1848 —
Biographie vosgienne / François Vuillemin
Saint DIÉ ou DEODATUS.- Naquit vers 590, d’une noble famille de la France occidentale. Il se destina à l’état religieux, et le diocèse de Nevers le choisit pour son pasteur en 655. En 657, il assista au concile de Sens, où il connut saint Ouen, de Rouen ; saint Éloi, de Noyon ; saint Faron, de Meaux ; saint Amand, de Maëstrich ; saint Pallade, d’Auxerre ; saint Lançon, de Troyes, etc.
Désirant vivre loin du monde, saint Dié se fit donner un successeur à l’évêché de Nevers, et s’avança vers les Vosges, espérant pouvoir y vivre dans la solitude ; il n’était accompagné que de trois disciples qui ne le quittèrent qu’à la mort, Villigod, Domnole et Dieudonné. Il s’arrêta d’abord à Romont [Note 1] et y donna de si grands exemples de piété et de vertu, qu’un seigneur de ce lieu, nommé Asclas, lui assigna, sur son domaine, un cens annuel de cinq sols. Saint Dié construisit à Romont quelques cellules qu’il mit sous la direction de Villigod.
Il vint ensuite à Arrentelle [Note 2], où il commença la construction d’un monastère qu’il ne put achever, parce que les habitants ne voulurent pas lui permettre de s’établir en ce lieu. Il pénétra en Alsace et chercha à se fixer en plusieurs endroits, mais la jalousie et l’importunité qui le poursuivaient partout le forcèrent à se retirer de nouveau dans les montagnes des Vosges.
Il s’arrêta en un lieu qu’il nomma le Val-de-Galilée [Note 3], et y bâtit un monastère considérable qu’il mit sous la règle de saint Colomban. Sa profonde piété lui attira bientôt un grand nombre de disciples, et après quelques années, son nom n’était plus prononcé qu’avec vénération. Saint Dié visitait souvent saint Hydulphe, son ami, retiré à Moyenmoutier ; une fois par an, les deux saints sortaient le même jour, à la même heure, de leur monastère et se rencontraient à la moitié du chemin.
Après leur mort, les religieux de Moyenmoutier et de Saint-Dié, pour perpétuer cet usage, quittaient processionnellement leurs églises respectives deux jours après la Pentecôte, avec les reliques de leurs saints patrons, et se réunissaient, pour prier, au lieu qui avait été si souvent témoin de leurs pieux entretiens. Saint Dié mourut dans les bras de saint Hydulphe, le 19 juin 679, et fut enterré dans l’église Notre-Dame. En 1003, la duchesse de Lorraine Béatrix, ayant voulu contempler ses restes, les fit exhumer et placer dans une châsse. Lors de l’invasion des Suédois en Lorraine, cette châsse fut brûlée, et avec elle une partie des reliques qu’elle renfermait.
Note 1 : Village à 4 kilomètres, à l’ouest, de Rambervillers.
Note 2 : Aujourd’hui, Sainte-Hélène, village à 6 kilomètres, au midi, de Rambervillers, et à 10 kilomètres de Romont.
Note 3 : Childéric II, roi de France, lui assura, depuis, la propriété de toute la vallée. C’est dans cette vallée qu’est située la ville de Saint-Dié, du nom de son fondateur.
1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
DIÉ (Saint), évêque, solitaire.- Dieudonné, vulgairement Dié, né d’un sang noble, passa dans la vertu toute sa jeunesse. S’étant voué au sacerdoce, il fut appelé au siège de Nevers par les vœux du clergé et du peuple. Il y remplit la tâche d’un excellent pasteur, paissant son troupeau de ses paroles et de ses exemples, ne cherchant rien que Jésus et des âmes à lui gagner.
