1829 —
Biographie historique et généalogique / Louis Antoine Michel
JEANNE D’ARC.- Personne n’ignore la vie de cette héroïne ; fille d’un paysan, née, suivant l’opinion commune, à Domremy, près de Vaucouleurs vers l’an 1412. Elle fit lever le siége d’Orléans, facilita le sacre de Charles VII à Reims en 1429, et fut brûlée vive par les Anglais à Rouen en 1431 ; Voy. Statistique historique p. 30 ; voyez aussi son histoire, publiée par l’abbé Lenglet du Fresnoy en 1753, 2 vol, in-12, sur un manuscrit d’Edmond Richer, et réimprimée en 1759 en trois parties ; et l’éloge qu’en a fait M. de Haldat, publiée en 1820.
Les beaux vers suivants ont été tracés au crayon, par Ivel, il y a deux ans, sur la statue élevée à Domremy à la mémoire de Jeanne d’Arc :
Vierge de Vaucouleurs, dont le Dieu des combats,
Pour sauver ma patrie, armait jadis le bras ;
Vainqueur du fier Breton, Jeanne, je te salue !
Étranger dans ces murs, au pied de ta statue
J’ai crayonné mon nom et béni tes hauts faits :
Ce tribut te plaira, ç’est celui d’un Français.
J’ai dit que Jeanne d’Arc était née à Domremy, suivant l’opinion commune ; cependant il existe au trésor des Chartres à Nancy (archives de la préfecture, layette intitulée Ruppes 2, N° 55), un acte qui la fait naître à Greu, que les biographes modernes écrivent Greux, en Bassigny, canton de Coussey, arrondissement de Neufchâteau (Vosges). Cet acte est une copie collationnée par Thiriet et Vinet, tabellions à Neufchâteau, le 1er octobre 1500 ; voici cette copie littérale :
"Des lettres-patentes du Roi de France Charles, données à Château-Thierry le dernier jour de juillet 1429 (d’an de grâce mil C. C. C. C. vingt-neuf, et de notre règne le sixième. Portant en faveur et à la requête de notre amée Jehanne la pucelle et pour les grands, haults, notables et profitables services qu’Elle nous a fait et fait chacun jour, au recouvrement de notre seigneurie, nous avons octroyé et octroyons de grâce spéciale par ces présentes, aux manans et habitans dc nostre village de Greu, au bailliage de Chaumont en Bassigny, dont ladite Jehanne est native, qu’ils soient dorénavant francs, quittes et exempts de toutes tailles, aides, subsides aux subventions mises et à mettre, etc."
Dans une requête, non signée ni datée, des habitans de Greu, adressée au roi de France pour obtenir la continuation de l’exemption ci-dessus, il est dit : "Les manans et habitans de votre village de Greu, bailliage de Chaumont et prévôté Daudelo sur la rivière de Meuse, au duché de Bar joindant à la duché de Lorraine."… Actuellement, Jeanne d’Arc est-elle née à Greu ou à Domremy ? De deux choses l’une ; ou Domremy (qui fait aussi partie du canton de Coussey), portait en 1429 le nom de Greu ; ou la pucelle est née à Greux ; si toutefois Greux existait déjà au commencement du 15e siècle. Après le supplice de Jeanne d’Arc, trois autres filles aventurières parurent successivement sous son nom. Voy. Résumé de l’histoire de Lorraine, par H. Etienne, p. 114.
**** S’il est permis de rapprocher, pour un instant, la vertu du vice, on dira que le même ciel a vu naître, que le même sol a produit la vierge héroïne qui a sauvé la France, et la beauté extraordinaire qui a contribué à sa ruine ; et on fera remarquer que toutes deux ont la palme du martyre. En effet, Jeanne Becu, dite Cantigny, comtesse Dubarry, est née à Vaucouleurs en 1743 ; elle a puissamment contribué à la chute de Choiseul et à la destruction des parlements. Traduite près du tribunal révolutionnaire en 1793, pour avoir porté, dit-on, le deuil de Louis XVI et de Marie-Antoinette : elle montra beaucoup de faiblesse en allant au supplice. Ses mémoires en 4 volumes in-12 ont paru il y a une vingtaine d’années.
1848 —
Biographie vosgienne / François Vuillemin
ARC Jeanne d’, ou DARC [Note 1].- Née à Domremy (arrondissement de Neufchâteau), en 1410. Son père, pauvre paysan, ne pouvant faire de sacrifices pour son instruction, se plut à l’élever dans la plus grande piété. Il y eut de très bonne heure en elle une sorte d’auréole de bonté et de merveilleux qui la fit aimer de ses compagnes, et citer dans tous les environs comme un modèle. Les oiseaux des bois et des champs, quand elle les appeloit, venoient manger son pain dans son giron, comme privez.
L’histoire de cette femme célèbre, dont le nom grandit encore chaque jour, est aujourd’hui bien connue ; aussi me bornerai-je à retracer les faits les plus remarquables de cette vie si courte, mais si admirablement remplie.
En 1423, les Anglais, maîtres des plus belles provinces de France, étaient venus mettre le siège devant Orléans. On sait que de la conservation de cette place importante, dépendait le salut du roi et le salut de la France. Or, la ville, investie de toutes parts, environnée de bastilles qui rendaient presque impossibles les approvisionnements en munitions et en vivres, ne pouvait plus opposer une résistance bien longue. Déjà la famine commençait à se faire sentir, le courage des assiégés s’affaiblissait chaque jour ; il fallait en quelque sorte un miracle pour sauver la France de la domination de l’Angleterre.
Dieu, qui protège la France, accomplit ce miracle, et pour montrer d’une manière éclatante qu’il avait enfin pris en pitié ce malheureux pays, il se servit, pour repousser les Anglais victorieux, du bras d’une pauvre bergère, à peine âgée de 17 ans, et complètement étrangère au rude métier des armes. Depuis quelque temps, Jeanne avait des visions extraordinaires : des voix interrompaient son sommeil et lui ordonnaient d’aller faire lever le siège d’Orléans, puis de conduire Charles VII à Reims, pour y être sacré. Jeanne d’Arc résista longtemps, objectant qu’elle n’est qu’une pauvre fille qui ne sait ni chevaucher, ne conduire la guerre.
Mais ses voix l’ayant menacée, et saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui étant apparus, selon ses déclarations, en lui commandant impérativement, au nom de Dieu, de sauver la France. Elle ne peut plus durer où elle est, et se présente, conduite par un frère de sa mère, au sire de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs.
- Capitaine messire, lui dit-elle, sachez que Dieu, depuis aucun temps en ça, m’a plusieurs fois fait assavoir et commandé que j’allasse devant le gentil dauphin, qui doit être et est vray roy de France, et qu’il me baillât des gens d’armes, et que je lèverais le siège d’Orléans et le mènerais sacrer à Reims.
Baudricourt la repoussa trois fois, persuadé que sa mission estoit un songe ou fantaisie, et lui sembla qu’elle serait bonne pour ses gens à se divertir et esbattre en péché ; mesme il y eut aucuns qui avaient volonté d’y essayer. Mais aussitôt qu’ils la voyaient, ils étaient refroidis et ne leur en prenait volonté.
Elle ne tarda pas à imposer à tous par sa sainte pudeur. Mon Dieu, s’écria-t-elle, vous mettez trop à m’envoyer, car aujourd’hui le gentil dauphin a eu assez près d’Orléans un bien grand dommaige [Note 2], et sera-t-il encore raillé de l’avoir plus grand si ne m’envoyez bientôt vers lui.
Le sire de Baudricourt reconnaissant qu’il y avait réellement en elle quelque chose d’extraordinaire, consentit enfin à l’adresser au roi. L’oncle qui avait servi de guide, lui donna un cheval de douze francs, de Baudricourt une épée, et les habitants de Vaucouleurs des habits de guerre. Elle se mit à la tête de sept hommes d’armes [Note 3] et traversa cent cinquante lieues de pays ennemi pour se rendre à Chinon, où se trouvait le roi. Celui-ci, prévenu de son arrivée, voulut la mettre à l’épreuve en la recevant confondu avec les seigneurs de sa cour, et dépouillé de tous les insignes qui pouvaient le faire reconnaître ; mais Jeanne n’hésita pas, elle marcha droit à lui, s’agenouilla et lui embrassa les jambes, ainsi que le voulait l’étiquette d’alors.
