Manu GRILLOT

[ Epinal (88), 08/05/1960 – Epinal (88), 10/02/2005 ]

musicien, chanteur

Biographie vosgienne

2001 — L’Est républicain - Epinal

Manu Grillot : le bluesman artisan du prochain café jazz

Manu Grillot, en concert à Epinal, au lavoir, vendredi. ER : Vous êtes Spinalien. C’est ici que vous avez appris à jouer de la guitare ?

Manu Grillot : Oui, tout à commencé grâce à mon frère qui est mon aîné de huit ans. Nous allions au café de la Poste récupérer les 45 tours rayés. C’est comme cela que j’ai découvert les Rolling Stones et que j’ai voulu jouer de la guitare. Vers 14 ans, j’ai commencé à faire de la musique. D’abord seul puis dans un groupe Etat d’urgence. C’était dans les années 80 et nous avions presque signé un contrat avec une maison de disque. C’était l’époque de Téléphone et le rock français avait la cote.

ER : Vous avez également voyagé, pour la musique ?

Manu Grillot : Je suis parti dans le sud de la France, mais pour travailler dans le nucléaire. Puis je suis parti en 1986 au USA. C’est là que j’ai rencontré Albert King et fait mes premières armes de bluesman. De retour en France, il a fallu retrouver du travail. J’ai bossé pour l’industrie du bois dans les Vosges. J’étais plutôt bien payé. Mais la musique me suivait et j’ai décidé à 33 ans de laisser tomber mon boulot pour me consacrer uniquement à la musique. J’ai fait une première équipe sous le nom Black and blues.

ER : Toujours avec les mêmes musiciens ?

Manu Grillot : Non, la formation a connu trois changements de musiciens jusqu’en 1994 où nous avons sorti un CD et une création de spectacle pour les JMF : Du champ de coton aux lumières de la ville. Nous avons eu un contrat de trois ans et nous avons pu faire pas mal de festivals et joué sur la même scène que Body Didley, Lucky Peterson...

ER : Maintenant, vous êtes seul ?

Manu Grillot : Oui, les histoires d’amour finissent mal. Différences d’âges, de culture, donc d’objectifs. On ne peut pas jouer du blues sans se comporter comme un bluesman. La formation s’est dissoute assez violemment, un jour, à Paris, où nous devions le lendemain fêter le CD de Verbeck. Ils sont partis alors le soir de gala, j’ai joué avec le guitariste d’Eddy Mitchel et Gérard Blanchard.

ER : Pour le concert du 21 décembre au Lavoir à Epinal, on vous a donné carte blanche, qu’allez-vous jouer ?

Manu Grillot : C’est une initiative sympa. Je jouerai, en première partie, du cithare. C’est un instrument dont j’adore la sonorité. Je ne jouerai pas de la musique indienne, il faut 20 ans de pratique. Mais des compositions où j’exploite autrement l’instrument qui a 19 cordes. J’ai été obligé de l’accorder autrement pour pouvoir jouer avec d’autres musiciens. En fait, j’ai augmenté d’un demi-ton pour jouer en ré, très utilisé dans le blues. Je ne ferai que deux chansons. Il faut une préparation physique. La souplesse pour la position du corps en lotus et du bras qui est toujours en l’air. Pour la suite du concert, j’ai invité un autre guitariste, Franc Zutterman, et un saxophoniste, Sylvain Lisanbert (Titi) et M. Gaston sera de la fête avec son accordéon.

-ER : Vous préparez autre chose ?

Manu Grillot : Je travaille avec du matériel informatique pour pouvoir enchaîner des interventions musicales ponctuelles. Ensuite, je démarcherai auprès des maisons de disques. Parallèlement je continue mon spectacle pour enfants mais sur d’autres rectorats.


[L’Est républicain, Pascal NAJEAN, mercredi 19 décembre 2001]

2003 — L’Est républicain - Epinal

Manu, l’indomptable

Le blues-man de la cité, Manu Grillot, donnera ce samedi un concert à Gérardmer dans le cadre du festival Fantastic’Art. Photo Arnaud CASTAGNÉ. Sa vie, c’est comme un gros ballon jaune qui n’a jamais cessé de rebondir pour s’immobiliser, en équilibre, sur les cordes d’une guitare.

Ça ne devait pas être un gosse facile, Manu. Mais comme dit la chanson de France Gall dans celui qui jouait du piano debout, il voulait être lui vous comprenez...