Après avoir passé quelques années à gouverner saintement son église, il sentit grandir en lui l’amour de la solitude, et le désir de s’y retirer, pour se livrer à Dieu seul ; ce désir l’entraîna : il se démit de sa charge, quitta le Nivernais, et s’en vint dans les montagnes des Vosges, au diocèse de Toul. Il se bâtit, avec le consentement de l’évêque saint Bodon, une cellule à Romont d’abord, puis sur le ruisseau de l’Arrentière ; mais la méchanceté des habitants de cette contrée le força d’abandonner ces lieux ; il s’enfonça dans les gorges des montagnes, alla sur le versant de l’Alsace, où il s’arrêta dans un désert nommé Villers, s’y bâtit une demeure, et y passa plusieurs années dans les austérités de la vie érémitique.
Il en fut encore expulsé par les injures, les tracasseries et les menaces des nobles et du peuple ; il rentra donc dans les Vosges, suivit le cours de la Meurthe jusqu’au pied du mont Cumbert, où il s’établit dans un lieu pleinement désert, loin des attaques des hommes. Il éleva un oratoire en l’honneur de saint Martin, et connu de Dieu seul, il vécut d’herbes et de fruits sauvages, macérant sa chair, mais vivifiant son âme dans la prière et la contemplation.
Bientôt sa réputation de sainteté franchit les monts et les forêts ; une multitude de disciples vinrent se ranger sous sa conduite, et il éleva, au confluent d’un ruisseau dans la Meurthe, un monastère qui pour cela reçut le nom de Jointure ; il appela Val de Galilée la vallée superbe qu’ils occupèrent, et que depuis on appela le Val de saint Dié. Là, l’homme de Dieu se livra tout entier aux exercices de la vie monastique, formant les autres par ses vertus et par ses leçons. Au bout de quelque temps, il vit arriver dans son désert un homme illustre par sa piété, Hydulphe, qui, abandonnant l’évêché de Trèves, épris lui aussi des délices de la solitude, venait demander à Dieudonné de partager son exil volontaire et ses travaux pour le Ciel. Ces deux grandes âmes se lièrent d’une étroite amitié, que la mort seule put rompre, et ils passèrent leurs jours à s’exciter mutuellement dans la voie des plus angéliques vertus.
Onze ans après son entrée dans le val de Galilée, Dieudonné, accablé de vieillesse, d’austérités et de travaux, se retira près de son oratoire de saint Martin, pour se préparer, dans sa petite cellule, à son passage à une autre vie, par un redoublement de prières, de jeûnes de mortifications. Il n’y séjourna pas longtemps ; saisi d’une fièvre légère, il sentait venir sa fin : il appela ses frères pour leur donner ses dernières instructions ; puis, ayant reçu des mains de saint Hydulphe les sacrements de l’église, il rendit son âme à Dieu, plein de joie. Son corps fut enseveli dans la chapelle de son monastère, et comme autrefois Antoine fit de celle de Paul, Hydulphe hérita de la tunique de son ami.
1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
Saint DÉODAT.- Nulle chaîne de montagnes, en Europe, ne vit éclore plus de fleurs de sainteté [que les Vosges]. Ces déserts se changèrent en de véritables ruches monastiques. A Luxeuil, saint Colomban et ses disciples ; au Saint-Mont, Romaric, Amé et leurs essaims de moines et de religieuses ; sur la montagne d’Hoenbourg, Odile et ses compagnes ; au Val de Galilée, une colonie de pontifes anachorètes, Déodat de Nevers, Bodon de Toul, Hidulphe de Trèves, Gondelbert de Sens. L’amour de la pénitence et une foi vive entraînent les, âmes, et donnent aux corps, exténués de privations, assez de forces pour féconder les vallées incultes, où de doux fruits mûrissent à la place des bruyères et des ajoncs stériles.
Déodat, né d’un sang illustre parmi les Francs de la Neustrie, avait passé sa jeunesse dans la pratique des vertus chrétiennes ; devenu prêtre, il fut élevé sur le siège épiscopal de Nevers ; mais bientôt, épouvanté du compte à rendre des âmes confiées à ses soins, il résolut d’aller s’ensevelir dans la solitude. Suivi de trois compagnons, Villigod, Domnole et Adéodat, touchés comme lui de Dieu, il se dirigea vers les montagnes des Vosges. Ils s’arrêtèrent à Romont, où ils furent accueillis par le seigneur du lieu, nommé Asclas. Déodat y opéra un miracle, pour récompense de l’hospitalité reçue, et ce noble seigneur le pria de lui laisser Domnole et Villigod, pour fonder un établissement religieux, auquel il assigna des revenus. Cet établissement ayant été ruiné par la suite, un moine de Moyenmoutier, nommé Hugues, vint y fonder un prieuré, en 1097.