"Dieu vous doint (donne) bonne vie, gentil roi, lui dit-elle.
- Ce ne suis-je pas qui suis roy, Jehanne, répond Charles.
- Et mon Dieu, gentil prince, reprend la jeune guerrière, c’estes vous et non aultre. [Note 4]
Cependant on hésite encore, on soumet Jeanne à mille épreuves ; enfin ses réponses étonnent, émeuvent, entraînent tout le monde, docteurs et chevaliers. Le roi cède à l’enthousiasme [Note 5], et dès ce moment paraît l’héroïne à qui la France va devoir le salut et la postérité des statues [Note 6].
Jeanne d’Arc assure que l’épée qu’elle doit porter, et qu’on reconnaîtra à cinq petites croix auprès de la poignée, est enfoncée sous terre, derrière l’autel de sainte Catherine de Fierbois ; on trouve cette épée mystérieuse à l’endroit désigné. L’héroïne fait faire en outre une bannière sur un champ blanc, semé de fleurs de lys, avec l’image du Sauveur, tenant un globe à la main, et à ses pieds, deux anges à genoux ; au milieu, ces mots : "Jhesu Maria".
Elle se met enfin à la tête des hommes de guerre restés fidèles à Charles VII ; la présence de cette jeune fille des champs, revêtue d’une armure guerrière, son air inspiré, son estendart [Note 7] réveillent comme par enchantement l’enthousiasme éteint. Le 8 mai 1428, les Anglais furent contraints de lever le siège d’Orléans, et malgré mille obstacles qu’on pouvait croire insurmontables, elle conduisit le roi à Reims, où il fut sacré le 17 juillet suivant. Son aspect seul répandait l’effroi dans les rangs anglais. La terreur, dit Gerson, les faisait crier comme des femmes dans les douleurs de l’enfantement.
La mission de Jeanne d’Arc étant terminée par le sacre de Charles VII, elle voulait retourner à Domremy ; mais le roi la conjura, au nom de la France, de rester quelque temps encore à la tête de son armée. Blessée devant Compiègne, le 25 mai l429, elle tomba entre les mains des Anglais.
On l’accusa d’être sorcière, et quoique prisonnière de guerre, en dépit du droit des gens, on instruisit son procès. Sept prélats, un frère prêcheur et cinquante docteurs la condamnèrent, après treize mois de captivité, à être brûlée vive comme sorcière, devineresse, sacrilège, idolâtre, blasphémant Dieu et les Saints, désirant l’effusion du sang humain, ayant du tout dépouillé la pudeur de son sexe, séduisant les princes et les peuples, etc.
Charles VII, qui lui devait sa couronne, ne fit rien pour lui sauver la vie. Jeanne d’Arc, après avoir prédit aux Anglais les malheurs qui allaient bientôt frapper leurs armes, monta sur le bûcher avec le courage dont elle avait donné tant de preuves au milieu des combats ; sa figure respirait une noble sérénité. Après avoir embrassé la croix à diverses reprises, elle prononça une dernière fois le nom de Jésus et de la mort des martyrs, le 31 mai l430. Le procès de Jeanne d’Arc fut une oeuvre inique. L’histoire a flétri ses juges, et la colère de Dieu s’est appesantie sur eux, car, ainsi que le fait remarquer Mézeray, tous ont été frappés de mort vilaine.
Dix ans après la mort de Jeanne d’Arc, on sollicita du Saint Siège la révision de son procès. Une enquête très minutieuse commença, sous la direction de l’archevêque de Reims, et se continua pendant plusieurs années avec un soin que l’histoire ne peut trop louer. Les douze articles qui avaient condamné Jeanne d’Arc, déclarés faux, calomnieux et pleins de dol, par le nouveau tribunal, furent publiquement lacérés, et le pape Calixte III réhabilita la mémoire de Jeanne d’Arc, en la déclarant martyre de sa religion, de sa patrie et de son roi.
On s’étonne d’abord, disent MM. Michaud de l’Académie française, et Poujoulat, que l’Église n’ait point placé la pucelle au rang des élus ; il faut remarquer que l’héroïne de Domremy ne mourut point pour le triomphe de la foi, mais pour son dévouement au roi de France. Dieu voulut se servir d’une simple bergère pour montrer au monde un glorieux modèle de l’attachement et de la fidélité aux saintes lois de la patrie. Voilà quelle fut la véritable mission de Jeanne d’Arc.
Le roi Louis-Philippe a donné au département des Vosges une statue en bronze de Jeanne d’Arc. Elle a été inaugurée, dans la maison où naquit l’héroïne, par les soins de M. Rougier de la Bergerie, préfet des Vosges, le 9 mai 1843. Toutes les personnes qui visitent ce lieu, glorieux par les souvenirs qui s’y rattachent, sont heureuses de s’incliner devant le chef-d’oeuvre de la princesse Marie, cette noble fille d’un roi, qui a si admirablement compris la noble fille de Domremy.
La nomenclature des ouvrages publiés sur Jeanne d’Arc absorberait une grande partie de ce volume. Je citerai seulement, parmi les historiens les plus remarquables :
- Du Haillan : De l’état et succès des affaires de France ; Paris, 1609. Ce livre a fait sensation, parce que son auteur est le premier historien français qui ait nié la mission de Jeanne d’Arc et outragé sa mémoire.
- Etienne Pasquier : Recherches de la France ; travail historique du dix-septième siècle, plein d’élévation et de patriotisme.
- Edmond Richer : Histoire de la Pucelle d’Orléans ; manuscrit de 1628, déposé à la bibliothèque du Roi. Les historiens modernes de Jeanne d’Arc ont mis cet ouvrage à contribution, et MM. Michaud et Poujoulat, auteurs d’une excellente notice sur Jeanne d’Arc, regrettent qu’il n’ait pas vu le jour.
- Jean Hordal, descendant d’un des frères de la Pucelle : Justification de l’héroïne de Domremy, 1612. Hordal cite plus de soixante auteurs qui, avant lui, avaient écrit sur Jeanne.
- Laverdy : le Procès de Jeanne d’Arc, 1790 ; c’est le travail le plus savant et le plus complet que nous possédions sur le procès de, Jeanne d’Arc.
- Berriat Saint-Prix : Histoire de Jeanne d’Arc, 1817.
- Le Brun des Charmettes : Histoire de Jeanne d’Arc, 1817.
Tous les historiens de la France - Mézerai, le père Daniel, Villaret, Anquetil, Sismondi, Michelet, de Barante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, et Rhorbacher, dans son Histoire universelle de l’Eglise catholique, ont consacré une large place à Jeanne d’Arc, à quelque point de vue qu’ils se soient d’ailleurs placés. Les historiens anglais, Hume et Lingard, ont donné aussi l’histoire de Jeanne d’Arc. Le premier a rendu justice aux vertus et à l’héroïsme de la Pucelle, mais le second s’est fait l’interprète de toutes les vieilles haines de son pays.
Tous les grands poètes ont payé leur tribut à Jeanne d’Arc : Martial d’Auvergne, le poète le plus remarquable du quinzième siècle ; Chapelain [Note 8], Shakespeare, dans Henri VI ; Robert Southey, Schiller, d’Avrigny, Soumet, Casimir Delavigne, Guillemin (de la Cour de cassation), l’ont tour à tour célébrée. Je ne parle pas du poème de Voltaire, qui, huit ans après avoir dit que Jeanne d’Arc aurait mérité des autels dans les temps héroïques, l’appelle, dans le Dictionnaire philosophique, une malheureuse idiote. Il n’est pas étonnant que Voltaire, le doute, l’ironie, ait attaché son nom à cette oeuvre impie ; il ne comprit jamais, comme le dit avec énergie l’auteur des Iambes :
Que les beautés du coeur sont toujours respectables.
M. de Haldat, descendant de la famille du Lys, a adressé, en 1825, à la société des sciences, lettres et arts de Nancy, une notice dans laquelle il établit, d’une manière positive, l’authenticité de la maison de Jeanne d’Arc. Cette maison a été acquise par le département des Vosges, qui la conserve précieusement.
