Agnès, François, Joseph, Sébastien ARNOULD dits CARDINAUX

[ Vittel (88) , ?? – Épinal (88) , 16/09/ 1805 ]

criminels

Quatre frères et soeur criminels, connus sous le nom de CARDINAUX, exécutés avec leur mère Agnès CHASSARD.

Biographie vosgienne

1866 — Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien

CARDINAUX.- Une cause célèbre dans les Vosges : procès des Cardinaux.

Le 20 ventôse an XII, les ouvriers occupés à déblayer une carrière située à l’extrémité nord-ouest de la petite ville de Vittel, dans les Vosges, trouvèrent, à un mètre du sol, les ossements d’un grand nombre de cadavres. Vis-à-vis cette carrière existait une petite maison dont les contrevents donnant sur la rue étaient jour et nuit hermétiquement fermés. A l’extérieur, des épines, des ronces, des bois entassés défendaient l’approche de cette demeure, habitée par Agnès Chassard, veuve Arnould. Cette femme était âgée de près de soixante-dix ans. Ses yeux noirs, profondément enfoncés sous l’orbite, et surmontés d’épais sourcils, son menton pointu et relevé donnaient à sa physionomie un caractère dur et sauvage. De sinistres rumeurs se répandaient dans le pays sur les mystères qui s’accomplissaient pendant la nuit dans cette maison écartée.

Parfois, vers le soir, les trois fils de la veuve Arnould, François, Joseph et Sébastien, avec leur sœur Thérèse, femme d’un sieur Duvaux, et Thérèse Haltier, femme de François, se rendaient, accompagnés d’étrangers, dans le domicile de leur mère. Alors le bruit des verres, des bouteilles, les chants des buveurs, troublaient le silence de la nuit ; puis, vers minuit, dominant les désordres de l’orgie, des cris de détresse et d’angoisse se faisaient entendre. Les paisibles habitants de Vittel, éveillés en sursaut, se demandaient bien la cause de ces bruits et de ces plaintes, mais nul n’osait approfondir les mystères terribles qui s’accomplissaient dans la maison Arnould. Des étrangers qui pénétraient dans ce repaire, aucun ne venait révéler ce qui s’était passé. On parlait bien de disparitions étranges ; mais au milieu de la tourmente révolutionnaire qui, à cette époque, régnait en France, la justice désarmée et impuissante, fermait les yeux, et les cris isolés des victimes se perdaient sans écho.

La nouvelle de cette épouvantable découverte se répandit bientôt avec rapidité. Un cri d’horreur s’échappa de toutes les poitrines. François osa s’approcher des travailleurs, et voulut, en riant leur persuader que ce qu’ils prenaient pour des crânes humains, n’étaient que des têtes de moutons. Retire-toi, lui cria un de ces braves ouvriers, emporté par l’indignation, assassin ! Voilà tes victimes ! C’est toi qui a enfoui ces cadavres dans la carrière ! François, accablé par cette foudroyante apostrophe, ne répliqua pas et se retira en baissant la tête.

M. Thouvenel, juge de paix à Vittel, se hâta d’accourir sur les lieux, accompagné d’un médecin. Les cadavres avaient été coupés en morceaux ; mais on reconnut facilement, au milieu de l’épouvante générale, cinq crânes humains parfaitement conservés, et le lendemain, de nouvelles fouilles amenèrent la découverte d’une sixième victime. Le magistrat recueillit les premiers renseignements, fit fouiller les maisons et les jardins des enfants Arnould dans lesquels on trouva encore une quantité considérable d’ossements ; puis, dans son procès-verbal daté du 23 ventôse, il signala toute la famille Arnould à la vindicte publique. Le 29, Agnès Chassard, François, Sébastien et Thérèse étaient arrêtés. Le 1er germinal, Joseph se constituait prisonnier et Thérèse Haltier, femme de François Arnould, était incarcérée le 7 messidor suivant.

