1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
OBERLIN.- Ce village [Waldersbach] posséda, pendant soixante ans, un Samaritain charitable, dans la personne du ministre Oberlin, né à Strasbourg, en 1740. Nommé pasteur du Ban de la Roche, composé des cinq villages de Waldersbach, de Fouday, de Zolbach, de Bellefosse et de Belmont, il y déploya un zèle incessant et infatigable.
L’absence de communication avec les contrées voisines avait fait de ce ban un pays tout à fait isolé, demeuré pauvre au milieu de contrées florissantes : Oberlin y traça des chemins au moyen desquels tous ces villages purent établir des relations entre eux et avec les pays adjacents. L’idiome des habitants était ignoré des contrées même les plus voisines : il l’étudia pour se faire comprendre d’eux et leur faire comprendre le langage de leurs voisins. L’ignorance y était grossière : il établit des écoles ; il forma des maîtres ; il éclaira les esprits ; il forma les cœurs ; il fit régner la paix en corrigeant les moeurs.
L’agriculture y était presque inconnue : il enseigna l’art de cultiver la terre, et fit naître avec une honnête aisance une vie plus forte et plus abondante. Au nom du Christ, il initia ces âmes agrestes aux principes de la vie spirituelle, non pas en leur disant, selon le principe du Protestantisme :
Voilà une Bible, lisez-la, et faites-vous une religion, mais en leur enseignant la foi chrétienne, en se constituant leur maître, en pratiquant le précepte du Sauveur :
Allez et enseignez. Heureuse inconséquence de la part de ce pasteur, traditionaliste et non rationaliste.
Oberlin s’acquit une immense popularité. Les libres penseurs, dont il était certes loin d’être l’ami, enflèrent pour lui toutes les trompettes de la renommée, par le désir hautement avoué de faire pièce au catholicisme, et son nom, très honorable sans nul doute, et qui aurait pu se passer de tels hérauts, retentit dans tous les journaux du temps. Le gouvernement, ému de ce concert d’éloges, plaça le signe de l’honneur sur sa poitrine, et il l’avait mérité.
Une chose en particulier fait honneur à cet homme de bien, c’est que jamais il ne voulut se séparer de ses chers amis du Ban de la Roche. On lui offrit un poste plus avantageux, il refusa et donna pour réponse qu’il y aurait trop à gagner et pas assez à faire : c’était la charité catholique dans l’âme d’un prétendu protestant. Oberlin mourut en 1826.
Ce pasteur fut secondé dans sa mission par une pauvre orpheline, qu’il avait élevée,
Louise SCHEPLER, qui fut pour lui une aide admirable dans sa vieillesse. Comme son bienfaiteur, elle fut d’un dévouement sans bornes : elle fonda la première salle d’asile qu’on ait vue en France et sacrifia toute sa vie au soin des petits enfants. L’Académie française lui décerna, en 1829, le prix Monthyon. Cette héroïne de bienfaisance mourut en 1837. Il est à remarquer que cette femme généreuse, pour être plus à l’aise dans ses oeuvres charitables, voua sa vie à la continence parfaite.
Ce que ces deux âmes ont fait de bien est ainsi dû, non pas au principe du Protestantisme, qui est une négation, mais à l’idée chrétienne, dont la floraison et l’épanouissement sont toujours plus ou moins vifs dans les personnes baptisées, qui n’ont pas abjuré l’Évangile. Oh! certes, de ces âmes chrétiennes à des libres penseurs, il y a la distance d’un abîme.