1838 —
Annuaire administratif et statistique des Vosges 1838 / Charles Charton
NICOLAS François, né à Épinal en 1742, se voua à la fois à l’enseignement et à l’état ecclésiastique. Doué de talents supérieurs, il professa avec distinction la rhétorique à Toul, au collège de Saint-Léon, remplacé plus tard par celui de Saint-Claude , fondé dans la même ville par M. Drouas, ancien évêque de Toul. Il devint ensuite curé de Tantonville (Meurthe), et remplissait encore ces fonctions au moment où l’assemblée constituante décréta la constitution civile du clergé, et astreignit les ecclésiastiques au serment. Sans prévoir et surtout sans désirer la scission que la prestation de ce serment fit éclater entre les ecclésiastiques et même entre les laïques, M. Nicolas crut devoir se soumettre à cette exigence du nouveau pouvoir et promettre fidélité à la charte qu’il venait de créer. Les opposants le rangèrent au nombre des prêtres à qui ils donnèrent le surnom de jureur, et dont ils se séparèrent entièrement.
L’exemple de M. Nicolas ne fut imité ni par M. de la Fare, évêque de Nancy, ni par les chanoines de la cathédrale : la privation des fonctions sacerdotales qu’ils exerçaient suivit de près leur refus d’obéir à la loi, et les électeurs ne tardèrent pas à se réunir pour leur nommer des successeurs. Le chapitre fut supprimé et remplacé par un conseil épiscopal, où l’abbé Nicolas siégea jusqu’à ce que la tourmente révolutionnaire ferma les églises et dispersa tous les prêtres sans distinction, soit qu’ils eussent ou qu’ils n’eussent point prêté serment à la constitution.
Vers la même époque, l’instruction publique fut assise sur de nouvelles bases. Une loi institua les écoles centrales de département. M. Nicolas, qui vivait dans la retraite, en sortit pour faire partie du jury chargé de l’organisation de l’école centrale de la Meurthe, et occuper dans cet établissement la chaire des belles-lettres. Il y rencontra des professeurs de rare mérite, qui, comme lui, s’attachèrent à rendre florissante cette nouvelle institution et à répandre le goût des bonnes études, malgré les difficultés d’une époque peu propre à les favoriser. Là, de même que dans l’exercice des fonctions du sacerdoce, l’abbé Nicolas sut se concilier l’estime et l’affection de ses disciples et des hommes placés dans une haute position sociale.
Lorsque le calme parut renaître et que les temps, devenus meilleurs, permirent aux ecclésiastiques qui n’avaient pas quitté le sol de la patrie, de desservir de nouveau les autels, M. Nicolas, cédant à l’impulsion de son zèle apostolique et aux instances des personnes considérables de Nancy, exerça gratuitement, dans la cathédrale de cette ville, la seule église qui y fut alors réouverte, les fonctions du saint ministère. Ses efforts tendirent à raviver la foi, à rappeler les sentiments religieux chez ceux qui s’en étaient dépouillés par crainte ou par forfanterie, et à détruire les germes de division jetés parmi ses ouailles.
Ses travaux, son dévouement, sa rare capacité, sa dévotion sincère, attirèrent sur lui l’attention des électeurs, lorsqu’il fallut pourvoir au siège épiscopal de Nancy, devenu vacant par la fuite de M. de la Fare et la mort de M. Lalande, son successeur. L’abbé Nicolas, dont les regards n’avaient jamais osé se porter vers ce poste éminent, témoigna hautement l’intention de ne point l’occuper, préférant rester dans la position plus humble de curé de la cathédrale ; mais excité par les notabilités locales, désireuses de voir à la tête du clergé du diocèse un ecclésiastique aussi éclairé et aussi respectable, il consentit à devenir évêque constitutionnel de la Meurthe, et il fut promu à cette dignité en 1792. Le département n’eut point à se repentir de cette résolution généreuse, qui exposa M. Nicolas à tant de tracasseries et d’ignobles calomnies, que son beau caractère et sa vertueuse conduite auraient dû cependant éloigner de lui.
M. d’Osmond, nommé à l’évêché de Nancy selon le concordat de 1802, vint remplacer dans les fonctions épiscopales M. Nicolas, qui les quitta sans regret et rentra dans la vie de simple prêtre. Toutefois, il crut devoir auparavant remettre, comme évêque, le siège qu’il abandonnait à son successeur ; mais M. d’Osmond ne le permit point, et se fit installer par quelques chanoines, restes de l’ancien chapitre, en présence même de M. Nicolas, qui assista à cette installation revêtu de ses habits pontificaux. Un affront aussi humiliant aurait ulcéré tout autre cœur que celui de l’honnête ecclésiastique qu’il bravait ; M. Nicolas n’en témoigna néanmoins aucun mécontentement, et se livra avec une nouvelle ardeur à l’enseignement des belles-lettres, au milieu des nombreux élèves que son érudition et son excellente méthode groupaient autour de lui. Il fut surpris dans ses utiles et honorables travaux par une maladie grave, qui l’enleva le 24 juillet 1807, dans un état de calme et de résignation que sa profonde piété et sa force d’âme avaient consolidé chez lui.