Pur Titi d’Epinal, toujours coiffé d’une casquette - depuis ses vadrouilles en Amérique -, Manu Grillot est né à la Roseraie - comme tous les gamins de mon époque - il y a... Manu vivra pleinement sa différence à l’école de la rue de Nancy. Elle recevait tous les mômes qui descendaient des casernes Schneider. C’est là qu’il y a eu les premiers fils de harkis. Et on n’avait aucun sentiment de racisme. Avec son instituteur, il apprend à recevoir les gifles : Il était pied noir. C’était un copain de Marcel Cerdan. Et quand ça dérouillait, on s’en souvenait !

Du gazoduc au nucléaire !

Au collège Clémenceau, il s’est fait renvoyer. C’est là que j’ai commencé à prendre la guitare. A l’institution Saint-Joseph, il s’est fait renvoyer. A Notre-Dame, on lui a dit : Dehors !. Heureusement, il y avait son frère, prof à Saint-Jo. Alors on m’a réintégré.

Le bac ? Un échec parfait. Alors ce sera l’usine pour Manu. J’étais à l’unité de production de cartonnerie à Rambervillers. Manu fera les trois huit. Cela m’a permis de comprendre ce qu’était la vie active. C’était dur mais sympa.

Une agence d’intérim d’Epinal, aujourd’hui disparue, lui propose de suivre un gazoduc, celui qui amènera le gaz russe de Langres à la frontière allemande. Je conduisais un énorme engin. J’étais chargé d’alimenter les postes à souder de ceux qui mettaient en place les canalisations. Un travail qui lui inspirera une chanson, Caterpillar. Au nom de sa chère liberté, Manu décidera de suivre le chantier, la tente sur le dos.

Six mois après, le chantier achevé, Manu sera l’un des premiers à entrer chez Garrett, au moment où la société thaonnaise achètera Mussi Emballage. J’étais chauffeur. J’allais chercher les cadres qui arrivaient en avion au Luxembourg. Trois ans plus tard, Manu tire une fois encore sa révérence. Je suis toujours parti de moi-même. Le marché du travail le permettait encore...

Après un détour à Eurélectric à La Bresse, Manu rejoint le centre d’études nucléaires de Cadarache, dans les Bouches-du-Rhône. Il y avait 2.000 salariés sur le site. Je bossais pour Technicatomes, une société qui travaillait sur la propulsion des sous-marins. A cette époque, ils étaient déjà sur le Charles-de-Gaulle.

Une fois quatre sous en poche, Manu s’envole pour l’Amérique. C’est là que la musique a commencé sérieusement.

A New York où il restera un an, Manu habite dans le quartier portoricain. Je travaillais dans la pizzeria d’un copain français. Et le soir, je faisais les clubs avec ma guitare. Sa carte de séjour expirée, il se fera reconduire à Kennedy Airport par les forces de police. J’ai atterri en France un 15 août.

Un concert pour Fantastic’Art

Manu reprend les petits boulots. Et à l’approche de ses 30 ans, il se dit : Alors, je fais quoi maintenant ? Ce jour-là, Manu a choisi définitivement la musique. J’arrive à en vivre. Et comme je n’ai pas de gros besoins....

Rien, il ne regrette rien. A l’usine, sur les chantiers, j’ai vécu la vraie solidarité. Et dans la musique, J’ai fait de superbes rencontres. Willy Deville, celui qui fait de la ballade façon Kelvin Russell. Brian Seltzer, le guitariste des Stray Cats. Albert King, grâce à lui, j’ai pu faire une tournée à Harlem, Alvin Lee, le guitariste mythique de Woodstock et bien d’autres...

Ce samedi 1er février, à 18 h 30 Manu donnera un concert gratuit à la maison de la culture et des loisirs de Gérardmer, dans le cadre de Fantastic’Art. Il proposera le contenu de son dernier CD, Solstice d’hiver. Un titre fait pour lui..


[L’Est Républicain, Marie-Ange CREUSOT, mardi 29 janvier 2003]

2004 — L’Est républicain - Epinal

Manu et sa guitare ont trente ans !

Manu, son fils Henry, sa famille, ses copains, les guitares... Il a fêté ses trente ans de six cordes avec sa famille, ses potes, et Django hier au Provençal. La musique, c’est la vie, le bonheur sous les doigts !

