1951 —
La Liberté de l’Est
Journalistes et écrivains vosgiens d’hier
Charles-Léon Bernardin, des Granges-de-Plombières
écrivain plein de promesses
tombé dans la Meuse en 1914
Charles-Louis-Léon Bernardin est né en 1878, aux Granges-de-Plombières. C’est chez mon vieux maître, le papa Frébillot, que je l’ai rencontré pour la première fois. Il avait grande envie de se présenter à l’Ecole Normale. Mais mon vieux maître, dont le patriotisme ne s’était jamais consolé de l’Année terrible, voulait faire de son fils aîné un officier. (Il est d’ailleurs devenu général). Je pense aujourd’hui que c’est la vocation de Pierre Frébillot, au moment où il se préparait à l’examen d’entrée à Saint-Cyr, qui a entraîné Bernardin dans la carrière militaire. En 1900, Ch.-L. Bernardin a été affecté comme sous-lieutenant au 149e R.I. d’Epinal.
Sur les instances de mon ex-camarade de classe Georges Frébillot, je lui ai rendu visite quelques années plus tard, à la caserne de Courbevoie où il avait été promu lieutenant. Cet officier, particulièrement brillant, fut encore plus (et cette exception mérite d’être signalée...) un écrivain, un historien, un journaliste, avec le même bonheur.
Et quel apport à la biographie :
- Historique du 149e Régiment d’Infanterie (Epinal, 1905) ;
- L’Eternité des forteresses lorraines (Nancy, Le Pays lorrain, 1908) ;
- Tactique des Vosges (Nancy, Le Pays lorrain, 1908) ;
- Les Forges vosgiennes à l’époque révolutionnaire (Epinal : Imprimerie nouvelle, 1908) ;
- Guide de la maison et du pays de Jeanne d’Arc, en collaboration avec André Philippe (Imprimerie nouvelle, 1908) ;
- Les Eaux de Plombières à l’époque révolutionnaire (Epinal : Imprimerie nouvelle, 1910) ;
- Les Bauffremont et Jeanne d’Arc (Paris : Jouve, 1912) ;
- Lettres d’un sous-lieutenant de 1813 (Paris : Alcan, 1913) ;
- Les Dragons de Listenois à l’armée de Turenne (Paris : Jouve, 1913) ;
- Le Passé des Lettres françaises au Pays messin (Paris : R. Duval, 1914).
Journaliste, il collabora à Paris-Journal, Excelsior, La Franche-Comté à Paris, La Démocratie de l’Est, Le Sport à Nancy, La Vie dôloise à Dôle, et aux revues : Le Pays lorrain, La Revue, L’Indépendance, Les Marches de l’Est, Revue des Etudes napoléoniennes, La Révolution dans les Vosges à Epinal, L’Austrasie à Metz, Le Mercure de France à Paris dans laquelle il publia Le Souvenir de Charles Demange. Il fut aussi l’animateur et le réalisateur de La Pensée française, revue qui tendait à rassembler les écrits de tous les écrivains français de l’étranger.
Une lyrique description d’Epinal
Admirons le style et le lyrisme de Bernardin dans cette description :
Epinal qui résume et cristallise tant de vie, d’amitié, de promenades, de souvenirs et de rêves, a une histoire très intéressante et très belle. Pourquoi n’a-t-elle pas encore tenté les historiens ? Pourquoi le plus magnifique poète des eaux de la Moselle, des arbres et des fleurs du Cours qui d’une marche si hautaine et si ferme scandait le chant de la vallée, a-t-il succombé ici à la souffrance et au désespoir ?
D’Epinal viennent les images qui charmèrent notree enfance. Qui nous dira l’enfance d’Epinal ? L’enfance où éclosent toutes les fraîcheurs de la volupté... Dans les brouillards de la Moselle, des formes fantastiques surgissent, comme des brumes de l’histoire...
Le bon Voulot les accrochait aux rochers de grès vosgien qui surplombent la grand’route... Saint Arnould, l’ancêtre caolingien, est le grand personnage de notre Moselle héroïque. La région de Dogneville et d’Epinal, et toute la haute vallée, constituait le patrimoine de l’évêque de Metz. Après avoir gouverné l’Austrasie sous le règne de Dagobert, saint Arnoul vint rêver auprès de son ami Romaric à des destinées plus hautes qui sont la gloire de sa race. Il connaît les hommes et son pays, et retrouve dans la forêt la santé et la force. Loin de la Cour et du bruit, il discerne les vérités essentielles qui élèvent et soutiennent une dynastie. Il continue de guider son élève Dagobert, et, avant de mourir, il peut juger de l’action de sa pensée recueillie, de cette foi qui animera Charles Martel et Charlemagne et fécondera l’Austrasie.
Quelles forces invisibles, invincibles, toujours attirent le long de ces petits cours d’eau dont l’histoire fut glorieuse et qui se perdent dans la Moselle ? Ce n’est d’abord qu’une échancrure dans la forêt, la limpidité et le son du cristal, la fuite désordonnée vers l’infini de nos idées et de nos sentiments.
