1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
MALGAIGNE (Joseph-François), né à Charmes le 14 février 1806 de François et de Madeleine Bocatte, est mort à Paris en 1865.
Il fut élevé par la puissance du travail, à travers mille obstacles, de la position la plus humble à la fortune, aux honneurs, à la réputation scientifique la mieux établie. Il était fils et petit-fils d’officiers de santé ; le grand-père avait succombé à la fatigue en donnant ses soins aux nombreux soldats atteints du typhus pendant la funeste retraite de 1813 ; le père qui avait servi dans les armées en qualité de chirurgien, revint à Charmes recueillir le modeste héritage de la plus noble victime de l’épidémie. Convaincu que le typhus est contagieux, il voulut établir une ambulance éloignée de la ville ; on s’y opposa, on plaça un ou plusieurs malades dans chaque ménage de la petite ville, et bientôt des familles entières disparurent, victimes du fléau et de l’ignorance. La neuvième partie des habitants succomba.
Malgaigne était bien jeune alors, mais il se rappela toujours de la douleur que ressentit son père en présence de l’opposition qui lui était faite dans cette grave question où la vie de toute une population était en jeu. Son honorable père fut sur le point de quitter la ville, en la laissant responsable de toutes les victimes du fléau.
L’instruction de notre savant docteur fut confiée à l’instituteur de Charmes, son père lui ayant montré qu’il n’est pas besoin d’être savant pour être homme de bien. Il ne voulait, du reste, faire de son fils qu’un officier de santé. Le curé Matsuque ayant monté un petit collège dont la renommée s’étendit dans tout le pays, le jeune Malgaigne y entra, y fit de rapides progrès. Il fixa bientôt l’attention de son professeur, qui cultiva avec un soin particulier cette nature exceptionnelle, en lui prédisant une haute position dans l’avenir.
En 1821, Malgaigne quitta Charmes et alla à Nancy pour y terminer ses études classiques ; le 12 novembre 1822, il avait alors seize ans, il commença ses études en médecine et prit sa première inscription à l’École de Nancy. Il s’occupa aussi des Lettres avec une certaine passion. Il devint rédacteur du Spectateur de la Lorraine. A 19 ans, il fut reçu officier de santé, et l’académie de Stanislas le couronnait à cette époque pour son poème sur la mort de Charles-le-Téméraire. Mais les aspirations de Malgaigne s’élevaient plus haut que ce diplôme d’officier de santé. Son père voulut qu’il s’arrêta là...
C’est alors que la lutte avec le besoin commença, et qu’au lieu de baisser, le jeune Malgaigne grandit. Le feu sacré du travail et de la science s’empara de son âme. Il n’avait pas encore vingt ans ; avec sa vive imagination, il chercha les moyens de se frayer passage dans le sentier étroit qui mène à la fortune, à la gloire. De rédacteur il devint secrétaire de M. de Villeneuve, qui travaillait à l’histoire de l’Ordre de Malte, et, pendant ce temps, il fit l’ébauche d’une tragédie qu’il faisait jouer en sa présence, dans une arrière-boutique, par une famille d’artisans, à la lueur d’une lampe... (Quel est l’artiste qui nous donnera ce tableau ?) Ses facultés se développaient avec tant de rapidité que Malgaigne songea à quitter la capitale de la Lorraine, et alla se fixer à Paris.
