1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
HELVETIUS (Mademoiselle de Lignéville), femme du fermier général, auteur du célèbre livre de l’Esprit et du poème du Bonheur, et l’un des hommes les plus bienfaisants dont la France puisse s’honorer, naquit au château de Lignéville, canton de Vittel, en 1719.
Sa famille que ses ancêtres avaient illustrée, était alliée à la maison de Lorraine. Madame Helvétius était fille du comte de Lignéville, et nièce de Madame de Graffigny, à qui l’on doit les Lettres d’une Péruvienne. Devenue l’épouse de M. Helvétius, qui n’avait que quatre ans de moins quelle, et à qui elle survécut de vingt-neuf ans, elle habita longtemps les terres de son mari. Comblée des dons de la fortune, douée des qualités les plus nobles et les plus aimables, et du cœur le plus sensible, toutes ses actions étaient généreuses. Son occupation favorite fut toujours de prodiguer ses soins aux pauvres malades.
Accompagnée d’un médecin et d’une sœur de charité, elle visitait les chaumières, y répandait d’abondants secours, et rappelait souvent à la vie les malheureux qui allaient périr ; comme un ange consolateur, elle apparaissait au milieu des infortunés, pour calmer leurs souffrances et les soulager dans leur détresse. Son mari, qu’elle aima toujours avec passion, seconda sans cesse ses vues bienfaisantes.
Devenue veuve, madame Helvétius se retira dans une petite maison à Auteuil, près de Paris, et vit se réunir chez elle les hommes les plus distingués de la capitale. Elle avait reçu, sous les yeux de Madame de Graffigny, sa tante, l’éducation d’une femme destinée à vivre dans la haute société, c’est-à-dire que son esprit avait été cultivé ; mais par les soins de sa seconde mère, Mademoiselle de Lignéville fut préservée de ce jargon pédantesque qui n’est que le vernis, ou, pour dire mieux, le ridicule de la science ; son esprit naturel et sa rare bonté plaisaient toujours. Elle était douée, dit le docteur Roussel, dans son éloge de cette dame, d’un beau naturel qui n’empruntait rien à l’étude, et d’une bonté que ne dirigeait pas la réflexion. Elle donnait sans mesure. Champfort trouvait dans sa conversation un plaisir sans cesse renaissant ; l’abbé Morellet était aussi souvent près d’elle. Turgot et Franklin, qui avaient voulu, dit-on, l’épouser, la voyaient avec la plus grande assiduité. Garat, Cabanis, Destutt de Tracy, et les hommes les plus distingués dans les arts, les sciences et la littérature, se réunissaient souvent à Auteuil, dans son humble et paisible retraite.
Peu attachée aux prétentions de la noblesse, elle cherchait constamment à établir chez elle cette douce égalité qui fait, dans la vie privée, le charme de la société. Le maréchal de B... son parent et son ami lui demandant un jour si elle ne connaissait pas sa famille, et pourquoi elle ne prenait pas le deuil d’un parent illustre, elle lui répondit par cette autre question incidente : Je ne sais si j’étais de sa famille, mais savait-il s’il était de la mienne ?
Se promenant un jour dans son jardin avec le général Bonaparte, alors premier consul, elle lui dit : Vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpents de terre. Réflexion dont la justesse fit sourire, sans le persuader, le conquérant du monde.
Madame Helvétius mourut à Auteuil, le 12 août 1800, dans la retraite qu’elle s’était choisie, et fut enterrée sans aucune pompe, dans son jardin, selon ses dernières volontés. Nous ne pouvons terminer cette notice sur une femme si intéressante, sans rappeler un dernier trait de bonté et de tendre souvenir en faveur de ses amis. Par testament, elle laissa la jouissance de sa maison à Lefèbvre-de-la-Roche et à Cabanis.
Nous ne pouvons non plus nous refuser à rappeler, en rétrogradant jusqu’à l’époque la plus aimable de sa vie, celle de son mariage, la réponse galante que lui fit Fontenelle presque centenaire. Le célèbre auteur des Mondes avait dit les choses les plus aimables et les plus gracieuses à la nouvelle mariée. Quelques instants après, il passa devant elle sans l’apercevoir. Madame Helvétius, remarquant sa distraction, lui dit :
- Quel cas dois-je faire de toutes vos galanteries, puisque vous passez sans me regarder.
- Madame, répondit l’aimable vieillard, si je vous eusse regardée, je n’aurais pas passé.