Note 1 : C’est ainsi qu’un savant historien, M. Michelet, orthographie le nom de la célèbre héroïne.
Note 2 : Cette singulière prédiction de Jeanne était prophétique ; au moment même où elle parlait, l’armée de Charles éprouvait effectivement un grant dommaige, c’était la journée des Harengs.
Note 3 : Le chevalier Jean de Metz, l’écuyer Bertrand de Poulengy, Pierre d’Arc, son frère ; Colet de Vienne, messager du roi ; Richard, archer ; Julien, valet de Poulengy, et Jean de Bonnecourt, serviteur de Jean de Metz.
Note 4 : Jeanne ajouta : Que Dieu l’envoyait là pour luy aider et secourir, et qu’il lui baillât gens, et elle lèverait le siège d’Orléans, et si le méneroit sacrer à Reims, et que c’étoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglais s’en allassent en leur pays ; que le royaume lui devoit demeurer, et que s’ils ne s’en alloient, il leur meschesroit.
Note 5 : Il n’y eut celuy, quand il en retournait, et l’avoit ouïe, qui ne dit après que c’estoit une créature de Dieu. Aucuns même, en retournant , ploraient à chaudes larmes.
Note 6 : M. Laurentie. (Lettre adressée, en 1847, à l’Académie des beaux-arts, au sujet de la statue colossale projetée à Orléans, à la mémoire de l’héroïne).
Note 7 : La vue seule de cet estendart enfantait des prodiges. Je citerai à ce sujet un fragment de la lettre déjà rappelée ici, de M. Laurentie, à l’Académie des beaux-arts : "Guy, sire de Laval, écrit à sa mère et à son aïeule, les dames de Laval et de Vitré, qu’il vient de voir la Pucelle ; c’était une nouvelle à conter à des châtelaines : Et feist, ladite pucelle, très-bonne chère à mon frère et à moi, estant armée de toutes pièces, sauve la teste, et tenant la lance en main.
La lance, c’est l’étendard ; c’est ainsi que Jeanne paraissait armée, surtout aux combats. On en a la preuve dans l’interrogatoire anglais, lors du fatal procès de l’héroïne.
- Qu’aimiez-vous le mieux de votre étendard ou de votre épée ?
- J’aimais beaucoup plus voire, quarante fois plus mon estendart que mon épée.... Je portais moi-même cet estendart quand j’attaquais les ennemis, pour esviter de tuer quelqu’un.
Et l’admirable fille ajoute : Je n’ai jamais tué personne.
C’est par son estendart qu’elle inspirait la confiance, qu’elle allumait les courages. Au procès, on lui demande : Qui aydait le plus, elle à l’estendart ou l’estendart à elle ? Elle répond que la victoire de l’estendart ou d’elle, c’estait à Dieu tout.
Mais l’étendard de Jeanne n’était pas moins l’excitation la plus ardente de la victoire. Une déposition curieuse, au procès de révision, est celle de Jean Daullon, écuyer de Jeanne, lequel raconte les miracles de cet étendard.
Au siège d’Orléans, Daullon, à qui la pucelle le remettait parfois, était las et travaillié ; on venait de combattre tout le jour pour enlever un boulevard aux Anglais. La journée allait finir sans succès. Daullon eut imagination que si ledit estendart était bouté en avant, pour la grant affection qu’il cognaissait entre gens de guerre estant illec, pourraient par ce moyen gaigner ledit boulevard. Il s’aida pour cela d’un homme vaillant, nommé Basque (ainsi est-il dit dans les mémoires) ; et lorsque Jeanne vit son étendard descendre au bas du fossé, elle le crut perdu, et aussitôt elle se précipita, le prenant par un bout, et s’écriant : Ha! ha! mon estendart ! Et branlait ledit estendart, en manière que l’imagination dudit déposant était que, en ce faisant, les autres cuidassent qu’elle leur fît quelque signe. Mais l’étendard lui échappa, et bientôt il fut planté sur la Bastille. A l’occasion de laquelle chose, tous ceux de l’ost de la pucelle s’assemblèrent et derechef se rallièrent, et par si grant aspresse ascueillirent ledit boulevart, que dedans peu de temps après, icelui boulevart et ladite Bastille fut par eux prinse et desdits ennemis abondonnée. Et ce fait, se retrahirent icelle pucelle et lesdits gens, en ladite ville d’Orléans, en laquelle il qui parle la fit habiller, car elle fut blessée d’un trait audit assault.
Tel est donc le grand rôle de l’étendard de Jeanne. L’imagination l’entoure de prodiges. Au procès, on demande à la pucelle : Pourquoi vostre estendart fut-il plus porté que les autres en l’église de Reims ? Elle répond : Il avait été à la peine, c’estait bien raison qu’il fût à l’honneur.
Note 8 : Dans son poème de la Pucelle, en 24 livres. Les 12 premiers livres, seulement, ont été publiés ; les 12 autres sont conservés manuscrits à la Bibliothèque du roi. Le poème de Chapelain fut d’abord accueilli avec une grande faveur, et le duc de Longueville, à qui il était dédié, récompensa l’auteur par une pension de 12 000 livres ; mais le public fit promptement justice des mauvais vers de Chapelain, qui ne se releva jamais de sa chute.
1866 —
Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien
JEANNE D’ARC. Jeanne d’Arc, héroïne célèbre, surnommée la pucelle d’Orléans, naquit à Domremy, d’un simple paysan appelé Jacques d’Arc. Son père lui confia, dès l’âge le plus tendre, la garde d’un troupeau de moutons et de chèvres ; et elle resta bergère jusqu’à l’âge de 18 ans.
C’est à cette époque de sa vie, que Jeanne eut des révélations, et que commence sa courageuse et sainte mission.
Il n’y a rien à comparer, ni chez les anciens, ni chez les modernes, ni dans la fable, ni dans l’histoire même, à la pucelle d’Orléans. Donnez à la muse épique le choix de l’invention la plus touchante et la plus merveilleuse, interrogez les traditions les plus imposantes que les âges d’héroïsmes et de vertus aient laissées dans la mémoire des hommes, vous ne trouverez rien qui approche de la simple et authentique vérité de ce phénomène du quinzième siècle.
La France, à la suite du règne le plus malheureux dont les annales de la monarchie fassent mention jusqu’alors, envahie par ses ennemis, et à peine soutenue, sur le penchant de sa ruine, par la vaillance de quelques gueux, n’oppose plus à la force de ses destinées qu’une vaine résistance.
Déjà Paris est occupé par le duc de Bedford, régent du royaume d’Angleterre; l’infortuné Charles VII, errant de ville en ville, sans espérance et bientôt sans royaume, est sur le point de céder à l’infortune qui l’opprime.
Près de chercher un asile dans une cour étrangère, il jette un dernier regard, un regard de désespoir sur la belle France,, qui ne lui offre de toute part que d’affreux déchirements : les dissensions civiles, auxiliaires et complices des vainqueurs, et un petit nombre de braves, mourant sans vengeance, sur les ruines des villes incendiées qu’ils ont défendues.
Malgré la valeurs et le courage de ces illustres enfants de la France qui aiment mieux mourir pour la patrie, que de servir un étranger ; il ne restait plus que quelques places en son pouvoir, encore près d’être prises par l’ennemi.
De ce beau royaume, héritage de ses pères, Charles VII ne possède plus qu’une seule ville, lorsque notre héroïne, que la main de Dieu a suscitée pour sauver son pays, vint le trouver.
A peine âgée de 18 ans, d’une taille noble et élevée, d’une physionomie douce, mais fière, d’un caractère remarquable par un mélange de candeur et de force,, de modestie et d’autorité, qui ne s’est jamais trouvé au même degré dans aucune créature ; d’une conduite enfin qui fait l’admiration de toutes les personnes qui l’ont connue, tel est le portrait à peu près de cette bergère ; aussi les mères ne désirent point de filles plus parfaites, les hommes n’ambitionnent pas le cœur d’une femme plus digne d’être aimée ; mais dès l’enfance elle a renoncé au bonheur d’être épouse et mère.