Ses funérailles donnèrent lieu à de déplorables désordres. Comme professeur et comme évêque, M. Nicolas s’était fait des partisans dans toutes les classes de la société : ceux-ci voulurent qu’il fut enterré avec les honneurs et les insignes épiscopaux ; le clergé diocésain s’y opposa, et lorsque le cortège se mit en marche, des murmures se firent entendre, des menaces même furent proférées contre les prêtres qui en faisaient partie. Mais le mécontentement de la foule se manifesta plus énergiquement, quand les dépouilles mortelles de l’abbé Nicolas furent déposées dans la tombe : les clameurs s’élevèrent avec une nouvelle violence ; le peuple se précipita sur le clergé, s’empara des cierges, des croix et des autres emblèmes de la religion chrétienne, les brisa et les jeta dans la fosse qui venait de s’ouvrir. On aurait sans doute, avec plus de tolérance religieuse, prévenu cette profanation des choses saintes, des derniers devoirs rendus à un homme de bien et de l’asile sacré des morts.
Si, comme cela arrive souvent, même aux plus vertueux, les ennemis de M. Nicolas, loin d’être désabusés par la loyauté de son caractère et la sagesse de sa conduite, insultèrent au contraire à sa mémoire, les personnes qui avaient su l’apprécier se hâtèrent de le défendre contre ces outrages, et inscrivirent sur son tombeau les épitaphes que nous reproduisons ci-après.
M. Nicolas n’a laissé aucun autre ouvrage que le
Cours de littérature professé par lui au collège de Toul.
INSCRIPTIONS
gravées sur le monument élevé dans le cimetière de Nancy (est), à M. Nicolas, évêque démissionnaire du département de la Meurthe.
D. O. M.
Hic jacet
Ill. ac. r. r.
In Christo pater,
Franciscus Nicolas,
Olim episcopus murthanus :
Qui, bonus pastor,
Dispersum suscepit gregem,
Rexit collectum,
Verbo veritatis pavit,
Confirmavit exemplo,
Obiit die julii 24, anno 1807.
Ætatis 66.
Qui ab eo dum vixit
Colendæ fidei, virtutis, patriæ,
Præcepta et exempla sumpserant,
Hoc amoris et desiderii,
Monumentum
Memores posuere.
Requiescat in pace.
INTEGER VITÆ,
Moribus suavis et alloquio,
Humaniores litteras
Et ipse inter eruditos
Excoluit diligentissime :
Et adolecentes
Præceptoris et artis
Jucunditate delinitos,
Uberrimis eloquentiæ fontibus
Imbuit.
VIR
Proposito sanctissimus,
In periculis constans,
Rem publicam votis,
Consiliis municipes
Juvit indefessus :
Inter sacra civiliaque munia
Eo temperamento versatus
Ut nihil unquam religioni
Patriæ caritas,
Detulit.
|
D. O. M.
Ci-gît
Très illustre et très vénérable Père en J.-C.
François Nicolas,
Evêque démissionnaire du département de la Meurthe,
Qui, en bon pasteur
Trouvant le troupeau dispersé,
Le réunit, le gouverna,
Le nourrit de la parole de vérité,
Le fortifia par son exemple
Et mourut le 24 juillet 1807,
Agé de 66 ans.
Ceux qu’il avait formé pendant sa vie,
Par ses leçons et par sa conduite,
A s’attacher à la foi, à la vertu, à la patrie,
Lui ont élevé ce monument,
Preuve durable de leur amour
Et de leurs regrets.
Intègre dans la vie privée,
Doux dans ses mœurs, aimable dans la société,
On le vit, au milieu des savants,
Travailler sans relâche
Aux progrès des lettres, des arts et des sciences,
Et la jeunesse, également captivée
Par la douceur du maître et par les charmes de l’art,
Apprit à puiser
Aux plus pures sources de l’éloquence.
Homme courageux,
Pur dans ses intentions,
Ferme au milieu des dangers,
Toujours infatigable,
Il servit la chose publique par ses suffrages
Et les habitants de cette ville par ses conseils :
Placé entre les fonctions du saint ministère
Et les devoirs du citoyen,
Il sut garder un si juste tempérament
Que l’amour de la patrie
N’ôta jamais rien aux droits de la religion. |
HOMMAGE
déposé sur la tombe de M. Nicolas, évêque de Nancy, par M. Pellet, d’Epinal, son disciple, bâtonnier de l’ordre des avocats.
Par ses rares talents, par ses vertus sincères,
Il sut nous faire aimer le culte de nos pères ;
Dans des temps de discorde et de calamités,
Il garda les autels lâchement désertés.
Le peuple, édifié par son zèle céleste,
De la mitre sacrée orna son front modeste.
L’hypocrite frémit ; le fanatisme affreux
Lança sur ce prélat ses serpents venimeux ;
Jusque dans le tombeau, leur rage insatiable,
Outragea sans pitié ce prélat respectable ;
Mais des bons citoyens, jusqu’à son dernier jour,
Sans cesse il mérita le respect et l’amour :
La haine des méchants mit le comble à sa gloire.
Longtemps les vrais chrétiens chériront sa mémoire :
En dépit de l’envie, en tout temps, en tout lieu,
Qui du peuple à la voix aura celle de Dieu.