Ses économies étaient légères, il fit son budget et il trouva qu’il pouvait pendant six mois dépenser dix-sept sous par jour. Il ne fit pas de dettes, mais il ne refusa pas l’appui qu’un ami d’enfance, M. Chardin, eut le bonheur de lui proposer. Après bien des privations et un travail opiniâtre, sa volonté ferme et absolue lui fit surmonter toutes les difficultés, et, en 1826, après trois concours, il fut nommé élève de l’École pratique ; puis externe des hôpitaux en 1827, ensuite élève du Val-de-Grâce en 1828. La carrière de la chirurgie militaire comblait ses vœux. A la même époque il recevait un prix de la Société médicale d’Émulation, au sujet d’un mémoire sur une nouvelle théorie de la voix humaine. A cette époque il avait perdu son père, et l’humble héritage qu’il avait partagé avec sa sœur, l’aida à niveler sa position. Il était riche, il ne devait plus rien. Cette même année, il remporta le second prix des élèves surnuméraires, ce qui lui donnait le droit de rester au Val-de-Grâce. Il n’en fut pas ainsi : il reçut l’ordre de partir. En présence d’un pareil déni de justice, il donna sa démission.
La révolution de juillet venait d’éclater ; tous les peuples de l’Europe se ressentirent du choc de ce bouleversement. Tous les yeux se tournèrent vers la Pologne, qui tentait un sublime effort pour recouvrer son indépendance. Malgaigne se fait inscrire l’un des premiers et part à la tête d’une ambulance, composée de neuf chirurgiens et de dix sous-aides. Notre généreux compatriote arrive, lutte avec la plus grande énergie, rend les plus grands services à ce peuple malheureux, reçoit en récompense de son courage à l’assaut de Varsovie, la décoration de l’ordre du Mérite militaire de Pologne, et ne quitte ce pays qu’avec son dernier défenseur. Il rentre à Paris, travaille de nouveau et se livre aux grandes études sur la théorie de la voix, et, pendant dix-huit ans, sans relâche, observe, étudie sur les hommes et les animaux sur cette grande question qui fait l’objet de plusieurs mémoires qui font sa gloire et l’honneur de la chirurgie militaire.
En 1835, il est nommé agrégé à la Faculté de médecine. C’est à cette époque que dans la Gazette médicale, Malgaigne étonna les princes de la science, par un travail sur la médecine et la chirurgie polonaise, et par différents articles sur la chirurgie en général. Puis, enfin parut le Manuel de médecine opératoire, qui devait atteindre sa septième édition et être traduit dans toutes les langues. Dans la même année, il fut nommé chirurgien du bureau central des hôpitaux de Paris.
Plus il avance, plus il écrit. Tout ce qu’il publie a le cachet du savant ; rien ne lui échappe, il entre dans les plus petits détails, il aborde de la manière la plus hardie et la plus vraie toutes les plus hautes questions. Comme historien et critique, il a établi un système qui fait loi. Adversaire impitoyable de tout ce qui ne lui semblait pas résolu, dans tout il voulait des preuves et partout il en donnait. Le caractère dominant de son génie le poussait dans ses discussions à des saillies, où toujours pétillait l’esprit assaisonné du sarcasme le plus drolatique et le plus écrasant. Il dominait et sortait toujours vainqueur. Malgaigne eut le triomphe de pouvoir rassembler dans l’amphithéâtre du bureau central des hôpitaux, à côté des chaires de clinique de l’Hôtel-Dieu, non seulement les élèves, mais encore les plus vieux comme les plus jeunes praticiens de la ville, et des médecins de toutes les nations. Il avait conçu le plan d’un immense ouvrage sur la médecine et la chirurgie, mais il aurait fallu vivre deux fois.
Son introduction à l’édition des oeuvres du grand réformateur du XVIe siècle, est un travail immense ; vaste érudition, exactitude sévère, style clair et précis, verve, chaleur, éloquence, tout est complet, tout y est réuni : les qualités du chirurgien, de l’écrivain, du philosophe.
Il rédigea pendant plus de douze ans son journal, qui est un monument pour la science.
Malgaigne, par la vivacité de ses controverses, s’engagea dans un conflit devenu célèbre.
Élevé par hasard, en 1846, à la présidence d’une réunion préparatoire aux élections d’un collège de la Seine, il fut adopté pour candidat de l’Opposition, et un an plus tard il était nommé député avec plus de 200 voix de majorité. La révolution de 1848 rendit à l’Académie son puissant orateur, et c’est dans cette même Académie, où il avait tant brillé, que son talent vint s’évanouir.
