1895 —
Annuaire des Vosges / Léon Louis
RÉMY Laurent.- Il y a des découvertes dont le résultat n’est pas immédiat ; c’est-à-dire qu’il faut encore une période d’essais, de tâtonnements, avant d’arriver au but ; il en est d’autres - ce sont les plus rares - dont l’application a immédiatement un emploi utile : la découverte de la Pisciculture est de celles-là. Dès le jour où l’on put féconder artificiellement les oeufs de poissons, les faire éclore, l’application en fut faite et les résultats merveilleux.
Entrevue par Spallanzani, cette fécondation resta une expérience de laboratoire. Le premier travail véritable sur ce sujet est d’un officier prussien, Jacobé (1763) ; c’est d’après ce mémoire que le comte de Golstein tenta des expériences bien incomplètes et pas du tout concluantes.
Arrive la Révolution, ses guerres et celles de l’Empire, tout tomba dans l’oubli. Après 1815, quelques expériences sans publicité furent tentées en Allemagne, Italie, Angleterre, Écosse, Suisse…
En octobre 1848, M. de Quatrefages remit au jour le travail de Jacobé, le présenta à l’Académie des Sciences.
Ce fut comme une révélation : bien peu de savants, en effet, connaissaient ces travaux ; du reste, M. de Quatrefages avouait que toutes ces expériences étaient peu nombreuses, contestables et peu applicables dans la pratique. On jetait des oeufs de poissons dans les cours d’eau sans être certain de leur fécondation ; ce qu’il fallait, au contraire, c’était pouvoir repeupler les rivières avec de jeunes poissons fraîchement éclos et par conséquent arriver à féconder les oeufs, les faire éclore, rendre leur transport facile, sans cela la question était insoluble. Jusque là, aucun de ces desiderata n’était rempli et M. de Quatrefages le proclamait.
C’est qu’il ignorait, à ce moment, la découverte d’un humble et pauvre pêcheur de la Bresse : Laurent Remy.
I - Le montagnard est essentiellement observateur de tout ce qui l’entoure ; aux observations que l’on se transmet de père en fils, il ajoute les siennes propres ; de là, un sentiment de curiosité de bon aloi, qui le pousse à chercher l’explication - de son cru - de tout ce qui se passe autour de lui.
De plus, la nature du sol, les difficultés contre lesquelles il lui faut lutter pour la vie, l’a poussé à tirer parti de tout, l’a rendu industrieux.
Laurent Remy était de ceux-là.
Pauvre pêcheur, vivant de sa pêche, il constatait avec douleur l’appauvrissement des rivières et, en même temps, la disparition, plus ou moins prochaine de son gagne-pain.
Ignorant, est-il besoin de le dire, les recherches faites sur ce sujet, recherches, ainsi qu’il a été dit plus haut, à peine connues du monde scientifique, il se mit dans la tête de trouver le moyen de repeupler les rivières.
La truite est le poisson que l’on trouve le plus dans les rivières de la Bresse, son pays natal ; il est aussi celui qui se vend le mieux ; c’est elle, tout naturellement, qu’il pêchait le plus.
Avec cet entêtement vosgien qui est la caractéristique de nos montagnards, il tenta de surprendre le mode de reproduction de ce poisson, d’en connaître les moeurs, de découvrir les causes de sa diminution. Il passa des mois, des années, sur le bord des ruisseaux, dans les herbes, dans l’eau, à observer.
Grâce à sa persévérance, il découvrit tout : la façon dont se faisait la fécondation, comment les femelles cachent leur frai ; il constata aussi les dangers qui compromettent, arrêtent la réussite de l’éclosion ; ceux qui attendent le poisson qui vient de naître.
Il vit des essaims de poissons explorant sans cesse les bas-fonds, mangeant oeufs et jeunes poissons ; des couples d’autres truites venant aussi pour frayer à leur tour, aux mêmes lieux, découvrant le frai, le dévorant.
Enfin, si l’on ajoute à ces causes les oiseaux, les rats d’eaux, les crues qui entraînent les frayères, l’homme qui pêche sans trêve, on pourra, avec Laurent Remy, s’expliquer la dépopulation de nos rivières et se demander comment il existe encore des truites (Gauckler).
Pour Remy, le problème à résoudre était le suivant : soustraire l’éclosion, le jeune poisson, à tous les dangers qui le menacent.