Déodat poursuivit plus avant, et alla vers les rives du ruisseau d’Arentèle, dont les eaux limpides sortent du pied des montagnes de Bruyères, et vont se perdre dans la Mortagne au-dessus de Rambervillers. En ce lieu, qu’on nomme aujourd’hui Sainte-Hélène, il eut la pensée de fixer sa demeure ; mais ce n’était pas encore là le désert : ce pays de plaine avait des habitants, dont la méchanceté repoussa les nouveaux venus sans les connaître.
Les deux pèlerins quittèrent donc ces lieux, et s’enfoncèrent dans les montagnes, qu’ils traversèrent pour aller se reposer sur leurs pentes orientales : ils y rencontrèrent deux saints ermites, Arbogast et Florent, qui furent, depuis, élevés sur le siège épiscopal de Strasbourg, où ils continuèrent leur vie pénitente. Ils ne s’arrêtèrent point cependant près d’eux, mais poussèrent jusqu’à Ebersheim, où ils bâtirent un ermitage, qui donna naissance à la fameuse abbaye d’Ebersmunster.
L’évêque de Nevers ne devait point y fixer sa résidence. Laissant Adéodat, son disciple, à la tête des religieux qui s’y étaient ramassés, il remonta plus haut, et fut accueilli par le duc Hannon et par sa sainte femme Hunne. Après un séjour d’assez courte durée, il les quitta encore : le lieu de son repos n’était pas trouvé ; il lui fallait un désert, et ce désert, il le trouva enfin. Il vint se fixer dans cette vallée magnifique, arrosée par la Meurthe, qu’il nomma Val de Galilée, et qui devait plus tard prendre son nom et s’appeler Saint-Dié.
Le saint évêque eut à souffrir, en ce désert, de la plus cruelle pénurie ; mais Dieu, qui est bon par-dessus tout pour ceux qui l’aiment au delà de tout, lui envoya miraculeusement, comme aux Paul et aux Antoine, de quoi se sustenter. Sa retraite ne tarda pas à se découvrir, et les disciples lui affluèrent. Le roi Childéric II, informé des merveilles de pénitence qui s’opéraient dans cette solitude, lui fit concession, pour lui et les siens, du Val tout entier, depuis la source des ruisseaux qui l’arrosent, donnant pleine liberté d’y construire des cellules en tel nombre qu’on voudrait.
Déodat se disposait à bâtir un monastère près de son oratoire, dédié à saint Martin, quand un de ses religieux reçut en vision, pendant le sommeil, avis d’élever ce monastère de l’autre côté de la Meurthe. On se rendit à cet avis, après examen, et l’on choisit pour l’emplacement un tertre au pied duquel se joint à la rivière le ruisseau de Robache, et pour cette raison le monastère reçut le nom de Jointure. Un diplôme de l’archevêque de Trèves, Numérien, accepté des évêques de Toul, de Metz et de Verdun, lui accorda l’exemption de la juridiction ordinaire, et, à ce litre, il se trouva immédiatement soumis au Saint-Siège.
Les pieux moines s’appliquèrent, avec le temps, à défricher le sol et à le sanctifier par leurs vertus. Des recrues vinrent en nombre, et bientôt l’enceinte se trouva trop étroite. De petites colonies allèrent se fixer en diverses parties de la vallée, et quelques ermites s’enfoncèrent dans les forêts. Les religieux essartèrent les bois voisins de leurs cellules, ils en cultivèrent les champs, et peu à peu le val se défricha. Des paysans survinrent, qui s’établirent autour des cellules, et le val se peupla : il s’y forma des hameaux, des villages et une ville. La vallée fut une oasis de paix et d’innocence. Les villages, érigés dans la suite en paroisses, s’élevèrent jusqu’au nombre de dix-huit.