Vas-y, Vas-y ! Manu encourage Henry. Père et fils ont chacun leur instrument, celui de Manu étant une acoustique électrique. Une belle guitare qui a quarante ans et sur laquelle, dans quelques instants, il va interpréter Les yeux noirs, un standard de Django Rheinardt... Django a joué dessus ! Ca fait briller les yeux de ses deux copains gitans venus l’écouter, fascinés par ses doigts agiles. Ils sont de la famille de Django. Aujourd’hui, ils viennent pour mes trente ans de musique et me font honneur.

Car, hier, 8 mai, Manu Grillot fêtait ses 45 ans - et non l’anniversaire patriotique -, ainsi que ses trente ans de guitare... C’est un bon jour. J’ai bien essayé de jouer le 45 au loto, mais je n’ai pas gagné ! Pince sans rire, car Manu en trois décennies n’a pas fait fortune. Ce n’est pas son truc. Le sien, c’est le bonheur de jouer. Pourquoi aller ailleurs ? Le bonheur est là, dit-il en tapotant la guitare du bout des doigts, à moins que ce ne soit l’inverse.

Manu avait quinze ans quand il s’est mis à la guitare, au collège Clémenceau d’Epinal, où il a connu Marie-Luce, future maman d’Henry. Deux fois, avec son groupe de gamins, il a fait un tabac dans le temple du rock d’alors, le Golf Drouot à Paris. C’est son frère Pascal, le sage professeur d’anglais de la Saint-Jo (qui l’a eu comme élève... dissipé ! ) qui conduisait la camionnette... Le groupe s’appelait Spirale.

Il y eut ensuite Black and Blues, allusion au célèbre disque des Stones, avec un CD à la clé, au milieu des années 90... C’est à cette époque qu’il lâcha tout pour tailler la route. Il avait pourtant une belle place d’acheteur chez Parisot. Mais il ne voulait pas tricher avec la musique, sa véritable raison de vivre.

Trente ans après

Trente ans après ses premiers accords plaqués, il continue, sans toujours savoir lire la moindre note, avec parfois quelques infidélités pour l’accordéon et l’harmonica diatonique. Il joue à l’instinct, comme un manouche, dont il a l’allure, avec son chapeau, ses lunettes noires, son anneau dans l’oreille, et ses semelles de vent, car Manu est un nomade. Il va là où le son le porte. Ses pas l’ont conduit souvent à New York, où il n’a pas plus fait fortune, ce n’est pas sa tasse de thé (plutôt un petit blanc, mais sans exagérer). Il a juste gagné un jour une paire de bracelets. Ils m’ont mis dans l’avion. J’avais un peu dépassé la durée du visa...

Il y est souvent revenu, allant la dernière fois jusqu’au Tennessee. Aux Etats-Unis, ça se passe plus simplement. Celui qui veut jouer le peut toujours. Et pas besoin pour cela d’être une pointure. J’ai joué longtemps dans un bar de vétérans du Vietnam. Je me suis demandé au début si j’allais en ressortir...

Mais à New York, chacun son allure. On ne choque pas. Il a fait les boïtes, les cafés, avec des musiciens noirs, avec qui il partage la même approche du blues. Lui le pratique en français. Et chez nous, le blues peut s’échapper sans souci vers la musette, le jazz manouche ou pas, le tango. Comme tout à l’heure, quand il veut jouer une valse de Jo Privat...

Un beau cadeau

Au Provençal, dans le fond de la salle, il y a tous ses copains. Tous ceux qui l’aiment. Il y a Marie-Luce, la mère de son fils Henry. Henry s’essaie pour la première fois à l’impro, sous l’oeil de son père, et c’est sans doute pour lui le plus beau cadeau du monde. Fils, on va prendre le camion, et on va jouer dans les cafés, partout ! Henry est comme lui. Il a compris qu’il ne pourrait pas plus que son père se passer de musique. Il veut devenir ingénieur du son...

Entre deux airs, les copains arrivent. Ils lui offrent des bouquins. Dont un sur Django, noblesse oblige.