Appelée à une vie d’héroïsme et de sacrifice par la voix même des anges, elle à voué sa virginité à Dieu à l’âge de 13 ans.
On ne sait rien autre chose de ce temps-là, sinon qu’elle a mené une vie toute pastorale dans le hameau qui l’a vue naître, conduisant les troupeaux de son père, ou s’occupant à coudre ou à filer le chanvre et la laine, exercices dans lesquels elle surpassait toutes ses compagnes. Seulement à certains jours de fête on la voyait prosternée, à l’ermitage de Bermont, devant la sainte image de la Vierge, ou bien elle se réunissait aux jeune, filles de son âge, pour chanter et pour danser sous l’Arbre des Fées.
C’était un hêtre magnifique, où, pendant toute la belle saison, les bergères allaient suspendre les chapeaux de fleurs et les guirlandes qu’elles avaient tressés dans la prairie ; mais Jeanne d’Arc les réservait pour la chapelle de Domremy. On dit aussi qu’elle dansait peu, mais qu’elle chantait avec un charme inexprimable, probablement des hymnes et des cantiques à la louange des saints, de celui, par exemple, dont le village de Domremy porte le nom, et qui, accoutumé à présider à l’onction sacrée de nos rois, implorait peut-être, pour elle la faveur d’y conduire bientôt Charles VII.
Quand les habitants de son village furent interrogés quelques années après sur ces différentes circonstances, ils affirmèrent presque tous que, quand elle était bien petite, et qu’elle gardait ses brebis, on avait vu souvent les oiseaux des bois et des champs venir manger son pain dans son giron, comme s’ils fussent privés.
Telle est la puissance que Dieu suscite tout-à-coup pour faire lever le siège d’Orléans, faire sacrer le roi dans une ville occupée par les Anglais, et réduire leurs armées, si longtemps triomphantes, à abandonner la France.
Les rebuts réitérés qu’elle éprouve d’abord ne fatiguent point son courage. Elle insiste avec ardeur, parce qu’elle sait qu’elle a peu de temps pour accomplir ses desseins, et qu’elle ne doit pas voir tout entier le succès de ses travaux et de ses promesses, mais elle ne se révolte point contre les refus, parce que les refus sont du nombre des difficultés qui lui sont annoncées.
Enfin, ses instances l’emportent sur les objections de l’incrédulité ; elle part, et cette villageoise, transformée en général, devint, dès ses premiers pas dans cette nouvelle carrière, le parfait modèle du chevalier chrétien : intrépide, infatigable, sobre, pieuse, modeste, habile à dompter les coursiers, et versée dans toutes les parties de la science des armes, comme un vieux capitaine : il n’y a rien dans sa vie qui ne révèle une haute inspiration et qui ne porte le sceau d’une autorité divine. Les éléments eux-mêmes paraissent lui obéir.
Obligée de parcourir, pour se rendre auprès de Charles, une route de cent cinquante lieues, coupée de rivières profondes, dans la plus mauvaise saison de l’année, et au milieu d’un pays couvert par les troupes ennemies, elle fait cette course périlleuse en onze jours, sans accident et presque sans obstacle.
Conduite dans l’appartement du roi, elle le distingue du premier coup d’œil parmi les grands de sa cour, quoiqu’il ne diffère d’eux par aucun insigne particulier ; elle se fait reconnaître de lui à un signe ou à une confidence qui ne laisse point de doute à Charles sur sa mission.
Depuis ce temps-là, tous ses jours sont marqués par les plus brillants faits d’armes.
Objet d’amour, d’espérance, de vénération pour les peuples, de terreur pour l’armée anglaise, elle combat près de Dunois, de Xaintrailles, de La Hire, et c’est elle qui remporte partout la palme de la valeur.
L’étendard de Jeanne d’Arc, ainsi qu’elle l’a dit elle-même, est toujours où est le danger ; mais avare de sang, elle conduit les soldats dans la mêlée, brise devant eux l’effort de l’ennemi, et ne tue jamais. Tout au plus, comme elle le disait, encore devant ses juges, avec cette naïveté soldatesque dont il n’est pas permis d’altérer les expressions, elle se faisait jour à travers les Anglais, en les frappant de la tête de sa hache d’armes, ou du plat de sa fameuse épée, qui était propre à donner de bonnes buffes et de bons torchons.
En peu de mois, toutes ses prédictions s’accomplissent.
Blessée à la défense d’Orléans d’une flèche qui lui traverse l’épaule, elle l’arrache de ses mains, retourne quelques minutes après au milieu des combattants, achève la déroute des Anglais et délivre ces murailles qu’elle avait promis de délivrer.
Charles doit être sacré à Reims ; elle lui ouvre un chemin vers cette ville, et les villes qui se trouvent sur son passage se rendent sans se défendre.
À compter de ce moment, la puissance des Anglais, ébranlée, chancelante, prête à s’écrouler, n’est plus digne d’intéresser à sa chute une puissance plus qu’humaine.
La mission de Jeanne d’Arc est finie : il ne lui reste plus qu’à la couronner par le martyre. Après quelques nouveaux prodiges de valeur, elle tombe dans les mains de ses implacables ennemis, et monte au bûcher avec une résignation de sainte.
On assure qu’à l’instant où les flammes qui l’entouraient étouffèrent le nom de Jésus dans sa bouche innocente, une colombe s’éleva du bûcher aux yeux épouvantés des Anglais, et prit son vol vers le ciel. Telle fut du moins l’illusion du remords pour les misérables qui l’avaient condamnée.
J’ajouterai un seul trait à cette esquisse imparfaite : c’est qu’elle ne doit rien à l’imagination, et que l’histoire la moins ornée ne serait pas plus sobre d’embellissements poétiques que ce sommaire rapide, extrait des dépositions de cent quarante-quatre témoins oculaires.
On avouera qu’il ne manque rien dans ce récit de tout ce qui recommande une grande renommée à la postérité. Il a l’intérêt de la vertu, celui de la gloire et celui du malheur, qui, pour certaines âmes tendres, est le plus imposant de tous.
Comment se fait-il donc que le nom de la Pucelle réveille si peu de souvenirs dans la foule des Français, ou qu’il n’y réveille que des souvenirs indignes d’elle ? Le dirai-je ! un poète, l’honneur de la nation par son génie, l’opprobre de la nation par l’usage qu’il en a fait trop souvent, hésita, jeune encore, entre deux sujets d’épopée, Jeanne d’Arc et Henri IV. Il eut le malheur peut-être de choisir le second, qui, placé dans un ordre d’inspirations moins merveilleuses, dans un siècle moins chevaleresque, moins poétique, moins religieux, dans un système de mœurs moins convenable à la muse épique, ne pouvait fournir que la matière d’une histoire élégante et pompeuse.
La haine du christianisme, qui dévorait son cœur, le dirigea probablement dans ce choix mal entendu. Il craignit d’ajouter aux pompes de cette religion, en substituant les merveilles de sa croyance aux abstractions glacées de la religion philosophique. Ses passions le trompèrent au préjudice de sa gloire et de son bonheur ; car je ne suis pas éloigné de croire qu’en se familiarisant avec les hautes pensées de cette religion divine, il aurait pu devenir digne de mourir en chrétien. Il paraît qu’effrayé du parti que pouvait tirer du même sujet le poète éclairé par la foi, il crut avoir un grand intérêt à le flétrir dans sa fleur, à lui ravir ce charme délicat qu’il est si facile de détruire en France, qu’une plaisanterie altère, qu’une équivoque avilit.
Comment me ferai-je comprendre maintenant par ceux qui ne connaissent pas ce monstrueux chef-d’œuvre, où l’esprit le plus ingénieux s’allie au cynisme le plus effronté pour déshonorer la vertu ?
L’héroïne de Domremy, cet ange d’innocence et de grâce, qui a coûté des larmes à ses bourreaux, et que l’histoire ne nommera jamais sans respect ; qui a répandu tant de sang pour la patrie ; qui lui a conquis tant de drapeaux et redonné tant de villes…, cette pauvre jeune fille, qui avait délivré la France, et que les Anglais ont brûlé à l’âge de 18 ans, Voltaire en a fait le principal personnage d’un roman de prostitution, d’un roman dont l’exécution inimitable a peut-être donné un rival à l’Arioste, mais qui souille notre littérature d’une tache ineffaçable.