Sous l’habile direction de M. Pommier, directeur du jury de l’arrondissement de Mirecourt, la procédure marcha rapidement. Cependant on ne put découvrir le nom d’aucune de ces victimes, tant étaient faibles à cette époque les moyens dont la justice pouvait se servir. Ainsi, pendant plus de 15 ans, une famille entière s’était livrée au vol, au pillage, à l’assassinat ; elle se vantait hautement de ses forfaits et nulle voix pour dénoncer la famille Arnould. La frayeur qu’elle inspirait était si grande, qu’un magistrat n’avait pas même osé procéder à une enquête sur le fait suivant qu’il est venu raconter au jury : Un étranger, accompagné de son fils, âgé de 15 ans, vint, vers 1793, me demander des renseignements sur la solvabilité des fils Arnould. Je lui dis qu’ils étaient de fort mauvais sujets et qu’il ne devait pas s’amuser avec eux, s’il avait quelque affaire à traiter. Cet homme me quitta en me laissant son fils. Les heures s’écoulèrent sans que l’étranger reparût. Son fils, tourmenté et inquiet, voulut aller à sa recherche. Je ne les revis plus et à quelque temps de là j’appris par mon fils aîné que deux habitants de Bains avaient disparu. Il est facile de comprendre l’émotion que dut causer un tel récit, sur la foule qui assistait aux débats de cette affaire.

Il serait fastidieux de rappeler tous les faits dont les témoins vinrent rendre compte. Il suffira d’extraire de cette volumineuse procédure ce qu’il y a de plus saisissant et de plus dramatique.

Arnould, l’aîné des fils, était fort, robuste, audacieux. On l’accusait d’avoir, par ses mauvais traitements, fait périr sa première femme. Sa mère elle-même n’était pas à l’abri de ses excès. Un jour qu’elle le traitait, après avoir été battue, de brigand et d’assassin, François lui répliqua en riant. De quoi vous plaignez-vous, je ne fais que suivre vos exemples et vos conseils ! Dans une autre circonstance, il voulut étrangler son beau-frère Duvaux, homme craintif et timide, qui, sans doute, ne voulait pas prendre part à tous les crimes qui se commettaient dans la maison de sa belle-mère. Ce ne fut que grâce à l’intervention de quelques voisins, attirés par ses cris, qu’il put se soustraire à la brutalité de sa femme et de ses beaux-frères. Depuis ce moment, Duvaux n’osa plus mettre de cravate.

En 1785, la famille Arnould ne vivait que du faible produit d’un petit commerce de verres et de bouteilles. Dans le courant du mois d’octobre de cette année, un vol considérable fut commis au préjudice d’un habitant de Vittel nommé Phénisse : une somme de 2 400 fr. avec plusieurs bijoux lui avait été enlevée pendant les vêpres, à l’aide d’escalade et d’effraction. Plus tard, François se vantait de ce crime, en disant qu’il avait été l’origine de sa fortune. En effet, on le vit bientôt joindre à son commerce de verroterie celui de bestiaux.

Le 17 mai 1792, François rencontre dans une forêt, un garde nommé Floriot, qui avait rédigé contre lui un procès-verbal. Il se précipite sur ce malheureux, lui plonge son couteau dans le ventre, et le laisse baigné dans son sang. N’osant, après ce crime, rentrer dans Vittel, il erre dans le bois pendant toute la journée. Vers 9 ou 10 heures du soir, tourmenté par la faim, il se rapproche des habitations. Il fait la rencontre d’un pauvre chanvrier qui rejoignait son domicile. Il l’accoste en brandissant son couteau et lui demande la bourse ou la vie. Le chanvrier lui donne quarante sous, tout ce qu’il possédait. Ce n’est pas tout, dit François, tu vas aller demander du pain dans le moulin qui est près d’ici, tu me le rapporteras, surtout pas un mot de ce qui vient de se passer, sinon... Le chanvrier obéit en tremblant. Pendant près d’une année, ce misérable parvint à se soustraire à l’action de la justice. Cependant, arrêté le 21 mars 1793, il fut traduit devant la cour criminelle des Vosges qui ne le condamna qu’à une année d’emprisonnement. Il est vrai qu’à cette époque, le meurtre d’un garde-forestier n’était qu’une peccadille.

Le 27 germinal an II, François Arnould sortait de prison ; toutes ses ressources étaient épuisées. L’indulgence qui lui avait été témoignée ne fit que l’enhardir. Tout semblait lui être permis, ainsi qu’à ses frères, Sébastien et Joseph. Conduisaient-ils des bestiaux à une foire voisine, ils s’emparaient audacieusement des bœufs ou des vaches qu’ils rencontraient sous prétexte qu’ils faisaient partie de leur troupeau. Malheur à celui qui osait se plaindre de ces soustractions, il était roué de coups, laissé pour mort sur la place. La terreur des habitants de la campagne était si grande que nul, après les foires, n’osait s’attarder, car si on était porteur d’une somme d’argent, on était sûr de rencontrer les frères Arnould qui, par la menace et la violence, s’emparaient du produit qu’avaient retiré de la vente de leurs denrées ces malheureux campagnards. Cependant, un jour, François entra dès le matin chez un cultivateur nommé Clément, qui était encore couché et enleva de son écurie une paire de bœufs. Un voisin alla avertir Clément qui se leva en toute hâte et courut après le voleur ; sans se préoccuper du danger, il l’empoigne à la gorge, le terrasse et le force à ramener les bœufs et à les attacher à l’écurie.

