1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
FORMET Pierre Joseph, dit Frère Joseph.- Ce qui nous a conduit ici [à Ventron], c’est le souvenir d’un pauvre ermite, du frère Joseph, dont la réputation de vertu attire une foule de pèlerins à son tombeau.
Né le 7 février 1724, à Lomontot, non loin d’Héricourt, en Franche-Comté, de parents très pauvres, qui n’avaient pour tout bien qu’une misérable chaumière, Pierre Joseph Formet fut destiné à retracer, dans un siècle incrédule et impie, les merveilles de pénitence, les miracles de vertu des ermites des déserts. Élevé par une sainte mère, dont le souvenir embauma tous les jours de sa vie, ce pauvre enfant grandit, comme une fleur des rochers, au sein de la cabane paternelle, sans goûter aux joies de ce monde, mangeant le pain rude et sec de l’indigence, mais respirant l’air pur de la solitude. Il avait dix-huit ans, quand il perdit l’unique trésor qu’il possédait sur la terre, sa mère chérie, son unique amour après Dieu ; mais il était formé à un digne usage de la vie, et le souvenir de ses leçons et de ses exemples devait suffire à le protéger dans les chemins d’ici-bas.
Ce jeune homme avait déjà pratiqué les rudes et fortes vertus qui élèvent une âme au-dessus de la chair et des sens, et le font participer à cette vie des anges, qui est le véritable apanage du chrétien, d’un enfant adoptif de Dieu. Il savait prier, il savait se mortifier, il savait user des sacrements, et il pouvait lutter contre l’Enfer, contre le monde et contre lui-même. Aussi, pour soulager son père et l’aider à élever sa soeur, il n’hésita pas à se mettre en domesticité, et tout ce qu’il gagna fut apporté fidèlement. Nourri et vêtu, disait-il, je n’ai besoin de rien autre chose ; il est juste que le reste soit à celui qui m’a élevé, et qui s’est épuisé pour mon enfance. Ce domestique, il est vrai, fréquentait l’église, et il ignorait le chemin des cabarets.
Pierre Joseph alla plus loin dans la voie du sacrifice : il s’engagea dans l’armée pour procurer une petite somme d’argent à sa pauvre famille, et il n’emporta au régiment que son scapulaire, son chapelet et un sachet dans lequel il avait mis un morceau de la terre qui couvrait les restes de sa mère bien-aimée. Cette relique le protégea sur les champs de bataille.
Revenu près de son vieux père, il se remit en domesticité, pour l’aider toujours ; il servit dans deux villages des environs de Lure, où sa conduite fut si édifiante et si pure, qu’il gagna la confiance la plus intime de ses maîtres, et que son souvenir ne s’est jamais effacé dans le coeur des habitants. Ce n’est ni la condition ni la fortune, c’est la vertu qui fait la grandeur de l’homme.
Cependant son père vint à mourir. Le bon fils accourut pour l’assister à ses derniers moments, recueillir son dernier souffle, et il le fit enterrer au lieu même où avaient été déposés les restes de sa mère. Pendant qu’on recouvrait le cercueil, la tête de cette mère chérie vint rouler à ses pieds ; il s’empara de ce crâne dénudé et desséché, et jamais depuis il ne se sépara de cette chère relique. Qui donc n’aimerait pas avoir de tels fils ?
Les derniers liens sont rompus : Pierre Joseph est libre et indépendant ; il veut s’asservir à son Dieu, au seul être assez grand et assez bon pour mériter tout l’amour de son coeur, et vivre avec lui, seul à seul, dans la solitude. Il donne à sa soeur tout ce qui lui revient de l’héritage paternel, et il prend le chemin des montagnes des Vosges.
Il s’arrête sur le territoire du Ménil ; mais il en est chassé par les habitants, qui l’ont pris pour un vagabond. Il prend son bâton, avec la tête chérie qui est tout son patrimoine, et se retire sur les hauteurs de Bussang, où il passe plusieurs années dans le creux d’un vieux chêne, puis dans une cabane, qu’il s’est formée avec des branches de sapin. Comment put-il vivre ? Dieu seul a connu ce secret. Il descendait au village le dimanche, pour assister à la messe et recevoir la communion, passait la journée à l’église, et regagnait la montagne.
Un habitant de Ventron, homme sage et craignant Dieu, menant paître ses troupeaux, rencontra le pauvre ermite ; il se lia d’amitié avec lui, et il décida les gens à lui bâtir un ermitage.
Cet ermitage fut construit au flanc d’une montagne, à une demi-lieue de Ventron, sur un plateau dont la pente s’incline doucement vers le village. On joignit à sa cellule une chapelle et un jardin. C’est là, dans ce gîte, enclos comme un nid dans la forêt, que vécut trente-trois ans le vénérable frère Joseph, priant, jeûnant, couchant dans un cercueil, se livrant, sous l’oeil de Dieu, à la plus austère pénitence. L’ermitage des Buttes est encore là, vide de son hôte, mais plein de ses souvenirs. Aux plus mauvais jours de la Révolution, nulle main ne fut assez audacieusement impie pour oser toucher ni à sa cellule, ni à sa chapelle, ni à son tombeau.