Quel genre de gloire littéraire peut jamais compenser la gloire morale, la gloire historique d’une nation ? Il vaudrait mieux que tous les beaux-arts périssent chez un peuple qu’une seule idée noble.
Que serait-il arrivé dans la république romaine si un poète, du temps de Caton le censeur ou des Scipion, avait fait le même outrage à la mémoire de Lucrèce ou de Clélie, toutes deux si peu dignes d’ailleurs de soutenir la moindre comparaison avec Jeanne d’Arc ? Il eut été précipité dans le Tibre, noué de couleuvres vivantes, comme un parricide public, comme l’assassin de la gloire de Rome.
Nos compatriotes étaient moins sévères : mais quels patriotes que les nôtres !…
Après cette rapide esquisse de l’histoire héroïque de Jeanne d’Arc, il reste quelque chose à désirer au lecteur philosophe, qui compte pour peu de chose les évènements quand il ne peut pas se rendre raison de leurs causes. Cette classe de lecteurs, infiniment plus nombreuse aujourd’hui qu’autrefois, a changé sous ce rapport le système de composition de l’histoire ; et je ne sais pas si l’esprit humain y a gagné beaucoup de notions positives.
Quoiqu’il en soit, une question se présente qu’il est difficile et peut-être impossible de résoudre avec les simples lumières de la raison : Qu’était-ce que Jeanne d’Arc ?
Il n’y a pas moins de quatre hypothèses sur ce point.
La première est celle des Anglais du quinzième siècle, qui attribuaient tous les succès de la Pucelle aux merveilles de la magie : elle ne mérite plus d’être combattue, et il est bien probable que, du temps même de Jeanne d’Arc, elle ne fut que le prétexte d’une lâche vengeance, et d’un horrible assassinat.
La seconde est celle qui consiste à regarder la Pucelle comme une ambitieuse adroite et courageuse, que le désir de la gloire militaire et d’une grande influence politique sur son siècle arracha à l’obscurité de la vie de la campagne, et qui couvrit ses projets d’une fausse apparence d’inspiration pour tromper une cour crédule.
Dans la troisième, ce n’était qu’une jeune fille ignorante, et, comme on dirait aujourd’hui, fanatisée, mais désintéressée et vertueuse, dont une politique habile se servit, comme d’un instrument, pour jeter la terreur dans l’armée anglaise, rendre le courage aux Français, et relever la monarchie de ses ruines.
Dans la quatrième, enfin, c’était une héroïne vraiment suscitée par Dieu pour la conservation d’un royaume qu’il protège, pour le salut d’un peuple qu’il aime : celle-là n’obtiendrait de beaucoup de gens que le sourire d’une haute dérision, et il serait presque de mauvais goût de la discuter.
À ces diverses conjectures, je n’en ajouterai qu’une, qui est infiniment moins digne de considération, mais qui peut offrir quelques ressources au roman historique et même à l’épopée ; celle qui fait naître Jeanne d’Arc du sang des rois, et qui lui donne pour frère le brave bâtard d’Orléans.
Sur toutes ces hypothèses, l’historien le plus consciencieux et le plus grave de Jeanne d’Arc, M. Lebrun des Charmettes, qui n’a écrit que sur la foi des pièces les plus authentiques, résume son jugement dans une phrase simple et noble, qui est plutôt l’énonciation d’un sentiment que la solution d’une difficulté de critique, mais qui n’en est que plus imposante et que plus persuasive : Je m’aperçois, dit-il, qu’en réfutant les systèmes qui attribuent les faits de la Pucelle à l’invention humaine, j’ai suffisamment exposé le système contraire qui consiste à y reconnaître la main de Dieu. Je n’entrerai pas à cet égard dans de plus longs détails. Que si l’on demande maintenant à l’auteur de cette histoire qu’elle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc, il se contentera de répondre dans toute la simplicité de son cœur : - Je suis français, je suis chrétien.
Ce n’est pas là, je le répète, une explication suffisante pour tout le monde ; mais je doute que les hommes les plus éclairés de ce siècle, éclairés par excellence, en trouvent une autre à l’histoire de Jeanne d’Arc. Il serait peut-être plus court de la nier.
En effet, quand on pense que ces grandes inspirations politiques et militaires qui ont soutenu la France sur le penchant de sa ruine émanaient d’une jeune fille innocente et simple, revêtue de tout ce que la beauté a de plus enchanteur, de tout ce que la candeur de l’adolescence a de plus touchant, et en même temps d’un courage et d’une grandeur d’âme incomparable ; quand, sur la foi de ses contemporains et des images qui nous restent d’elle, et qui ont été tracés d’après nature, on se la représente si semblable dans l’expression angélique, et cependant terrible de sa physionomie, au saint Michel de Raphaël, qu’on croirait qu’elle lui a servi de modèle ; quand on la suit avec l’historien au milieu de ces mêlées sanglantes, sur ces murailles ébranlées, qui vont un instant plus tard couvrir l’ennemi de leurs ruines, et qu’on voit, impassible, n’opposer aux efforts des soldats furieux que son étendard flottant ou le revers de sa hache d’armes ; quand on entend cette paysanne haranguer les premiers chevaliers du royaume, les hommes les plus polis et les plus distingués de son temps, dans des termes qui les remplissent d’étonnement et de respect ; quand on développe cette longue suite de faits si difficiles à prévoir, qu’elle a pourtant annoncés, et qui se sont toujours vérifiés suivant ses paroles, soit pendant qu’elle était à la tête des troupes, soit depuis même que, tombée dans les mains des Anglais, et livrée à leurs bourreaux, elle cesse d’exercer la moindre influence sur les événements ; quand on retrouve l’héroïne d’Orléans dans cette procédure monstrueuse, dernière épreuve de tant d’innocence et de vertu, quand on l’entend invoquer encore, au milieu des flammes prêtes à la dévorer, les Benoîts saints et saintes, dont elle a raconté avec une conviction si profonde, avec du détails si ingénus, la merveilleuse assistance quand, on se rappelle qu’à ce moment suprême elle n’avait que 18 ou 19 ans, et qu’elle venait de commencer, sous les yeux du monde, une jeunesse pleine de pureté et de gloire, qui n’avait pas même laissé de prétexte au plus léger soupçon, il est malaisé, j’en conviens, de se refuser à dire avec M. Lebrun des Charmettes : Je suis Français, je suis chrétien !, et de ne pas croire que l’être le plus étonnant qui ait jamais honoré l’humanité avait reçu sa mission d’une puissance supérieure à l’humanité. Et pourquoi les faux sages du dix-huitième siècle, pourquoi les habiles tartufes de la philosophie, qui avaient un si grand intérêt à paraître patriotes pour tromper le peuple, auraient-ils avili à plaisir la plus pure des renommées de notre histoire, s’ils n’avaient craint de trouver Dieu dans le mot de cette merveilleuse énigme ?
Quelle étrange frénésie aurait armé nos prudents régénérateurs de 1793 contre l’innocente héroïne, si sa mission ne s’était pas révélée tout entière à leurs regards ?
Oh certainement! elle n’avait pas conspiré contre l’unité et l’indivisibilité de la nation, celle qui délivra la France de l’usurpation anglaise!
Elle n’était pas soudoyée de Pitt et Cobourg, celle que les Anglais, incapables de la vaincre autrement, eurent la lâche indignité de livrer au bourreau. Elle était Française, elle était du peuple, c’est le peuple qu’elle a sauvé, c’était en particulier la peuple d’Orléans ; et il n’y a guère plus de cinquante ans qu’un monceau de pierres, amassé à sa gloire dans une rue d’Orléans, devint l’objet des démonstrations de rage les plus effrénées pour l’horrible populace de la révolution.
Le modeste monument fut détruit aux joyeux hurlements de cette multitude imbécile et féroce, à laquelle l’épée protectrice de Jeanne d’Arc avait conservé une patrie ! C’est une chose bien déplorable que la perversité des méchants, dans les temps de dissolution sociale....
