sur leur territoire on découvre une ou plusieurs stations. 14 sont dénombrées sur la commune de Dogneville et la plus importante est à l’origine d’Epinal, mais aussi une des plus belles des Vosges.
La préhistoire de Golbey, Dogneville et environs
Plus de 2000 silex, plus de 200 quartzi du paléolithique y ont été découverts.
La station, lieu-dit La Falayère, au sud du terrain d’aviation de Dogneville a été découverte le 15 janvier 1950 et se trouve la plus intéressante. Elle a été occupée par une peuplade qui appartient à la civilisation des sables, période du mésolithique tardémuisien (station type de La Fère-en-Tardenois, Aisne). Cette peuplade s’est installée sur les alluvions sablonneuses des rivières, très faciles à travailler.
On y découvre un lieu stratégique de communication avec le Nord où se dirige la Moselle.
Ce passage était suivi par les peuplades primitives, permettant de franchir la ligne de partage des eaux pour atteindre dans les Monts Faucilles, la vallée de la Saône qui coule vers le Sud, par la tranchée de Belfort, le Rhin et la vallée du Rhône.
C’est ainsi que tout près de cet endroit, à environ un kilomètre, se trouve actuellement la voie ferrée Nancy-Belfort, la route nationale 57 Metz-Besançon, le canal de l’Est et l’embranchement sur Epinal et la Moselle.
Un lieu de passage remarqué par les peuplades en raison des différents silex provenant du Nord, de la Moselle, du Jura par la Saône.
La Moselle riche en saumons
A cette époque, la Moselle regorgeait de saumons. Les pêcheurs utilisaient des petits silex qui servaient de harpons (barbelures). Ces habitants primitifs, pêcheurs, étaient aussi des chasseurs, des armatures de lances ont été trouvées, mais à la station de Dogneville, pas traces de flèches, ni haches de pierre polie, ni poteries.
Une certitude, le feu était connu. La présence de petits foyers et galets calcinés à l’emplacement des habitats en témoigne. Des habitats en sorte de huttes, faites de branches, de grandes perches croisées, dont l’ensemble était recouvert de peaux d’animaux, assemblées par couture - le début de la couture -, mais aussi le début du transport qui s’effectuait par radeaux.
Les pêcheurs remontaient de la Moselle et arrivaient à la station, dans un espace sablonneux, fait de huttes, parmi les broussailles épineuses (Spina-Epina), Spina qui devait par la suite s’appeler Epinal.
Maintenant âgé de 87 ans (le 1er mai 1995), le père spirituel de la préhistoire vosgienne a quelque peu levé le pied et aspire au repos.
58 années de recherches, toutes répertoriées, plus de 200 tableaux, de nombreuses récompenses en témoignent : chevalier dans l’Ordre des Arts et Lettres, médaille de bronze de la ville de Golbey, médaille d’honneur du Travail, de Jeunesse et Sports, diplômes, etc.
Les expositions à Golbey ont toujours été couronnées de succès, mais ne montrent, hélas, qu’une partie des trésors amassés pendant plus d’un demi-siècle.
Le grand souhait serait celui d’une exposition permanente, en une salle spéciale, dans la ville de Golbey, mais cela est difficilement envisageable, à moins que l’idée d’un mini-musée de la préhistoire.... Pourquoi pas, et à Golbey, bien évidemment.
Quant aux documents inédits, sur 168 communes vosgiennes, fruits des recherches de Roger Armbruster, ils rejoindront un jour les Archives départementales.
[La Liberté de l’Est, 23 février 1995]
1996 —
L’Est républicain - Epinal
Nécrologie : M. Roger Armbruster
Golbey.- Nous avons appris hier le décès à l’âge de 88 ans de M. Roger Armbruster demeurant rue Jules-Ferry. Artiste peintre à ses heures, dessinateur en architecture, M. Armbruster s’était surtout pris de passion pour l’archéologie et la préhistoire, accumulant au fil du temps plus de 5000 pièces, toutes retrouvées dans le département des Vosges.
Il parlait d’ailleurs avec beaucoup de coeur du véritable trésor archéologique qu’il avait ainsi construit au fil de plus de quarante ans de recherches incessantes.
Archéologue
Il avait en particulier effectué des fouilles minutieuses au sud du terrain d’aviation de Dogneville, trouvant là plus de 2000 silex et quartzites. Il rappelait également souvent le début de sa passion née au coeur même de son propre jardin de la rue Jules-Ferry par le plus grand des hasards.
Le défunt était né le 1er mai 1908 à Golbey. Après un détour par Vincey où son père était contremaître-chef à la filature, Roger Armsbruster avait poursuivi ses études au lycée d’Epinal.
Un endroit où sa passion pour le dessin trouvera une première concrétisation. Après deux ans à l’Ecole des Beaux-Arts de Nancy de 1930 à 1932, il part vers l’Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, avant de terminer par l’Ecole supérieure des Arts décoratifs.
Dessinateur
Mobilisé de 1939 à 1942, M. Armbruster rentre ensuite au service d’Alsthom avant de rentrer dans les Vosges, la guerre terminée.
Il entre alors comme dessinateur chez M. Poisson, architecte à Epinal, durant deux ans avant de poursuivre sa carrière chez M. André Desenclos, un autre architecte, et ce pendant dix-huit ans.
La fin de sa vie professionnelle le conduit alors au musée d’Epinal où, en compagnie d’André Jacquemin, il veille au classement des collections.
Depuis sa retraite en 1977, il s’était pleinement consacré à sa passion, répertoriant avec patience sans doute l’une des plus belles collections de Lorraine.
De son union en 1946 avec Renée Grossier était né un fils, militaire à Pont-à-Mousson.
Le défunt était également titulaire de plusieurs médailles d’honneur : Jeunesse et Sports, Travail, Ville de Golbey (bronze), Chevalier des Arts et Lettres.
Roger Armbruster qui avait à son actif 35 expositions et 10 conférences à la Société d’émulation d’Epinal, avait vu l’association Golbey-Animation lui rendre un vibrant hommage en 1995 au centre culturel. Une grande exposition lui avait été alors consacrée.
Diminué par l’âge, M. Armbruster avait quitté son domicile de la rue Jules-Ferry il y a quelques années et était devenu pensionnaire du Centre de Convalescence et d’Hébergement.
[L’Est républicain, 9 juin 1996]