Dans les prés, le torrent s’apaise et les nerfs se calment. Les acclamations populaires canonisent le saint qui bénit la source et baptise les eaux : le Saint-Oger, après une course de quelques kilomètres, baigne le village gallo-romain que la hauteur voisine abrite des vents du nord, et auquel la femme de saint Arnoul donna son nom : Dogneville.
Vers le couchant, les arbres cachent encore la Moselle au ruisseau qui vient payer son tribut ; mais déjà nous jouissons des richesses et de la largeur de la vallée. Nul autre souvenir du passé que ceux que le pélerin passionné apporte. Les Vosges gréseuses disparaissent sous les molles ondulations du trias. Epinal est à la chute de la montagne.
En aval, les fumées noires et lourdes rampent sur le sol, dans l’ombre que répandent les collines sur la campagne terne et douce. Mais dans le ciel clair et bleu courent des nuages blancs.
Jusqu’en 1444, Epinal continuera d’appartenir aux évêques de Metz. Dans la vallée resserrée, la cité grandit. Souvent saccagée aux XIe et XIIe siècles, toujours elle se relève, et ses habitants trempent dans l’adversité leur fier tempérament. Il reste quelques vestiges du château, sous les frondaisons de l’éperon qui domine la Moselle et les vallons d’Ambrail et le Poissompré. Le Chemin des Princes, que suivent aujourd’hui les troupes de la garnison pour se rendre au champ de tir de Bénaveau, était jadis réservé au passage des troupes étrangères. La libre république spinalienne ne pouvait souffrir les soldats étrangers. (Introduction à L’Histoire d’Epinal, fragment d’un manuscrit inédit).
La France avait perdu un héros
O destinée ! Voilà bien de tes coups ! Cet officier était promis aux plus hautes sphères de la pensée française ! Cet écrivain, ce journaliste pouvait prétendre aux plus hautes responsabilités dans notre histoire militaire !
Mais les hommes qui semblent être les plus prédestinés n’échappent pas à la loi commune. La guerre, à laquelle il s’était tant préparé, le prit tout entier. Capitaine au 67e R.I., il est déjà le 1er août 1914 dans la Woëvre. Le 22 août, il recevait entre Montigny-sur-Chiers et Longwy le baptème du feu. Le 5 septembre, au signal de Beaugée, dans la Meuse, il était frappé mortellement en conduisant une contre-attaque.
Transporté à l’hôpital de Bar-le-Duc, il y succombait le lendemain et on épinglait sur sa chemise de moribond la croix de la Légion d’Honneur.
La France avait perdu un héros, les Vosges un écrivain puissant et plein de promesses !
[Félix Chevrier, La Liberté de l’Est, 26 avril 1951]
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
BERNARDIN (Charles Léon), journaliste et historien
(Les Granges-de-Plombières, 1878 - Bar-le-Duc, 7 septembre 1914)
Entré à Saint-Cyr en 1898, Léon Bernardin est nommé sous-lieutenant au 149ème R.I. à Épinal en novembre 1900. Très épris d’études historiques et archéologiques, il partage son temps entre ses fonctions militaires et les travaux d’érudition. Il s’intéresse particulièrement à l’histoire militaire de la Lorraine dans les dernières années de l’Ancien Régime et publie de nombreuses brochures parmi lesquelles un Historique du 149ème R.I. (1905), L’Éternité des forteresses lorraines (1908), Tactique des Vosges (1908), Lettres d’un sous-lieutenant de 1813 (1913), Les Dragons de Listenois et l’armée de Turenne (1913).
Il s’intéresse aussi très vivement à la période révolutionnaire ; on lui doit des études sur les Forges vosgiennes et les Eaux de Plombières à l’époque révolutionnaire (1908 et 1910). Il est d’ailleurs, en 1907, en tant que membre du Comité départemental d’études économiques de la Révolution française, un des créateurs et des principaux collaborateurs de la revue La Révolution dans les Vosges. Avec André Philippe, il donne en 1908 un Guide de la Maison et du Pays de Jeanne d’Arc.
Journaliste, il collabore à Paris-Journal, Excelsior, La Franche-Comté à Paris, La Démocratie de l’Est, Le Sport, La Vie dôloise, Le Pays lorrain, La Revue, l’Indépendance, les Marches de l’Est, la Revue des Études napoléoniennes, l’Austrasie, le Mercure de France...
Il fut aussi l’animateur et le réalisateur de la Pensée française, revue qui tendait à rassembler les écrits de tous les écrivains français de l’étranger.
Promu capitaine au 67ème R.I. à Soissons en 1913, il combat en août 1914 dans la Woëvre. Blessé le 5 septembre au Signal de Beaugée dans la Meuse en conduisant une contre-attaque, il succombe le surlendemain à l’hôpital de Bar-le-Duc, fauché comme beaucoup d’autres à l’aube d’une brillante carrière.
Bibl. : Philippe (A.).- La Révolution dans les Vosges, 8ème année, N° 2, 14 octobre 1919, p. 125.
Chevrier (F.).- Journalistes et écrivains vosgiens d’hier, Liberté de l’Est.
[Pierre Heili].