Tous les matins le bon frère descendait à l’église, pour entendre la messe, où souvent il communiait, et, même dans les froids les plus rigoureux, il restait en adoration devant le saint sacrement jusque vers les quatre heures du soir, debout ou à genoux, jamais assis. Rentré dans son ermitage, il faisait l’unique repas de sa journée, lequel consistait en un morceau de pain noir, avec quelques pommes de terre, quelques légumes ou quelques herbes bouillies, sans sel ni beurre, et un verre d’eau dans laquelle étaient infusées des plantes amères. D’abondantes aumônes arrivaient dans ses mains, mais elles passaient entièrement dans celles des indigents, dont il était l’ami, le bienfaiteur et le père. Lui, son travail suffisait, et au delà, pour son entretien.
Un autre soin, mais un seul, occupait le pieux ermite plus que celui des pauvres, c’était celui des pécheurs : il n’épargnait rien pour les amener à Dieu et les gagner à la vertu. Ainsi tous ses rapports avec les hommes avaient pour but unique leur utilité, spirituelle ou corporelle. Quelques-uns diront cependant : A quoi bon une telle vie ? A prier pour ceux qui ne prient pas ; à jeûner pour ceux qui se plongent dans les délices des sens ; à éloigner des têtes criminelles les foudres de la justice divine et à faire descendre sur elles la miséricorde ; à donner un exemple et une consolation aux déshérités du monde ; aussi les malheureux disaient-ils : Rien qu’à le voir et à l’entendre, on se trouve content de son sort.
Tant de piété, d’austérité, de charité, ne pouvait manquer de lui attirer l’estime et la vénération publique. Des guérisons, regardées comme miraculeuses, attribuées à ses prières, le firent partout regarder comme un saint, et c’en était un, en toute réalité.
On était au mois d’avril 1784 ; depuis plusieurs jours le frère Joseph n’avait paru ni à l’église, ni près des malades, ni dans les cabanes des indigents ; on s’alarma ; on courut à sa cellule, on le trouva couché dans son cercueil, tout près d’expirer. Une douce sérénité reluisait sur son visage, malgré de vives souffrances. Il reçut le viatique et l’extrême-onction, au milieu d’un grand concours de peuple, et cet ange de la terre s’envola vers les demeures éternelles, après avoir passé ici-bas soixante ans à pratiquer toutes les vertus. Son enterrement fut comme un triomphe : tout le monde le pleurait. On raconte des miracles opérés à son tombeau : sa vie ne fut-elle pas un miracle continuel ? Son corps a été levé de terre par l’évêque du diocèse, et transporté à l’église, où il continue à être l’objet de la vénération universelle.
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
FORMET (Joseph) dit
Frère Joseph, ermite
Lomontot, paroisse de Lomont (Haute-Saône),7 février 1724 - Ventron, 30 avril 1784
Issu d’une famille très humble de manouvriers, il s’engage comme valet de ferme, puis sous les drapeaux lorsque éclate, en 1741, la guerre de Succession d’Autriche. A l’armée, il étonne, par ses vertus chrétiennes, ses supérieurs qui le congédient en 1748, le priant
d aller se faire saint ailleurs. Il concrétise alors sa vocation religieuse, en devenant ermite dans la montagne vosgienne.
Installé d’abord dans une chapelle à Demrupt, près du Ménil-Thillot, il en est chassé par les habitants du lieu. Il vit ensuite à Bussang, dans la forêt de Forgoutte, à plus de 1 000 m d’altitude, où il se construit un petit ermitage. Là aussi, la communauté lui refuse un établissement définitif. Il s’installe enfin sur le territoire de Ventron où une première chapelle est terminée en 1751.
Une seconde, plus solide, et qui existe encore aujourd’hui, est bénie en 1758. L’ermite vit dans une cellule attenante. Au moment des grands travaux, il aide les paysans ; en tous temps, il rend de menus services, visite les malades, garde les enfants. Son abstinence alimentaire est sévère : régime essentiellement végétarien et un seul repas par jour. Il s’impose de rudes pénitences : il porte le cilice et des pointes dans ses chaussures. On raconte qu’il se faisait réveiller le matin par une grosse pierre mue par un mouvement d’horlogerie qui tombait à l’heure dite sur sa poitrine !... Nouveau Sisyphe, lorsqu’il regagne de la vallée son ermitage des Buttes, il se charge volontairement, et inutilement, d’un bloc de pierre pour rendre la montée plus pénible... Tous les ans, il se rend en pèlerinage à Einsiedeln prier Notre-Dame des Ermites.
En 1776, il tente sans succès une installation à Pairis en Alsace. Sa retraite étant découverte par les habitants de Ventron qui le vénèrent, il consent à les rejoindre. Sa réputation s’étend et on lui rend visite de toutes parts. Mgr Drouas, évêque de Toul, le rencontre et ne trouve rien à redire sur sa conduite, bien que celui que le peuple appelle maintenant Frère Joseph, n’ait jamais été affilié à une quelconque congrégation officiellement reconnue. Nombreux et organisés jusqu’au début du XVIII° siècle, les ermites disparaissent ensuite progressivement ou acquièrent, pour les rares qui subsistent, une mauvaise réputation. Frère Joseph tranche sur eux au point de mourir en
odeur de sainteté.
Les chanoinesses de Remiremont, impressionnées par sa réputation, auraient réclamé son corps pour leur église. L’ermitage des Buttes, près de Ventron, devient un lieu de pèlerinage très fréquenté ; on attribue au pieux anachorète des guérisons miraculeuses au point que l’Église, après un procès informatif ouvert en 1896, le déclare
vénérable en 1903.
Bibl. : Heili (Pierre).-
Il y a 200 ans mourait Frère Joseph, in
Joson, Almanach des Vosges, 1984, p. 69-75.
[Pierre Heili].