En 1865, il fut appelé à la présidence ; il n’en occupa le fauteuil qu’un moment et ce fut pour y mourir d’une affection cérébrale, à l’âge de 59 ans, laissant au monde le souvenir d’une grande figure dans la chirurgie du XIXe siècle.
La ville de Charmes, riche en revenus, n’oubliera pas qu’elle a donné le jour à une des plus grandes célébrités de France, elle a un devoir à remplir... Elle le remplira. En attendant, comme parent et ami de Malgaigne, je lui ai consacré ces quelques pages, faible et fragile piédestal, il est vrai, mais, qui sera bientôt remplacé par le granit et le bronze.
1890 —
Annuaire des Vosges / Léon Louis
MALGAIGNE François Joseph.- Tous les Vosgiens connaissent la petite ville de Charmes, si joliment assise sur les bords de la Moselle ; beaucoup savent-ils qu’il est né à Charmes, de race bien vosgienne, un des hommes les plus distingués de la médecine contemporaine, chirurgien éminent et original professeur à la Faculté de Paris, membre et président de l’Académie de médecine, etc., véritable savant et admirable orateur ?
On devrait pourtant d’autant mieux garder son souvenir en notre pays que sa vie offre de beaux exemplaires de plusieurs qualités essentiellement lorraines, plus particulièrement vosgiennes, à tel point que, sans conteste, Malgaigne dut en grande partie à ces dons de terroir ses succès et d’arriver à la haute situation qu’il occupa.
Né à Charmes le 14 février 1806, Malgaigne (François-Joseph) fut dès son jeune âge destiné à la profession médicale par son père, qui était officier de santé. Le grand-père, également officier de santé à Charmes, avait succombé à la fatigue subie en soignant les nombreux soldats atteints du typhus pendant la funeste retraite de 1813. Le père, qui avait été chirurgien aux armées, était rentré dans sa ville natale ; lui aussi, il soigna avec le plus grand dévouement les malades frappés par la terrible épidémie.
Il n’avait pas d’autre ambition pour son fils que de faire de lui son successeur. Aussi le mit-il simplement à l’école primaire. Heureusement, l’enfant y fut vite remarqué et on le fit entrer dans un petit collège qui avait été fondé et était dirigé par un ecclésiastique instruit. Cet excellent professeur s’aperçut qu’il avait un élève exceptionnellement intelligent et sut lui donner une très bonne éducation classique. Malgaigne n’eut pas de peine à la compléter et à l’achever lui-même, quand, en 1821, il se rendit à Nancy pour commencer ses études médicales.
Ses goûts littéraires très vifs l’amenèrent alors à publier quelques articles dans le journal Le Propagateur de la Lorraine ; il ébaucha même une tragédie, et l’on a raconté que, pour juger de l’effet de son oeuvre, il avait transformé en acteurs toute une famille d’artisans qui la jouait devant lui dans une arrière-boutique, à la lueur d’une lampe. Coïncidence curieuse ! un des plus grands savants de cette époque et de tous les temps, notre illustre physiologiste Claude Bernard, comme Malgaigne, encore étudiant, écrivait, lui aussi, une tragédie à peu près au même moment. Tout cela n’empêcha pas Malgaigne d’être reçu, â l’âge de 19 ans, officier de santé.
Le désir de son père était accompli. Mais l’ambition, le besoin d’apprendre plus et mieux, le désir de]a recherche s’étaient emparés de Malgaigne. Il voulut, prenant conscience de la valeur de son esprit et le sentant se développer, poursuivre ses études et refusa de rentrer à Charmes. La volonté de son père n’était pas moins ferme que la sienne : il fut abandonné à lui-même. Bien entendu, il était sans aucune ressource. Le journalisme lui en procura : au Propagateur de la Lorraine, on avait remarqué ses articles ; l’imprimeur lui en proposa la direction. Malgaigne accepte. Le voilà à l’oeuvre. Mais, journaliste, il montre une vivacité de plume semblable à la vivacité de parole qui caractérisera plus tard le professeur ; craignant pour son journal les rigueurs administratives, l’éditeur offre une indemnité à Malgaigne.