Remy l’a résolu. Ici, il n’est plus seul, son compagnon Géhin apparaît à son tour. Désormais ces deux noms, Remy et Géhin vont devenir inséparables dans la grande découverte de la pisciculture.
Géhin, né aussi à la Bresse, était bien mieux doué que son compagnon : d’une intelligence peu commune, d’une grande perspicacité, d’un génie d’observation extraordinaire, il se rendit compte tout de suite des conséquences de la découverte de Remy. Il commença par sortir la question des limites où elle était posée, il prit des oeufs, forçant la parturition de la femelle, les fit féconder par le mâle ; toujours d’après les mêmes moyens et, une fois le poisson formé, l’éleva, le nourrit. Il rendit ainsi pratiques les idées que Remy s’était formées à la suite de ses découvertes.
Les sceptiques les traitaient bien de marchands de poudre de truites, mais ils s’en souciaient peu ; Géhin était l’énergie de l’association, plus d’une fois il eut à remonter Remy, malade, découragé, dépité, par des essais qui ne réussissaient pas, qui voulait tout abandonner ; il entreprit aussi de faire connaître la découverte de Remy, les procédés, les perfectionnements apportés par lui aux premiers essais. A Épinal, il trouva aide et appui de la part d’un négociant, M. Valrof ; puis de la Société d’Émulation des Vosges et surtout du Docteur Haxo, son secrétaire perpétuel.
Cette intervention de la Société d’Émulation des Vosges, les encouragements qu’elle ne refusa jamais aux deux humbles inventeurs de la Bresse, forment la plus belle page de son histoire, déjà vieille de soixante-dix ans.
C’est en signant du titre de Secrétaire perpétuel de cette Société que le Docteur Haxo prit si énergiquement la défense des deux pêcheurs ; grâce à lui - et ce sera sa gloire - à ses démarches, à ses protestations véhémentes, il sut soulever un mouvement d’indignation publique et empêcher qu’on dépouillât de la gloire de leur découverte les deux pêcheurs de la Bresse.
Aussi, est-ce justice d’associer aux noms de Remy et Géhin, celui du Docteur Haxo ainsi que la Société d’Émulation des Vosges.
II. C’est en 1840 que Remy fit ses premières tentatives ; ce ne fut que deux années plus tard que la réussite fut véritable. A cette époque, un industriel de Cornimont, M. Perrin, qui s’intéressait aux travaux des deux pêcheurs, les recommanda à un naturaliste distingué de Mulhouse, le Docteur Mullenbeck : Remy arriva chez lui avec un bocal contenant des oeufs fécondés, les lui laissa en disant : à telle époque, les poissons écloront (1842). C’est ce qui arriva !
On comprend l’admiration du docteur Mullenbeck. Malheureusement, ce médecin, déjà malade, mourut peu après.
L’année suivante, M. Mansion, inspecteur des écoles primaires, en tournée dans l’arrondissement de Remiremont, entendit parler de cette découverte, alla à la Bresse et se fit envoyer un autre bocal contenant de ces oeufs, qu’il présenta à la Société d’Émulation ; le moment de l’éclosion arrivé, une commission put constater la découverte de Remy et Géhin (1843).
Aussi, à la séance solennelle de la Société, le 2 mai 1841, fût-il décerné une médaille et une prime de cent francs aux deux pêcheurs de La Bresse. Ce fut le préfet, M. de la Bergerie, qui voulut lui-même leur remettre cette récompense ; sans doute, parce qu’il regrettait le silence qu’il avait opposé à une pétition, à lui adressée, l’année précédente, par Laurent Remy (1843).
Cette intervention de la Société d’Émulation eut pour effet de faire taire les sceptiques et de consacrer - dans les Vosges - la découverte des deux pêcheurs de La Bresse. Mais celle-ci ne sortait pas encore du rayon du département. Les quelques essais tentés le furent par l’initiative privée.
Les choses restèrent ainsi jusqu’au 23 octobre 1848, date de la communication à l’Institut, sur cette question, par M. de Quatrefages. J’en ai déjà parlé ; si cet illustre savant ne parla pas des découvertes de Remy et Géhin, c’est qu’il les ignorait. Ce qui le prouve, ce furent ces conclusions : il déclarait que jusqu’à ce jour les expériences faites n’étaient pas concluantes et inapplicables, ou à peu près, dans la pratique. Or, Remy et Géhin possédaient ces moyens pratiques ; l’ignorance dans laquelle était le monde scientifique de leurs travaux pouvait leur faire perdre la priorité de leur découverte.