Le 9 mai 1843, une statue en bronze, donnée par le roi Louis-Philippe au département des Vosges, a été transportée à Domremy, pour y rester auprès de l’habitation de Jeanne ; elle y a été inaugurée avec une grande solennité par M. de la Bergerie, préfet des Vosges, en présence des principales autorités, des gardes nationales et des populations du pays.
Depuis cette époque, aucune célébrité française n’a été l’objet de tant de préoccupation. En ce moment une souscription a lieu pour le rachat de la tour où notre héroïne a subi la torture.
S. M. l’Empereur Napoléon III a voulu s’associer à cette oeuvre nationale en inscrivant son nom sur la liste de souscription.
Ce que l’on paraît ignorer encore, c’est que la famille d’Arc était de noble origine, et que la pauvreté seule obligea ses membres à une vie dure et pénible dans le travail et la culture des terres, les forçant à devenir laboureurs et fermiers.
La famille d’Arc, antérieurement à ses malheurs, portait pour armes : d’azur, à un arc d’or bandé de trois flèches de même. Jeanne d’Arc parut donc au monde comme un astre qui rendit l’éclat à sa famille, et l’anoblissement que la pauvreté avait terni et obscurci longtemps.
DERNIERS MOMENTS DE JEANNE D’ARC.
Jeanne venait de dire un dernier adieu à la terre. Arrivée sur la plate-forme du bûcher, elle s’agenouilla et commença ses oraisons, et après avoir pardonné à ses assassins, elle requit tous les assistants de prier pour elle.
Dominée par son héroïque dévouement à l’indigne roi qui lui devait tout et qui l’abandonnait à ses bourreaux, fidèle à la foi jurée, elle renouvela dans ce moment suprême que Charles faisait ce qui devait être.
L’attitude de cette sainte jeune fille et l’effet de sa sublime invocation furent inouïs. On voyait déjà cet ange au ciel, couvrant de ses ailes ses juges impies et ses implacables bourreaux.
Sa charité fut plus grande encore que ses immortelles victoires. On dit même qu’on vit des larmes couler des yeux de l’archevêque d’Angleterre et de ceux de Cauchon. En persévérant dans leur forfait, ces deux accusateurs ne méritent pas qu’on leur tienne compte de cette marque de pitié. Ils pouvaient tout arrêter encore.
Elle se leva enfin et demanda le signe du chrétien ; un garde fit une petite croix avec deux morceaux de bois qu’il tailla avec son coutelas. Jeanne la plaça sur sa poitrine, et le bourreau, ému, attacha la sainte fille au poteau, et descendit du bûcher pour y mettre le feu. C’est alors que la martyre s’écria, d’une voix éclatante : Jésus !
A ce cri, les accusateurs, les juges et les gardes s’enfuirent ; le peuple seul resta, en murmurant, contre cet holocauste impie.
La flamme montait au milieu des tourbillons de fumée, et comme Jeanne voyait le danger que couraient les trop curieux, elle les pria de se retirer.
Le bourreau attisait la flamme, et bientôt elle enveloppa la pauvre fille. Un cri d’horreur sortit de dix mille poitrines ; on crut un instant que le sacrifice était fini. Mais non, Jeanne priait toujours.
Le ciel vint mettre un terme à ce supplice horrible. La flamme gagna les vêtements de Jeanne ; une seconde fois elle cria : Jésus !, sa tête se pencha ; la vierge martyre était dans le sein de Dieu.
Quatre cent trente-cinq ans nous séparent de cette horrible scène…
Le sentiment généreux de la nation française n’a pu encore effacer de sa mémoire ce crime odieux.
Au front de l’Anglais est toujours resté une tache de sang.
Le bûcher de la place du Vieux-Marché de Rouen, et le rocher de Sainte-Hélène, seront, longtemps encore, pour les deux peuples, une cause de regrets et de dissentiments.
1879 —
Biographie alsacienne-lorraine / A. Cerfberr de Médelsheim
JEANNE D’ARC.- Née à Domrémy (Vosges), 1409-1431.
1881 —
Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat
JEANNE D’ARC.- Domremy est là qui nous appelle aux pieds de son héroïque, de sa sainte, de son immortelle vierge, dite la Pucelle d’Orléans, la plus extraordinaire figure de l’histoire du monde, martyre immolée, pour le salut de la France, par un triple crime : la froide cruauté des Anglais, le lâche abandon des Français et le fanatisme des traîtres.
Nous visitons, avec une vénération religieuse, la maison où vécut cette héroïne de la foi, de la patrie et de la vertu. Au frontispice de la porte d’entrée, on voit les armoiries données si justement à Jeanne d’Arc : un glaive en pal, soutenant une couronne, et flanquée de deux fleurs de lys. En 1814, un Anglais voulut acheter cette maisonnette ; heureusement on sut deviner à quel dessein : honteuse ou non, l’Anglais sait persévérer dans sa haine. Le propriétaire, nommé Gérardin, ancien militaire, le pressentit, et rien ne put le faire consentir à ce marché : quoique pauvre, il méprisa l’or anglais ; la France reconnut cet acte de patriotisme en décorant de la croix d’honneur la poitrine du vieux soldat. Cédé plus tard au département des Vosges, cet édifice est conservé comme monument historique.
C’est là, en effet, que vint au monde, en 1410, dans la famille d’un pauvre laboureur, nommé Jacques d’Arc, une enfant destinée à être le salut de la France. Elle fut nommée Jehanne au baptême par sa marraine Jehanne, dame Thiesselin, de Vittel, mariée à Neufchâteau ; Jacques était le fermier des terres que possédait à Domremy et à Greux le mari de cette dame. Une marraine, en ces temps, prenait ses devoirs au sérieux - c’était une seconde mère - et nul doute que les bontés de cette dame n’aient influé sur sa pupille, qui dut ainsi recevoir une éducation au-dessus du commun : aussi la petite Jehanne devint, en toute chose, un modèle pour ses compagnes.
L’histoire de Jeanne d’Arc est trop connue pour que nous pensions nous étendre ici sur des détails ; nous en donnerons seulement une rapide analyse, et ce sera un des plus beaux joyaux de notre ouvrage.
La France était divisée en deux camps, l’un traître à son roi, l’autre fidèle, mais sur le point de succomber. Les traîtres avaient livré leur patrie aux Anglais, qui occupaient la capitale et les plus belles provinces. Paris avait proclamé roi de France le fils du roi d’Angleterre. Le duc de Bourgogne, prince du sang royal, vassal trop puissant, s’était jeté dans le parti de l’étranger. Le jeune Charles VII, retiré à Bourges, y perdait son royaume, au sein des intrigues et des amusements de cour. La ville d’Orléans, son dernier boulevard, était assiégée, sur le point de tomber aux mains des ennemis. Il n’y avait qu’un miracle qui pût sauver la France, et ce miracle, Dieu le fit. Pour repousser l’Anglais, partout victorieux, il se servit du bras d’une jeune fille, à peine âgée de dix-sept ans, complètement étrangère au maniement des armes et à la politique.
Jeanne eut des visions, dans lesquelles elle entendait des voix qui lui ordonnaient d’aller sauver la France, délivrer Orléans et conduire Charles VII à Reims pour y être sacré. Elle résista longtemps : elle craignait une illusion. Cependant ces voix la menaçaient, si elle ne leur obéissait point ; l’archange Michel lui apparut, lui donnant ordre de la part de Dieu. Alors elle n’y tint plus ; elle révéla ses visions, et un de ses oncles la conduisit au sire de Baudricourt, gouverneur de la ville de Vaucouleurs, qui la repoussa comme une hallucinée, et cela par trois reprises. Mon Dieu, s’écria-t-elle enfin, vous tardez trop à m’envoyer ; car aujourd’hui le gentil Dauphin a éprouvé, près d’Orléans, un grand dommage. C’était la fameuse journée des Harengs. Baudricourt, frappé de ce fait extraordinaire, pensa devoir la conduire à Nancy et la présenter au duc Charles II. Le duc l’interrogea, puis il lui donna un cheval et des armes. En présence de tous, sans mettre pied en l’estrier, sur la selle se rua, vint en place du chasteau, la courut, et toute la noblesse esbahie estoit. Le duc dit à Baudricourt : Or, messire Robert, l’emmenez, et Dieu luy veuille accomplir ses désirs.