La découverte des cadavres fit enfin éclater l’indignation publique. Les témoins osèrent parler et après une instruction qui dura jusqu’en l’an XIII, toute cette famille fut traduite devant la cour d’Assises des Vosges, sous l’accusation de vols et d’assassinats. Cent dix témoins furent entendus. Quelques faits racontés par les témoins donneront une idée de l’audace et de la perversité de cette famille.

Vers 1791, plusieurs familles étaient à la veillée chez un sieur Lafleur, de Vittel. Minuit était sonné, lorsqu’un cri terrible se fit entendre près de la maison. Marguerite Urbain et Rose Emonet sortirent pour connaître la cause de ce bruit. Cette dernière portait une lanterne cachée sous son tablier. Marguerite n’osa s’avancer, mais Rose Emonet se dirigea vers le ruisseau où il lui semblait entendre des plaintes. Là elle vit un homme étendu sans mouvement, sa figure était ensanglantée, ses habits déchirés. A la clarté de sa lampe, elle chercha à reconnaître les traits de cet homme, mais elle ne put y parvenir. Effrayée, tremblante, elle regagna précipitamment la maison de Lafleur, où elle tomba

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pesaient sur eux, protestèrent avec énergie de leur innocence.

Enfin, le 19 thermidor, à une heure avancée de la nuit, le jury sortit de la salle des délibérations, et, à l’unanimité, déclara tous les accusés coupables d’assassinat ; mais en ce qui concernait Thérèse Haltier, le jury déclara qu’elle n’avait pas agi sciemment et dans le dessein du crime. Elle fut donc condamnée à 20 années de réclusion, et à rester exposée à un poteau pendant six heures sur une des places publiques de la ville d’Épinal.

Joseph Arnould, Sébastien Arnould, François Arnould, Thérèse Arnould, femme Duvaux, et Agnès Chassard entendirent prononcer, sans paraître éprouver la moindre émotion, la terrible sentence qui les condamnait à la peine de mort.

Le 29 fructidor, cette sentence reçut son exécution. Les cinq condamnés sortaient à pied de la prison. Sur leur dos, on avait jeté une sorte de chape rouge, ce qui fit supposer que le nom de cardinaux, sous lequel ce procès est connu, vient de cette origine ; mais, dans la procédure on trouve déjà ce sobriquet donné aux frères Arnould. Agnès Chassard, malgré ses soixante-neuf ans, marcha courageusement au supplice. L’instrument de mort était dressé devant la promenade du Cours, vers laquelle de tous les points du département s’était dirigée une foule innombrable. Agnès Chassard, regardée comme la plus coupable, fut exécutée la dernière. Quatre fois elle vit le fatal couteau s’abaisser sur la tête de sa fille et de ses trois fils : Quelle boucherie !, s’écria-t-elle. Ce fut là le seul signe d’émotion qu’on put remarquer chez cette femme, qui, pendant tant d’années, avait été la terreur et l’effroi de la commune qu’elle habitait.

1881 — Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat

CARDINAUX.- A la faveur des troubles révolutionnaires, quand nul ordre ne régnait plus en France, une famille scélérate, étrangère d’origine à [Vittel], s’acquit par ses vols et ses assassinats, une odieuse et horrible renommée.

Cette abominable famille, du nom d’Arnoul, commit, dans les ténèbres, une longue série de forfaits. Composée d’une mère, veuve, de trois fils et d’une fille, elle avait reçu le sobriquet de Cardinaux, parce que, dit-on, ils portaient des calottes rouges.

En 1805, ces misérables furent arrêtés, traduits à la Cour d’assises d’Épinal et condamnés à mort. Les trois fils et la mère périrent sur l’échafaud, le 29 fructidor an XIII-1806. La fille alla aux travaux forcés. Le pays et les environs restèrent longtemps sous une impression d’effroi au seul nom de ces Cardinaux.

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