M. Haxo, le 2 mars 1849, écrivit à M. Flourens, secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences, une lettre par laquelle il établissait que les desiderata signalé, dans la communication de M. de Quatrefages étaient réalisés depuis six ans par Remy et Géhin ; qu’ils opéraient dans une pièce d’eau établie par eux et avaient déjà élevé cinq à six millions de truites de un à trois ans ; qu’ils produisaient l’éclosion par centaines de mille, et réclamait, par conséquent, pour les pêcheurs vosgiens, la priorité d’application pratique de théories scientifiques qu’ils ne connaissaient sûrement pas, etc.
Comme on le pense, la réclamation du Docteur Haxo fit du bruit ; mais, disons-le, l’étonnement fut plus grand que la satisfaction quand on sut que deux pauvres paysans, illettrés, ignorant absolument toutes les questions scientifiques, découvraient des choses, trouvaient des solutions à des problèmes que les hauts et puissants barons de la science ne pouvaient résoudre !
Cela n’était pas admissible. Aussi allons-nous voir quelques-uns de ceux-là tenter de faire le silence, l’oubli sur Géhin et Remy, et reporter toute la gloire de la découverte sur des étrangers !!!
III. L’Académie, ne pouvant faire autrement, nomma une commission : MM. Duméril, Valenciennes et Milne-Edwards, et... on n’entendit plus parler de rien.
En 1850, nouvelle réclamation du Docteur Haxo, appuyée, cette fois, par la députation vosgienne.
Le ministre intervint et, sans se préoccuper de l’Académie des sciences, il chargea M. Milne-Edwards de se rendre à La Bresse pour examiner l’établissement formé par ces hommes intelligents et actifs. C’était dans les Vosges que ce savant devait se rendre et pas ailleurs ; pour arriver à La Bresse, il passa par... l’Angleterre, l’Allemagne, séjourna très peu auprès de l’établissement de Remy et Géhin, quelques minutes à Épinal, et fit un magnifique rapport sur la pisciculture, dans lequel il scientifise, comme l’a dit le Docteur Haxo, et conclut en disant que c’est en Angleterre que la question a reçu une solution ! Il avait si peu étudié, examiné les procédés de Remy et Géhin qu’en novembre (son rapport était de septembre 1850) sur demande de renseignements de la part du ministre, il ne sut que répondre et ne put les donner !!
Disons-le hautement et à l’honneur de notre pays, l’opinion publique ne suivit pas ce singulier savant, elle prit fait et cause pour les pêcheurs vosgiens.
M. de Quatrefages, mis cette fois au courant, fit ressortir le mérite, les droits de Remy et Géhin : C’est par les seules forces de leur intelligence, par leur génie observateur et leurs persévérants efforts qu’ils (Remy et Géhin) ont résolu ce problème complexe de physiologie expérimentale : jeter dans les cours d’eau de la semence de poisson, avec toutes les conditions de vitalité désirable, et pourvoir à l’alimentation et à l’éducation de l’alevin qui en naîtra (Rapport à la Société Philomatique, 1852).
La presse, les sociétés savantes, une multitude d’hommes distingués, défendirent Remy et Géhin ; M. Carnot (le père du Président de la République) demanda de cet alevin ; M. Buffet, alors ministre de l’agriculture et du commerce, les députés vosgiens, intervinrent aussi et des crédits furent alloués à nos deux compatriotes pour continuer leurs expériences. Quand Géhin vint à Paris (1850), il reçut partout le meilleur accueil, on l’élut membre de diverses sociétés ; le Président de la République le voulut voir, le reçut on ne peut mieux et le remercia des services rendus par ses découvertes. M. Coste reproduisit au laboratoire du Collège de France les expériences de Remy et Géhin... C’était le triomphe !
Pourtant, il en était qui ne pardonnaient pas à nos pêcheurs d’avoir été plus sagaces qu’eux mêmes, et chaque fois qu’ils le pouvaient ils reportaient sur d’autres - tantôt des Anglais, tantôt des Allemands - le mérite de la découverte.
Installait-on un établissement de pisciculture, c’était toujours à l’étranger que l’ou allait, à grands frais, chercher ce que Remy et Géhin auraient pu leur trouver à très bon compte. Il semblait que, pour eux, les pêcheurs de La Bresse n’existaient pas ; ils semblaient humiliés, honteux, de tenir compte d’une découverte due à deux pauvres paysans.