Là-dessus, celui-ci s’empresse de mettre à exécution un projet qu’il caressait fort probablement depuis longtemps déjà. Il se rend à Paris.
Il y trouva la pauvreté, presque la misère, car il n’eut d’abord pour vivre que 85 centimes par jour. Et quels ne devaient pas être ses soucis, en voyant de jour en jour s’épuiser les faibles ressources qu’il tenait du journal de Nancy ! Et ces inquiétudes ne devaient-elles pas être d’autant plus amères qu’il se sentait plus digne d’apprendre et plus capable de satisfaire son ambition ? Mais il ne perdit jamais courage, étant bien pourvu de ténacité vosgienne ; il trouva quelques leçons d’anatomie et de physiologie à donner ; il écrivit dans les journaux de médecine. Au bout de quelque temps, il eut à partager avec une soeur le petit héritage paternel (une maison, un jardin, quelques champs) ; tout le produit lui servit à continuer ses études. Malgré ces tracas, au milieu de cette lutte presque quotidienne contre les nécessités de la vie, il commençait de recueillir le fruit de son labeur : trois concours successifs l’avaient fait nommer élève de l’École pratique (1826), externe des hôpitaux (1827), élève de l’École de santé militaire du Val-de-Grâce (1828). Cette même année (1828), la Société médicale d’émulation lui décernait un prix pour un intéressant mémoire sur une nouvelle théorie de la voix humaine.
Par son entrée au Val-de-Grâce, Malgaigne semblait être sûr de son avenir. Mais il y a souvent de l’imprévu dans sa vie, curieux et intéressant imprévu, parce qu’il sort du fonds même de l’homme, produit direct de son caractère, de ses idées, de sa volonté, et non du jeu fortuit de circonstances accidentelles. Le futur chirurgien militaire avait remporté le second prix des élèves stagiaires. Or, ceux qui étaient sortis les deux premiers du concours restaient de droit attachés au Val-de-Grâce. Cependant, on envoya six mois après Malgaigne dans un régiment pour y remplir l’emploi de son grade. Il vit dans cette mesure une injustice et donna sa démission.
Alors il se hâte de passer sa thèse de docteur. Nous sommes en 1831. A la suite de la révolution de Juillet, la Pologne, dans un ardent effort pour recouvrer son indépendance, s’est soulevée tout entière contre la domination russe. Le gouvernement français ne fait rien pour elle, mais la France lui envoie des hommes et des armes. Malgaigne possède aussi cet esprit d’entreprise et de combat qui a fait sortir du sol vosgien, du sol lorrain, autrefois et de nos jours, tant de brillants et énergiques soldats, dont les noms restent chers au souvenir du pays. Il part comme chef d’une ambulance militaire importante, organise le service médical, suit toute la campagne, assiste à l’assaut de Varsovie, où il est décoré de l’Ordre du Mérite militaire de Pologne ; bref, ne quitte la Pologne qu’avec son dernier défenseur.