Avant de partir pour la France, Jeanne alla s’agenouiller et prier dans la basilique vénérée de Saint-Nicolas de Port, puis elle se mit en route, accompagnée de son frère Pierre et de sept hommes d’armes, commandés par le chevalier Jean de Metz. Ils traversèrent 150 lieues de pays, occupé par les Anglais, et arrivèrent, sans nulle encombre, à Chinon, où se trouvait Charles VII. Jeanne alla droit vers le roi :
- Dieu vous doint bonne vie, gentil roy, lui dit-elle.
- Ce ne suis-je pas qui suis roy, répond Charles.
- Eh ! mon Dieu, gentil prince, ce est vous, et non aultre, répliqua la jeune guerrière.
On soumet Jeanne à toute sorte d’épreuves ; ses réponses étonnent, émeuvent, entraînent ; le roi cède à l’enthousiasme général, et dès ce moment brille l’héroïne à qui la France va devoir son salut. Jeanne indique l’épée qu’elle doit porter : elle est à Fierbois, cachée sous terre, derrière un autel de sainte Catherine ; on va et l’on trouve l’arme mystérieuse. La jeune fille se fait donner une bannière qui porte, sur champ blanc, des fleurs de lys, avec l’image de Jésus et de Marie, se met à la tête de guerriers fidèles, dont elle réveille l’ardeur presque éteinte, marche aux Anglais, les force à lever le siège d’Orléans, gagne la bataille de Patay, renverse tous les obstacles, et mène le roi à Reims, où il est sacré. Orléans était délivré le 8 mai 1428, et le sacre avait lieu le 17 juillet suivant.
La mission de Jeanne était terminée : aussi voulait-elle s’en retourner vers son père, à Domremy ; mais le roi la conjura si fort de ne pas abandonner la cause de la France, qu’elle se laissa, malgré elle, persuader, et ce fut son malheur : il lui fallait sans doute expier sa gloire. Blessée au siège de Paris, prise à celui de Compiègne, elle tomba aux mains des Français rebelles, qui la vendirent honteusement aux Anglais. Après treize mois d’une affreuse captivité, pendant laquelle on lui fit le plus inique des procès, l’héroïne fut condamnée à être brûlée vive, comme sorcière et sacrilège. Après avoir prédit aux Anglais qu’ils ne conserveraient rien sur la terre de France, elle monta sur le bûcher avec le courage qu’elle avait montré sur les champs de bataille. Elle embrassa la croix avec amour, prononça les noms sacrés de Jésus et de Marie, et périt glorieusement, le 30 mai 1431. Le roi Charles VII, qui lui devait sa couronne, ne sut pas la sauver.
Le procès de Jeanne d’Arc fut une oeuvre inique et atroce ; l’histoire a flétri ses juges, sur qui vint s’appesantir, dès ce monde, la vengeance divine : Tous, dit Mézeray, moururent de mort vilaine. Jamais, jamais l’Angleterre ne lavera son front de la tache d’infamie qu’y a imprimée sa victime.
Dix ans après la mort de l’héroïne eut lieu, à Rome, un procès de réhabilitation : les griefs sur lesquels Jeanne avait été condamnée, furent déclarés faux, calomnieux et pleins de perfidie, et le pape Calliste III la déclara martyre de sa religion, de sa patrie et de son roi. Toute la chrétienté reconnaissait alors ce tribunal suprême.
Sur la place de Domremy un modeste monument fut érigé, en 1820, à la gloire de cette vierge immortelle ; c’est un soubassement, d’où jaillit une fontaine ; il est composé de quatre pilastres soutenant un fronton, avec cette inscription : A la Mémoire de Jeanne d’Arc.
Le roi Louis XVIII fonda une école de filles gratuite, à perpétuité, dans le village, en mémoire de l’héroïne ; un titre de cure de 2e classe fut donné à la paroisse, ainsi qu’un canonicat honoraire d’Orléans.
Une statuette en bronze de Jeanne d’Arc, copie du chef-d’oeuvre de la princesse Marie d’Orléans, fut donnée par le roi son père, à Domremy, en 1843 ; une autre statue en bronze lui a été élevée sur la place de Neufchâteau, et une statue équestre vient de lui être érigée à Paris, qui, alors, ami de nos ennemis, l’avait repoussée de ses murs, et avait applaudi à son supplice.
Plusieurs médailles ont aussi été frappées en son honneur : une la représente en son costume guerrier ; une autre en casque et cuirasse, les cheveux épars ; une autre porte ses armes au revers ; une quatrième, en plomb, date très probablement du temps même de ses triomphes.
1889 —
Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier
D’ARC (Jeanne DARC ou).- Le plus grand nom des Vosges et de la France ; peut-être de l’univers entier. Il n’y a jamais eu chez aucun peuple, en aucun temps, une femme comparable à Jeanne d’Arc.
Née à Domremy en 1410, de pauvres paysans, elle passa sa jeunesse à garder les troupeaux. En 1423, tandis que les Anglais couvraient presque toute la France, et que Charles VII ne s’appelait plus que le roi de Bourges, Jeanne, inspirée par des voix secrètes, guidée par un admirable sentiment religieux et patriotique, alla trouver le sire de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, et lui demanda de la faire conduire au roi de France. Après plusieurs refus, celui-ci se décida à l’adresser au roi. Elle partit avec sept hommes d’armes pour délivrer Orléans, alors assiégé par Bedford, et se rendit d’abord à Chinon où elle vit le roi et se fit reconnaître.
Après avoir fait broder une bannière avec l’image de Jésus, elle marche aux Anglais, les bat à Patay, à Jargeau, les attaque dans Orléans, s’empare des murailles de la ville où elle est blessée d’une flèche et, le 8 mai 1428, le siège d’Orléans est levé. Le 17 juillet suivant, le roi Charles VII est sacré en sa présence à Reims. Elle voulait alors retourner à Domremy, mais le roi la supplia de rester à la tête de son armée. Elle assiégea Paris et fut blessée à l’attaque de la Butte des Moulins, là où s’élève aujourd’hui sa statue.
Puis elle alla mettre le siège devant Compiègne. Blessée dans un assaut, le 25 mai 1429, elle fut capturée par les Anglais qui la conduisirent à Rouen. On lui fit son procès comme sorcière ; des prélats, entre autres l’infâme Cauchon, évêque de Beauvais, ne craignirent pas de se faire les instruments de la haine de l’Angleterre. Charles VII l’abandonna. Elle fut condamnée à mort et brûlée vive à Rouen, le 31 mai 1430, martyre de sa foi et de la patrie.
Le culte de Jeanne d’Arc est resté vif et pur dans le cœur de tous les bons Français. La ville d’Orléans célèbre chaque année l’anniversaire de sa délivrance. D’innombrables écrits, tant en vers qu’en prose, ont été publiés sur la vierge lorraine, la pucelle d’Orléans. Sans parler de l’ignoble poème de Voltaire, il faut citer en première ligne les pages superbes qu’elle a inspirées à Michelet, le grand historien national ; les beaux travaux récemment publiés par M. Siméon Luce, membre de l’Institut ; le livre ému d’Henri Martin et aussi les deux volumes récents de M. Joseph Fabre, professeur de l’Université et député, qui ont en le mérite de réveiller le souvenir de Jeanne d’Arc et ont posé la question de faire de la date de sa naissance la fête nationale de tous les Français.
Plusieurs monuments lui ont été élevés. Orléans a sur une de ses principales places une statue équestre et dans la cour de l’Hôtel de Ville une copie de la plus réussie de ses statues, celle qui fut l’œuvre de la princesse Marie d’Orléans, fille du roi Louis-Philippe. Paris lui a aussi consacré une assez médiocre statue équestre, due au ciseau du sculpteur Frémiet, et Compiègne possède aussi son image en bronze, marchant au combat, l’étendard déployé. Enfin Neufchâteau et Domremy, où sa maison est pieusement conservée, lui ont dressé des monuments. Mais aucun de ces hommages n’est digne de la glorieuse héroïne lorraine. Ainsi qu’on le demandait dans le premier volume de cette publication [Note] : Au lieu de la petite statue de Neufchâteau, pourquoi, en face du village de Domremy, au sommet de la côte de Julien, pourquoi n’élèverait-on pas la statue colossale de la paysanne des Vosges, fière riposte à la Germania du Niederwald ?