M. Haxo, dans deux mémoires (Société d’Émulation, 1852) prit la défense de nos illustres compatriotes ; il protesta vivement pour rétablir la vérité, faire rendre justice par tous à Remy et Géhin. Il y est parvenu, cela au plus grand honneur de sa mémoire.
Chose singulière, pendant que certains savants reportaient tout le mérite de la découverte de la pisciculture à des étrangers, ceux-ci rendaient pleine justice à nos deux Vosgiens : Il faut observer, dit un auteur anglais, que, bien que la fécondation des oeufs de poisson fût connue des savants ichtyologistes, elle était totalement inconnue à Remy et Géhin. Ces pauvres pêcheurs n’avaient jamais entendu parler de Golstein, Jacobé, etc., il est probable qu’ils n’avaient jamais ouvert un livre qui traitât de l’histoire naturelle des poissons ; ce fut par la seule force de leur intelligence et par leurs patientes recherches qu’ils parvinrent à cette grande découverte : l’honneur leur en est dû comme s’ils l’avaient faite les premiers ; bien qu’ils soient venus après Golstein, ils sont placés à un aussi haut rang et même plus haut, car ils n’avaient ni son instruction, ni son observation.
On remarquera que les savants cités : Golstein, Jacobé, Spallanzani, Knox, Schaw, etc., ont pu - dans leur laboratoire - faire de la fécondation du poisson ; mais de là à l’application en grand, ainsi que l’ont fait Remy et Géhin, il y a loin.
IV. Parmentier a passé à la postérité pour avoir vulgarisé, à Paris, la pomme de terre, qui, depuis deux siècles, était un des aliments principaux de la Lorraine.
Remy a découvert une chose merveilleuse : le pouvoir de reproduire le poisson à volonté, créant ainsi un élément d’alimentation de premier ordre, une source de revenus, de richesses pour la patrie.
Parmentier fut comblé d’honneurs ; il est traité de bienfaiteur de l’humanité ; il a des statues.
Remy qu’a-t-il eu ? Rien !
Parmentier, il est vrai, trouva un souverain (Louis XVI), qui, en fleurissant sa boutonnière avec des fleurs de tiges de pommes de terre, mit à la mode ce tubercule.
Remy trouva une sourde hostilité, presque de l’envie ; en tous cas, on chercha, par tous les moyens, à lui enlever le mérite de sa découverte, â le faire oublier : on insinuait volontiers que le problème était depuis longtemps résolu avant eux, on critiquait leurs expériences, parce que ceux qui ne voulaient pas d’eux ne pouvaient les réussir, n’ayant pas ce tour de main, cette habileté pratique que l’on acquiert par l’habitude et que la science ne donne pas.
Mais si tardive qu’elle soit, si boiteuse qu’elle puisse être, la justice marche quand même et son jour finit par arriver : ce furent les expériences de Remy et Géhin que M. Coste - qui passe pour le père de la Pisciculture - répéta et appliqua.
C’était Géhin, plus dégourdi, plus débrouillard que Remy, que l’on envoyait en mission pour montrer, apprendre aux autres les méthodes à suivre. Quant à Remy, toujours malade, épuisé par ses longues recherches le long des ruisseaux, dans les herbes, dans l’eau, été comme hiver, il survécut peu à son triomphe : il mourut le 6 décembre 1854.
Laurent Remy était né le 25 Brumaire an XIII (16 novembre 1804}, dans une maison située proche le pont de Bramont (colline des Feignes-sous-Vologne}, au lieudit : au Pré-du-Bas. Cette maison était habitée par son père ; elle est aujourd’hui la propriété de ses arrière-neveux, héritiers de Madame veuve Remy-Leduc. C’est au village de La Bresse qu’il mourut.
Géhin, Antoine, naquit à Ventron en 1805, il vint se marier à La Bresse (28 avril 1829}, où il s’établit. Il est mort le 6 avril 1859, dans une maison de La Petite-Bresse, située tout près de l’usine de M. André.
En 1844, la commune de La Bresse concéda pour,quinze années un lac comblé, à l’état de marécage, appelé Sèche-mer, à Remy et Géhin. Ils le rétablirent ; c’est là qu’ils firent en grand leur élevage de truites. Abandonné depuis, cet étang de Séche-mer a été remis en état ces dernières années.