L’évêque de Nevers n’abandonna point sa cellule de Saint-Martin, d’où il ne sortait que pour donner des soins à son monastère. Il y vit arriver un jour un hôte qui lui devint bien cher, Hidulphe, archevêque de Trêves, qui descendait de son siège pour venir près de lui jouir des douceurs de la solitude. Mais un même lieu ne méritait point de cacher au monde ces deux lumières ; chacune d’elles était destinée à guider une foule d’âmes dans la voie du ciel ; sous la règle de saint Colomban, mitigée par celle de saint Benoît. Ces hommes de Dieu sacrifièrent, sur l’autel de la pénitence, jusqu’aux douceurs de l’amitié, et ils se séparèrent l’un de l’autre, en se promettant toutefois de se visiter chaque année, tant qu’ils resteraient sur la terre : ce qui ne manqua jamais dans la suite.
Hidulphe se mit à la recherche d’une solitude nouvelle, qu’il trouva dans un lieu peu éloigné, en une vallée close entre deux montagnes et tout à fait inculte, arrosée par un ruisseau que son cours rapide fit nommer Rabodeau. Il y éleva deux oratoires, l’un dédié à la Vierge et l’autre à saint Pierre, et il se livra entièrement à la vie contemplative. L’odeur de sa vie sainte ne tarda pas à se répandre, et les parfums en attirèrent un grand nombre d’âmes qui se rangèrent sous sa discipline. Un nouveau monastère s’éleva, qui prit le nom de la Haute-Pierre, d’un rocher énorme qui le dominait ; il reçut plus tard celui de Moyenmoutier, de sa situation entre Étival, Senones et Saint-Dié.
Cependant Déodat vieillissait : après avoir passé vingt années de sa vie à fertiliser la vallée hospitalière, il vit la mort approcher de sa cellule. Une défaillance le força de rester étendu sur son grabat, autour duquel s’empressèrent ses disciples éplorés. Hidulphe accourut pour aider son ami dans le combat suprême, lui administra les sacrements, et reçut son dernier soupir, après lui avoir promis de prendre soin de ses religieux. C’était en 679. Hidulphe et Déodat avaient passé, l’un près de l’autre, dans ces montagnes, huit années. avec le même coeur et la même âme.
Hidulphe restait chargé d’un double fardeau : il avait à diriger ses moines et ceux de Saint-Dié. Il eut un coadjuteur en chacun des monastères, et il se réserva la surveillance générale. La multitude continuant d’affluer à la Haute-Pierre, il se vit obligé, comme cela s’était fait dans le val de Galilée, à laisser bâtir, dans le voisinage, des cellules autour desquelles vinrent se grouper des villages, qui devinrent aussi des paroisses.
Parmi les personnages reçus au monastère de la Haute-Pierre se trouvaient trois hommes qui devinrent des saints : Spinule ou Spin, et deux frères Bénigne et Jean. Dès qu’ils furent instruits de la discipline monastique, on les vit poursuivre, tout haletants, le chemin du ciel : nul ne les vainquit en obéissance et en humilité. Un seigneur, nommé Bégon, ayant fait don à Hidulphe d’un territoire de son domaine, l’homme de Dieu y établit une chapelle avec une cellule, et il y plaça Spinule : ce lieu fut appelé Bégoncelle, c’est-à-dire cellule de Bégon. La vie de Spinule y fut courte, mais éclatante de mérites et de prodiges, qui le conduisirent bientôt à la vie éternelle.