De retour à Paris. il reprend ses études. Ici commence en quelque sorte la seconde période de sa vie, la période, non pas des succès - il en remporta toujours, de même que toute sa vie il soutint des luttes -, mais des résultats et des honneurs. En 1835, il est nommé professeur agrégé à la Faculté de médecine, et, à la suite d’un autre concours non moins brillant, chirurgien des hôpitaux. Il institue à l’École pratique des cours publics d’anatomie chirurgicale, qu’il continue pendant quatre ans avec un rare succès, devant un nombre considérable d’auditeurs, attirés et retenus par sa science profonde, par son talent de parole et assurément aussi par son originalité paradoxale. C’est là que Malgaigne se révéla véritable orateur. En même temps, il publie de nombreux et remarquables travaux qui établissent solidement sa réputation de savant chirurgien. En 1850, il est nommé professeur de médecine opératoire à la Faculté. Il était, depuis l’année 1846, membre de l’Académie de médecine, qui le choisit pour président en 1865. En 1847, il fut élu député de la Seine, mais la Révolution de 1848 le rendit à ses travaux. Ses succès de professeur et d’orateur académique furent aussi grands qu’ils restèrent constants. C’est sur son fauteuil de président de l’Académie qu’il fut frappé d’une attaque d’apoplexie, le 10 janvier 1865 ; il ne se releva pas de ce coup et traîna lentement son existence jusqu’au 17 octobre. Il mourut donc à l’âge de 59 ans.
Telle est brièvement la vie de Malgaigne. Parlant de lui en 1847, un journal de la Lorraine disait que son histoire avait presque la magie d’un conte d’Hoffmann. Il n’y a rien pourtant de merveilleux dans cette existence ; au contraire, une logique intime et profonde l’a dirigée dès le début et la soutient jusqu’au bout. Ce qui a fait de l’humble officier de santé un chirurgien illustre, professeur incomparable, c’est le travail persévérant, c’est la volonté tenace et d’autant plus opiniâtre que l’esprit qu’elle mène a plus conscience de sa valeur - ce sont des vertus de notre pays vosgien. Pour celui qui se voue à la science, sans l’étude incessante, les plus éminentes qualités d’esprit restent stériles. Celui-ci l’avait bien compris, qui sut travailler avec ardeur toute sa vie.
Ce travail fut des plus féconds. Malgaigne a laissé des oeuvres nombreuses, la plupart remarquables et originales. Ce ne serait pas le lieu d’en parler ici ; mais il faut au moins citer les principales : son Manuel de médecine opératoire, qui devint classique et fut traduit à peu près dans toutes les langues [Note ; son Traité d’anatomie chirurgicale, où son esprit critique et sa verve paradoxale se donnèrent carrière ; ses Leçons sur les hernies, ses Leçons d’orthopédie, deux ouvrages pleins d’enseignements nouveaux ; un grand nombre de mémoires sur une foule de questions de pathologie chirurgicale ; et enfin son Traité des fractures et des luxations, oeuvre véritablement capitale et qui fait toujours autorité. Presque tous ces travaux se distinguent par l’abondance des documents, la rigueur de l’analyse, la sévérité des déductions.
Malgaigne en a encore donné d’autres d’un autre genre et de premier ordre également : ce sont en quelque sorte des fragments d’une grande histoire de la chirurgie, conçue sur un très large et admirable plan, dont il nourrissait le projet : Lettres sur l’histoire de la chirurgie, Études chirurgicales sur la Bible, Des Asclépiades et des Asclépions, etc, et surtout son édition des OEuvres complètes d’Ambroise Paré, avec une introduction magistrale sur l’origine et les progrès de la chirurgie en Occident, du sixième au quatorzième siècle, et sur la vie d’Ambroise Paré, et avec des notes historiques et critiques. Ce travail, d’une grande et sévère érudition, d’un style chaleureux, mais précis, a prouvé que Malgaigne était un critique et un écrivain, en même temps qu’un savant.
Quel prodigieux labeur et quelle puissance d’esprit ! Qu’on réfléchisse aux connaissances de toute nature, philologiques, historiques, scientifiques, nécessaires pour dépouiller seulement tant d’anciens livres, manuscrits, chroniques, et à l’effort critique indispensable pour faire sortir d’un tel amas de documents quelques idées simples, claires, montrant l’origine, le développement, les rapports des écoles médicales du Moyen-âge : Salerne, Bologne, Paris, etc. ! Malgaigne n’a pu mener à bonne fin cette oeuvre entière ; mais la seule idée de cet immense travail atteste combien était forte l’éducation classique qu’il avait su se donner. Et qu’on n’oublie pas que ses recherches purement scientifiques étaient poursuivies simultanément, et soit malgré le labeur et les préoccupations des concours qu’il eut à subir pour l’agrégation et le professorat, soit au milieu des soins de son enseignement !