Mais il ne discute pas trop. Prétend qu’il va discuter, faire un petit break. Mais rien n’y fait, au bout de trente secondes, il reprend la gratte.
- En la, Henry ! Je fais la pompe (ndlr : la rythmique), et toi tu improvises !
Henry : Papa, comment on improvise ? demande, inquiet, le garçon, qui a douze ans et demi.
- Lâche-toi ! dit Manu.
Le garçon s’y met, d’abord avec timidité, puis gaillardement. La mélodie coule, de plus en plus limpide et évidente. C’est maintenant un vrai blues à deux voix. Les chats ne font pas des chiens.


[L’Est Républicain, Guillaume MAZEAUD, dimanche 9 mai 2004]

2005 — La Liberté de l’Est

Manu Grillot s’est tu

<em>On entre dans le blues comme en religion</em>. Photo DR. Manu Grillot, sa guitare, son sitar, son blues, son swing manouche. Et sa voix. Personne ne verra plus sa silhouette fluette, faussement dégingandée, arpenter les rues d’Epinal, dont il était plus qu’une effigie : une véritable icône, à force de mal de vivre et de sincérité. Manu Grillot est mort hier matin à l’hôpital d’Epinal, où il avait été admis il y a quinze jours. Il avait 45 ans. Il avait fêté cet anniversaire, en même temps que ses trente ans de musique, le 8 mai dernier. C’était au rythme du jazz manouche qu’il affectionnait, en compagnie de son fils Henry, 13 ans, et de Marie-Luce, la mère de ce dernier. Il avait également eu une fille, Mélodie, âgée de 18 ans, avec Sophie, la fille de Pierre Vassiliu. Depuis un an et demi, il partageait sa vie avec Béatrice, sa jeune compagne spinalienne, fascinée par sa personnalité riche, son caractère tranquille et entier, son courage et sa culture.

Lauréat national des JMF

Lunettes noires, casquette ou chapeau, Manu a consacré sa vie à la musique, à laquelle il donnait tout, tant comme chanteur-compositeur de talent que comme musicien perfectionniste. Lui qui fut lauréat du tremplin national des Jeunesses Musicales de France a mené une vie d’errance, de poésie et de partage de sa passion musicale. Une vie préférée à la carrière plus sûre mais vite délaissée d’acheteur chez un fabricant de meubles, de salarié chez Garrett ou dans une usine de La Bresse.

Son histoire d’amour avec la musique a commencé à l’aube des années 80. Après s’être initié à la guitare au collège Clemenceau à Epinal, il avait fondé le groupe Spirale et testé le Golf Drouot à Paris.

Ayant rejoint le groupe de rock « Etat d’Urgence », il joue en première partie d’Higelin, de Téléphone, Starshooter et du Suicide d’Alan Vega. Il décroche alors une critique élogieuse dans le Monde de la Musique. Dans le Sud de la France, il crée sa formation Les Intouchables, intègre le groupe de rock, funk et reggae Alias ainsi que Raoul Petite. Il enregistre pour la bande son de Périgord Noir, film de Nicolas Ribowski.

Solstice d’hiver

Une quête artistique qui le mène trois fois de suite aux sources du blues, aux Etats-Unis. Dès son premier voyage en 1986, il rejoint l’orchestre d’Albert King, avec lequel il donne plusieurs concerts à Harlem. Nouveau pèlerinage début 93, à Memphis-Tenessee, berceau du blues, musique de l’âme où il entre comme en religion. Une conversion qui débouche sur la création du groupe Black and Blues, avec deux ex-Etat d’Urgence. Il donne une série ininterrompue de sessions dans les bars du Grand Est, enregistre un premier album.

Progressivement, il abandonne le blues pour le swing manouche, la musique chère à Django Rheinardt. Il partage pendant un an la vie des gitans pour s’imprégner de leur culture : Il y a en moi une part d’écrivain raté, disait-il en 2002. Il n’y a rien de gratuit dans ce que je tente. Faire des notes constitue une autre manière de se raconter, de partager sa vie, de mettre un livre en forme. Fin 2004, il enregistre le CD Solstice d’hiver puis Cosa Nostra avec son copain gitan Jeannot.

Un album devenu son testament

Les obsèques de Manu Grillot seront célébrées demain à 14h30, en la basilique Saint-Maurice à Epinal. Nos sincères condoléances à la famille, à son père René, ancien rédacteur en chef adjoint à La Liberté de l’Est, et à son frère Pascal, professeur à Saint-Joseph d’Epinal..


[La Liberté de l’Est, vendredi 11 février 2005]

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