Manu et sa guitare ont trente ans !
Il a fêté ses trente ans de six cordes avec sa famille, ses potes, et Django hier au Provençal. La musique, c’est la vie, le bonheur sous les doigts !
Vas-y, Vas-y ! Manu encourage Henry. Père et fils ont chacun leur instrument, celui de Manu étant une acoustique électrique. Une belle guitare qui a quarante ans et sur laquelle, dans quelques instants, il va interpréter
Les yeux noirs, un standard de Django Rheinardt...
Django a joué dessus ! Ca fait briller les yeux de ses deux copains gitans venus l’écouter, fascinés par ses doigts agiles.
Ils sont de la famille de Django. Aujourd’hui, ils viennent pour mes trente ans de musique et me font honneur.
Car, hier, 8 mai, Manu Grillot fêtait ses 45 ans - et non l’anniversaire patriotique -, ainsi que ses trente ans de guitare...
C’est un bon jour. J’ai bien essayé de jouer le 45 au loto, mais je n’ai pas gagné ! Pince sans rire, car Manu en trois décennies n’a pas fait fortune. Ce n’est pas son truc. Le sien, c’est le bonheur de jouer.
Pourquoi aller ailleurs ? Le bonheur est là, dit-il en tapotant la guitare du bout des doigts, à moins que ce ne soit l’inverse.
Manu avait quinze ans quand il s’est mis à la guitare, au collège Clémenceau d’Epinal, où il a connu Marie-Luce, future maman d’Henry. Deux fois, avec son groupe de gamins, il a fait un tabac dans le temple du rock d’alors, le Golf Drouot à Paris. C’est son frère Pascal, le sage professeur d’anglais de la Saint-Jo (qui l’a eu comme élève... dissipé ! ) qui conduisait la camionnette... Le groupe s’appelait
Spirale.
Il y eut ensuite
Black and Blues, allusion au célèbre disque des Stones, avec un CD à la clé, au milieu des années 90... C’est à cette époque qu’il lâcha tout pour tailler la route. Il avait pourtant une belle place d’acheteur chez Parisot. Mais il ne voulait pas tricher avec la musique, sa véritable raison de vivre.
Trente ans après
Trente ans après ses premiers accords plaqués, il continue, sans toujours savoir lire la moindre note, avec parfois quelques infidélités pour l’accordéon et l’harmonica diatonique. Il joue à l’instinct, comme un manouche, dont il a l’allure, avec son chapeau, ses lunettes noires, son anneau dans l’oreille, et ses semelles de vent, car Manu est un nomade. Il va là où le son le porte. Ses pas l’ont conduit souvent à New York, où il n’a pas plus fait fortune, ce n’est pas sa tasse de thé (plutôt un petit blanc, mais sans exagérer). Il a juste gagné un jour une paire de bracelets.
Ils m’ont mis dans l’avion. J’avais un peu dépassé la durée du visa...
Il y est souvent revenu, allant la dernière fois jusqu’au Tennessee.
Aux Etats-Unis, ça se passe plus simplement. Celui qui veut jouer le peut toujours. Et pas besoin pour cela d’être une pointure. J’ai joué longtemps dans un bar de vétérans du Vietnam. Je me suis demandé au début si j’allais en ressortir...
Mais à New York, chacun son allure. On ne choque pas. Il a fait les boïtes, les cafés, avec des musiciens noirs, avec qui il partage la même approche du blues. Lui le pratique en français. Et chez nous, le blues peut s’échapper sans souci vers la musette, le jazz manouche ou pas, le tango. Comme tout à l’heure, quand il veut jouer une valse de Jo Privat...
Un beau cadeau
Au
Provençal, dans le fond de la salle, il y a tous ses copains. Tous ceux qui l’aiment. Il y a Marie-Luce, la mère de son fils Henry. Henry s’essaie pour la première fois à l’impro, sous l’oeil de son père, et c’est sans doute pour lui le plus beau cadeau du monde.
Fils, on va prendre le camion, et on va jouer dans les cafés, partout ! Henry est comme lui. Il a compris qu’il ne pourrait pas plus que son père se passer de musique. Il veut devenir ingénieur du son...
Entre deux airs, les copains arrivent. Ils lui offrent des bouquins. Dont un sur Django, noblesse oblige.
Mais il ne discute pas trop. Prétend qu’il va discuter, faire un petit
break. Mais rien n’y fait, au bout de trente secondes, il reprend la
gratte.
-
En la, Henry ! Je fais la pompe (ndlr : la rythmique)
, et toi tu improvises !
Henry :
Papa, comment on improvise ? demande, inquiet, le garçon, qui a
douze ans et demi.
-
Lâche-toi ! dit Manu.
Le garçon s’y met, d’abord avec timidité, puis gaillardement. La mélodie coule, de plus en plus limpide et évidente. C’est maintenant un vrai blues à deux voix. Les chats ne font pas des chiens.
[L’Est Républicain, Guillaume MAZEAUD, dimanche 9 mai 2004]