Après la mort de Remy, Géhin fut autorisé (1855} par la même commune à dévier le ruisseau de la Grande-Basse et à en conduire les eaux au lac de Lispach, afin de faciliter le frai des truites et de permettre à celles-ci de gagner le lac. Cette concession était faite pour une durée de 15 années ; là déviation existe encore [Note].
Ce qui caractérisa ces deux modestes et grands savants, ce fut leur désintéressement ; pas un instant, ils n’eurent l’idée de faire de leur découverte un secret, un monopole, qu’ils auraient pu exploiter ; M. Milne-Edwards est bien obligé de le reconnaître en disant dans son rapport si injuste pour eux : J’ajouterai que, voulant se rendre aussi utile que possible, nos pêcheurs n’ont jamais fait mystère de leurs procédés et y ont initiés tous ceux qui témoignaient le désir de se livrer à des expériences analogues....
Toujours, eux qui avaient fait une si admirable découverte et qui avaient le droit d’en être fiers, ils montrèrent la plus grande reconnaissance à tous ceux qui les aidèrent, les défendirent, ou portèrent simplement de l’intérêt à leurs travaux.
C’est avec une véritable émotion que M. Haxo, qui s’honorait d’être leur ami, constate et proclame bien haut l’attitude si honorable de ces braves gens, attitude qui se résume en deux mots si glorieux pour eux : Désintéressement, Modestie.
En résumé : la théorie de la fécondation artificielle des poissons était connue du monde savant, mais sûrement elle ne l’était pas de Remy. Les expériences faites jusque là n’avaient pu conduire à un résultat pratique.
C’est Remy qui trouva cette pratique. Seul, ignorant tout ce qui avait pu être fait et écrit sur ce sujet, il refit la théorie et, du premier coup, il trouva ce résultat pratique, que les savants n’avaient pu découvrir après un siècle de recherches.
Avec Géhin, il fut le premier, en France, qui pratiqua en grand, avec un succès qui ne se démentit jamais, cette fécondation, et ce fut la divulgation de cette découverte par la Société d’Émulation, par le Docteur Haxo, qui devint le coup de fouet qui provoqua, vulgarisa l’application véritablement pratique du repeuplement des rivières ; cela est si vrai que ce furent leurs méthodes que M. Coste et ses collaborateurs durent adopter.
V. Mais, direz-vous, quelle récompense la France donna-t-elle à nos deux pêcheurs, Remy et Géhin ?
A Géhin, un débit de tabac à Strasbourg, une subvention annuelle de 500 fr, et 1200 fr. d’appointements. Quand il allait en mission, on lui allouait 10 fr. par jour et 2,50 fr. par myriamètre parcouru.
A Remy, un autre débit de tabac, de tout petit produit, et une annuité de 1500 fr. A sa mort, l’annuité fut supprimée, seul le débit de tabac fut laissé à sa veuve ; il est encore aujourd’hui la propriété d’une de ses enfants, Madame R.
Et puis ? Ce fut tout !!!
Voilà comment furent récompensés ces deux gloires vosgiennes, françaises, devrais-je dire.
C’est honteux pour un grand pays comme le nôtre, honteux aussi pour le gouvernement d’alors, à qui incombait la mission, le devoir, d’encourager, récompenser, honorer ces modestes travailleurs !
Remy est né à La Bresse ; Géhin s’y est marié, y a vécu ; tous deux y sont morts. Je suis convaincu qu’il suffira de signaler à l’intelligente municipalité de cette commune, qui a l’amour-propre de son pays, qui a tant fait pour y attirer les visiteurs, l’oubli dans lequel on laisse ses deux plus glorieux enfants, pour qu’elle veuille le réparer.
Pourquoi ne mettrait-elle pas, sur la façade de l’Hôtel de Ville, une plaque rappelant qu’à La Bresse vécurent Remy et Géhin, les inventeurs de la pisciculture ?
Ce serait bien modeste, mais la modestie n’était-elle pas la caractéristique de ces deux grands Vosgiens ?
[Deux gloires vosgiennes : Remy et Géhin, par A. Fournier, daté : Rambervillers, 12 février 1894, p. 14-22).
Note : Sèche-mer est situé sur le versant de montagne qui limite la rive gauche du ruisseau des Feignes-sous-Vologne, au haut d’un court vallon placé en amont du déversoir du lac du Corbeau.
La Grande-Basse est une dépression qui met en communication les collines du Chajoux et des Feignes-sous-Vologne à leur origine.