L’archevêque de Trèves fit à son disciple chéri de magnifiques funérailles et il déposa ses restes mortels dans un cimetière qu’il avait bénit, sur le penchant d’une colline, au midi de son monastère, et où s’était élevé un oratoire dédié à saint Grégoire le Grand. Les miracles ne tardèrent pas à se produire au tombeau de Spinule, et ils attirèrent la foule, qui devint si nombreuse, qu’on finit par y établir une espèce de foire ou de marché : ce qui troublait la paix de cette solitude. Hidulphe, craignant les abus qui pourraient en résulter, dans la suite, pour le recueillement de son monastère, commanda au saint Thaumaturge de cesser les miracles : le disciple obéit à son maître, même au sein de la mort. La réputation de l’évêque anachorète se répandit au loin, et de toutes parts on recourait à ses monastères de Haute-Pierre et de Jointure. L’évêque de Ratisbonne, Érard, son frère, vint le visiter et passa quelque temps à s’édifier près de lui. Ce fut alors qu’on vit arriver au monastère de la Haute-Pierre une petite aveugle-née, fille du duc Albéric, d’Alsace, et de Béreswinde, qui avaient été les protecteurs de Saint-Dié à Ebersheim.
Ceux qui la conduisaient supplièrent les deux évêques de prendre en pitié sa touchante infortune. L’enfant n’avait pas encore été baptisée ; on fit des prières ferventes dans les deux monastères, ainsi que des jeûnes et des aumônes, et la veille de la Pentecôte Hidulphe donna solennellement le baptême à l’enfant qui fut nommée Othilie ou Odile et qui eut Érard pour parrain. Au moment où elle fut plongée dans l’eau sainte et que furent prononcées les paroles sacramentelles, une onction invisible descendit sur les paupières de la jeune fille, et la lumière du jour brilla pour la première fois dans ses prunelles, jusqu’alors enveloppées des ombres de la nuit. Elle sortit des fonts sacrés avec une vue limpide et pénétrante.
Odile ferma toujours aux vanités du monde ses yeux miraculeusement éclairés. Le siècle eut beau lui sourire, avec de brillantes espérances, elle se consacra au Seigneur, en lui vouant une perpétuelle virginité. Elle bâtit, dans la suite, un monastère sur la montagne d’Hoenbourg, qui devint un sanctuaire, où un grand nombre de vierges vinrent sacrifier les jouissances du monde aux chastes délices de la solitude et aux douces austérités de la pénitence. Cette montagne devait plus tard prendre le nom de Sainte-Odile.
Un des leudes les plus illustres de l’Austrasie, Theudoald, vint lui aussi, non plus visiter Hidulphe, mais se ranger sous sa houlette, avec son fils Albon : il fit don à l’abbaye de la Haute-Pierre d’une terre considérable, et s’occupa le reste de ses jours à gagner un héritage meilleur.
Mais le jour des récompenses approchait pour le saint vieillard, épuisé par les soins de deux grandes familles monastiques. Une fièvre le saisit, pendant qu’il veillait dans sa cellule, et cette fièvre fut mortelle : Hidulphe le sentit, et il se prépara pour son éternité. Il choisit deux de ses meilleurs disciples pour le remplacer, Raimbert à la Haute-Pierre, et Marcinan à Jointure ; il convoqua ses religieux désolés, leur demanda pour ces nouveaux chefs une obéissance parfaite, les supplia de se souvenir de lui dans leurs prières, les bénit pour la dernière fois, et, plein de jours et de vertus, il quitta un monde qui n’était plus digne de le posséder. Ce fut en 707, vingt-huit ans après la mort de saint Dié, et trente-six depuis sa retraite en ces déserts.
Ses bien-aimés disciples, Jean et Bénin, l’un prêtre, l’autre diacre, ne tardèrent pas à le suivre dans la voie de toute chair ici-bas. Exemple délectable d’amour fraternel, ils vécurent ensemble et moururent le même jour ; ils furent ensevelis et confiés à la terre dans le même tombeau, que le Seigneur daigna illustrer, par des miracles, et qui devait un jour rendre leurs reliques à nos autels.
Deux autres grands monastères avaient été fondés en ces mêmes contrées : Étival et Senones.
Étival dut son origine, comme les deux précédents, à la retraite d’un saint évêque, Bodon ou Leudin, de Toul, qui laissa son siège épiscopal pour achever de se sanctifier dans la solitude. Il dota ce monastère d’un domaine qu’il possédait dans le sud de la vallée qu’arrose la Meurthe. Il fonda aussi, à quelque distance, un monastère de femmes, pour sa fille Thielberge, qu’il avait eue d’un légitime mariage, avant d’être élevé au sacerdoce.