Le professeur égalait, si même il ne surpassait le savant. Il existe encore beaucoup d’anciens élèves de Malgaigne : tous ont gardé le plus saisissant souvenir de sa parole : merveilleusement claire et facile, et en même temps très énergique et pleine de verve, avec des brutalités d’expression, avec une âpre ironie, avec un geste entraînant, et, achevant de lui donner quelque chose de caractéristique, avec un accent un peu nasal, telle était cette parole d’orateur. Certaines leçons d’ouverture de Malgaigne sont restées justement célèbres, non pas tant cependant que ses discussions à l’Académie de médecine. Dans ses discours, après qu’il avait exposé et examiné la question controversée ou avant ou pendant cette exposition, mais presque toujours, il prenait à partie ses adversaires, et par ses mots mordants avait déjà bataille gagnée. On rapporte que dans une discussion fameuse sur l’utilité du séton en thérapeutique, s’adressant à son adversaire, le Dr Bouvier, qui à ce moment avait un oeil malade, il commença par ces mots : Mon contradicteur, Messieurs, n’y voyait pas clair quand…
Mais on ne s’arrêterait plus à vouloir citer des mots de Malgaigne, orateur académique, ou ses mots d’examinateur ; plusieurs de ces derniers font encore aujourd’hui la joie des étudiants. Où Malgaigne mit peut-être le mieux au jour son rare talent de parole, c’est dans une circonstance mémorable de sa vie, lors d’un procès que lui avait intenté son confrère, le docteur J. Guérin. Fût-ce le souvenir classique du célèbre médecin du XVIIe siècle, de Guy Patin se défendant lui-même en une semblable occurrence, qui inspira cette résolution à Malgaigne ? Le fait est qu’il voulut se défendre lui-même en première instance et en appel ; et il étonna, dit-on, par son éloquence les plus grands orateurs du barreau ; il gagna son procès, après avoir ravi les juges et l’auditoire.
- Dans ce professeur à la parole précise, mais ardente, et humoristique aussi, toujours prêt à lutter pour ses idées, prompt à la défense, plus prompt encore à l’attaque, ne retrouverait-on pas encore la marque de notre race ? Il n’est pas bien rare en Lorraine, ce tour d’esprit. Même quand ils vivent d’une vie purement intellectuelle, quand ils se vouent à la recherche scientifique, ces gens des Vosges, par quelque côté, restent hommes d’action énergique.
Il convient d’ajouter que Malgaigne fut, au dire de tous, et resta toujours un homme d’honneur et un homme de bien ; il avait hérité et garda intactes les qualités de coeur de son grand-père et de son père. C’est lui qui proposa à la Société de chirurgie cette devise, la sienne aussi vraiment : Vérité dans la science ; moralité dans l’art.
Tel fut essentiellement, et sans entrer dans les détails, Malgaigne. Sa vie, d’autre part, on l’a vu, a été belle, utile et assurément non sans bonheur. Mais l’homme ne méritait-il pas cette vie ? Il en fut constamment digne ; il n’y fut jamais inférieur.
Note : On l’édite encore aujourd’hui, et cette année même une nouvelle édition en paraissait par les soins de M. Le Fort, professeur de clinique chirurgicale à la Faculté, qui est le gendre de Malgaigne. C’est à l’obligeance du professeur Le Fort que je dois la plupart des documents qui m’ont servi pour la rédaction de cette courte étude.
[Annuaire 1890, signé « Dr E. GLEY. Paris, le 31 octobre 1889 », p. 44-49].