Note : Géographie physique, par M. le docteur Bailly; tome 1er du Département des Vosges, page 65.
1990 —
Dictionnaire des Vosgiens célèbres
JEANNE D’ARC, héroïne nationale et sainte
Domrémy-la-Pucelle, 6 janvier 1412 - Rouen, 30 mai 1431

Jeanne est la dernière fille de Jacques d’Arc, laboureur à Domrémy, et d’Isabelle dite Romée, parce qu’elle s’est rendue à Rome en pèlerinage en compagnie de plusieurs habitants des villages voisins. Elle a une soeur nommée Catherine et trois frères appelés Jacquemin, Pierre et Jean. Le 2 avril 1420 Jacques d’Arc, Jacquemin, son fils, et plusieurs chefs de famille de Domrémy louent aux descendants en ligne féminine des sires de Bourlémont la forteresse dite
L’Isle ou le
château de l’Isle située dans la partie barroise de leur village, au milieu de l’île de Nautroppe entourée par la Meuse.
Durant sa jeunesse Jeanne d’Arc y conduit ses animaux
par peur des hommes d’armes. Jacques d’Arc est qualifié de doyen de Domrémy dès 1423. Il est mentionné à des titres divers en 1427, 1428 et 1431. La maison où il réside est située près de l’église, dans la partie de la localité qui est placée sous la garde du roi de France. Un acte publié en juin 1442 nous apprend qu’il possède de nombreuses terres. Trois d’entre elles sont situées
en la voie de Bourlémont,
au foulon et
à la cavée.
Isabelle Romée est très pieuse. Elle transmet cette qualité à Jeanne sa fille qui, durant sa jeunesse, n’hésite pas à fuir les jeux de ses camarades ou à laisser ses occupations pour aller prier dans les sanctuaires disséminés dans la vallée de la Meuse. D’un autre côté, elle ressent avec vivacité
la grande pitié qui était au royaume de France.
Sans être le théâtre habituel de la guerre, Domrémy n’est pas à l’abri des incursions de troupes armées. L’une d’entre elles l’oblige à se réfugier derrière les murailles de Neufchâteau avec sa famille. La situation de son village sur une route fréquentée par de nombreux commerçants permet à ses habitants d’être au courant des malheurs qui s’abattent à cette époque sur le royaume de France. Une légende qui court dans le pays dit que la royauté, perdue par une femme, sera sauvée par une vierge. La femme néfaste est la reine Isabeau de Bavière. La vierge libératrice sera Jeanne d’Arc. Celle-ci commence à entendre les voix des saintes Catherine et Marguerite et de l’archange saint Michel vers le milieu de l’été de 1424. Elle est alors âgée d’environ treize ans. Il lui est recommandé d’être bonne et pieuse, puis de marcher au secours du Dauphin de France, pressé de tous côtés par les Anglais.

Après avoir longtemps hésité, Jeanne finit par céder a ce qu’elle considère comme l’ordre impérieux du ciel. Durand Laxart, son oncle, la conduit à Vaucouleurs pour lui faire rencontrer Robert de Baudricourt, capitaine de cette place-forte demeurée française, vers le 15 mai 1428. Elle déclare à ce dernier qu’elle veut aller en France pour rencontrer le Dauphin, mais elle n’obtient pas satisfaction. Elle revient à la charge au début de 1429, puis quelques semaines plus tard. Elle parvient finalement à convaincre le capitaine du bien-fondé de ses affirmations. Elle quitte Vaucouleurs le 12 février 1429 accompagnée de Jean de Metz et de Bertrand de Poulangy.
Arrivée à Chinon elle rencontre le Dauphin, qui n’est pas encore Charles VII. La situation semble désespérée pour le parti français, car ce dernier a épuisé ses dernières ressources en hommes et en argent. La cité d’Orléans est assiégée depuis six mois, et l’on s’attend à la voir tomber d’un jour à l’autre aux mains des Anglais. Après avoir reconnu le Dauphin caché au milieu de ses courtisans, Jeanne lui fait part de ses projets. Elle parvient à le convaincre et elle est nommée
chef de guerre. Elle reçoit une armure et elle se fait donner l’épée que ses voix lui avaient commandé de faire chercher derrière l’autel de la chapelle Sainte-Catherine de Fierbois.
Une nouvelle armée est levée. Jeanne l’utilise pour faire lever le siège d’Orléans. Arrivée devant cette cité, elle somme les Anglais de lui rendre, au nom du ciel toutes les places qu’ils occupent dans le royaume. Elle entre dans la ville le 29 avril 1429. Ce succès l’encourage à poursuivre sa mission qui consiste en premier lieu à faire sacrer le Dauphin à Reims. Elle se heurte tout d’abord à la mauvaise volonté du Conseil royal, mais elle obtient finalement gain de cause. Pendant que Charles se prépare, elle entreprend une campagne foudroyante qui lui permet de s’emparer de Jargeau, du pont de Meung, de Beaugency et d’écraser les Anglais à Patay du 12 au 19 juin. Quand la ville de Troyes fait sa soumission, Châlons-sur-Marne et Reims ouvrent leurs portes. L’armée française pénètre dans cette dernière cité le 16 juillet.

Le roi est sacré le lendemain en présence d’une foule considérable. Quand cette cérémonie est terminée, Jeanne manifeste le désir de délivrer Paris. Elle commande l’armée qui pénètre dans Saint-Denis le 26 août. Le roi la rejoint le 7 septembre. Quand elle essaie de prendre d’assaut la porte Saint-Honoré, elle est blessée. Charles VII lui interdit de lancer une nouvelle attaque. En décembre, il l’anoblit avec toute sa famille. Au printemps de 1430, Jeanne décide d’aller délivrer la ville de Compiègne assiégée, sans écouter ses voix qui lui disent qu’elle risque d’être fait prisonnière. Elle tombe effectivement aux mains des Bourguignons le 23 mai. Suivant certains chroniqueurs, elle a été trahie.
Quelques semaines plus tard, elle est grièvement blessée en essayant de s’évader de sa prison. Jean de Luxembourg, sire de Beaurevoir, qui la détient, la vend aux Anglais, le 21 novembre 1430. Elle est conduite à Rouen où un tribunal ecclésiastique présidé par l’évêque Pierre Cauchon la déclare relapse et la condamne à être brûlée à l’issue d’un célèbre procès.
L’Église a béatifié Jeanne d’ Arc en avril 1909 et l’a canonisée le 16 mai 1920. Sa fête est devenue nationale en 1919 (second dimanche de mai).
Bibl. : Luce (Siméon).-
Jeanne d’Arc à Domrémy, Paris, 1886.
Tisset (Pierre) et Lanhers (Yvonne).-
Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 2 tomes, Paris, 1960 et 1970.
Pernoud (Régine).-
Jeanne d’Arc par elle-même et par ses témoins, Seuil, 1962.
Henry (Jean-François).-
L’Unique et vraie Jeanne d’Arc, Nouvelles éditions latines, 1965.
Longueville (Fernand).-
Jeanne d’Arc et Arc en Barrois, 1968.
Pernoud (Régine).-
Vie et mort de Jeanne d’Arc, Les témoignages du Procès de réhabilitation, Hachette, 1953.
Bogliolo (Giovanni).-
Giovanna d’Arco, Milano, 1986.
Poull (G.).-
Inventaire des archives de l’hôpital du Saint-Esprit de Neufchâteau, Manuscrit, 1958, Pièces cotées H.125 et H.255.
Poull (G.).-
Le Château et les seigneurs de Bourlémont, tome I, 1962, p. 63, 83 à 89 et 96 bis (plan du château de Domrémy).
Poull (G).-
Le Sire de Bourlémont et la fée, in
Les cahiers d’Histoire... , 1965, p. 7 à 9.
Poull (G.).-
Les Vosges, Éditions France-Empire, 1985, p. 88 à 94, 403 à 406 et 457 à 460.
[Georges Poull]