Senones avait encore la même origine : Gondelbert, archevêque de Sens, avait quitté son siège pour se sanctifier au désert. Il donna au monastère qu’il fonda, au sein des montagnes, le nom de Senones, en mémoire de la ville qu’il avait abandonnée, et il mit sous la règle de saint Benoît les religieux qui vinrent s’y ensevelir avec lui. Ce monastère fut, comme celui de Jointure, le centre autour duquel s’élevèrent des hameaux, des villages et enfin une ville.
Marcinan et Raimbert marchèrent fidèlement sur les traces de saint Dié et de saint Hidulphe, ainsi que les successeurs de saint Bodon et de saint Gondelbert. Mais les choses ne peuvent durer sans changement en ce monde : l’abbaye de Senones, après avoir eu six abbés réguliers, tomba en commende, et Charlemagne la donna, on ne sait pourquoi, à l’évêque de Metz, Engelrame. Les religieux virent ce changement avec grande peine, et cet évêque, en 785, se vit forcé à se démettre de ce bénéfice en faveur d’un religieux de l’abbaye de Gorze, nommé Norgandus. Le monastère des religieuses d’Étival fut donné par Charles le Gros à l’impératrice Richarde, son épouse, qui le réunit à celui d’Andlau. Toujours les dépositaires du pouvoir temporel ont voulu, plus ou moins, empiéter sur les droits de la conscience.
L’intrusion des gens de guerre dans nos abbayes avait causé de grands maux ; les cloîtres se virent transformés en espèces de camps militaires. Ces moines d’espèce nouvelle portèrent dans les asiles de la piété les moeurs des soldats, et, en usurpant, par convoitise de leurs biens, l’habit des religieux, ils firent calomnier les ordres monastiques, dont le but est de faire fleurir l’esprit de sacrifice, la science et la charité. La désolation régna dans les lieux saints ; ce fut un vrai temps de décadence. Dans son histoire de Saint-Dié, M. Gravier préfère attribuer cette décadence à l’avarice, à l’ambition et à l’immoralité des moines ; c’est joindre la calomnie à l’impiété ; c’est insulter à des victimes.
La preuve en est dans un séjour de l’évêque d’Aquilée, Fortunat, parmi les moines de ces contrées. Exilé de sa patrie, ce saint prélat avait visité l’Orient, et sa piété l’avait conduit au sépulcre du Sauveur. Désolé des malheurs de Sion, il vint en Occident supplier le grand empereur Charles d’intervenir en faveur de la Terre sainte près du calife Haroun al-Rachid.
Heureux d’accueillir cet évêque persécuté pour la foi, Charlemagne lui confia le gouvernement de l’abbaye de Moyenmoutier. Sa douceur et sa sainteté y virent de nouveau régner la ferveur primitive ; les religieux n’y avaient plus qu’un coeur et qu’une âme. Deux astres de sainteté y brillèrent alors, sous sa conduite, un prince d’Orient nommé Lazare et sa fille Asa, qui mena une vie toute céleste, recluse dans une cellule, près d’un oratoire de saint Èvre.
Peu de temps après, la cupidité des laïques vint encore envahir les monastères et désoler la sépulture des saints ; les princes du siècle usurpèrent de nouveau l’héritage des cénobites, et profanèrent un sol trempé des larmes et des sueurs des anachorètes.
Pour comble de malheur, survint une irruption des Huns, qui ravagèrent l’Austrasie, et qui ruinèrent les beaux monastères des Vosges : celui des religieuses d’Étival fut entièrement détruit. « On peut voir, écrivait Ruyr en 1634, à cinq cents pas d’Étival, les masures et fondements de ce monastère situé vers le couchant, où autrefois habitaient moniales, et encore y reste un oratoire représentant le choeur d’une église que l’on dit la chapelle des Dames ».
C’était au Xe siècle. Il ne resta que six ou sept moines dans les quatre monastères d’hommes après ces affreux désastres.