Pierre FOURIER

[ Mirecourt (88), 30/11/1565 – Gray (70), 09/12/1640 ]

ecclésiastique

Biographie vosgienne

1829 — Biographie historique et généalogique / Louis Antoine Michel

FOURIER Pierre.- Réformateur des chanoines réguliers de Lorraine, et instituteur des religieuses de la congrégation de Notre-Dame du même ordre, établies en Lorraine, né à Mirecourt en 1565, mort à Gray, où il s’était retiré pendant les guerres de Lorraine en 1640 : il a été béatifié par Bulles de 1730.

Le vénérable père Fourier fit ses éludes à l’université de Pont-à-Mousson et y suivit le cours de philosophie près du fameux père Sirmond, en 1584. Ce fut à Pont-à-Mousson qu’il lia une étroite amitié avec Dom Didier de Lacour et père Servais de Lairuel ; voy. Charles de Lorraine, cardinal ; et conçut le projet qu’il exécuta ensuite avec tant de peine et de succès, d’établir la réforme dans l’ordre des chanoines réguliers. Ses exercices de pénitence, ses mortifications, ses vertus religieuses lui firent offrir les cures de Nomeny, de Saint-Martin de Pont-à-Mousson ; la dignité même de premier général des chanoines réguliers, qu’il refusa, pour se retirer dans le village de Mattaincourt.

Il a composé plusieurs statuts, écrit plusieurs lettres ; tout est resté manuscrit. On a imprimé à Vienne et à Nancy : Imago boni Parochi seu acta proecipuè Parochialia B. Petri-Forerii ; donnant une idée de sa vie et de la conduite, qu’à son exemple, doit tenir un bon curé. Louis Gaspard Bernard, chanoine, a écrit à Toul en 1732, le plan de réforme du B. P. Fourier, 2 vol. in-4° ; et Jean Bédel, chanoine de Rambervillers, a fait imprimer sa vie à Toul en 1674.


1845 — Le Département des Vosges / Henri Lepage, Charles Charton

Pierre Fourrier, surnommé le bon Père de Mattaincourt, né le 30 novembre 1564, mort à Gray, le 10 décembre 1640, béatifié en 1730. Nommé curé de Mattaincourt en 1597, il s’occupa, depuis 1601, de l’institution de religieuses dévouées à l’éducation des jeunes filles. La congrégation Notre-Dame, érigée en 1615 et 1616, comptait déjà plus de cinquante maisons en 1640.

En 1620 et 21, Pierre Fourrier entreprit la réforme des Chanoines réguliers, qui commença, en 1623, dans l’abbaye de Prémontré à Pont-à-Mousson. En 1632, il fut nommé général de cette Congrégation, qui prit le nom de Congrégation de Notre-Sauveur.

Il est auteur d’un livre intitulé : Exercice journalier pour les principales actions de la vie chrétienne à l’usage des religieuses de la congrégation Notre-Dame, et de toutes les personnes consacrées à Dieu (Paris, 1780).

La famille du P. Fourrier, dont plusieurs membres occupèrent des emplois éminents dans la magistrature, a formé les branches de Bacourt et d’Incourt, qui subsistent encore aujourd’hui. Le père de Fourrier était seigneur en partie de Xonval et contrôleur ordinaire de la maison de la grande duchesse de Toscane.

M. Emmanuel d’Huart a publié, dans la Revue d’Austrasie (novembre 1841), une longue notice biographique sur le P. Fourrier, d’après les mémoires manuscrits de Dom Drouyn, abbé de St-Pierremont. Un portrait de Fourrier accompagne cette notice. M. Baillard, curé de Favières, a publié aussi : Panégyrique du R. P. Fourrier, prononcé sur sa tombe à Mattaincourt, le 7 juillet 1837, jour de sa fête.


[Tome 2, page 334].

1848 — Biographie vosgienne / François Vuillemin

FOURIER Pierre.- Curé de Mattaincourt, naquit à Mirecourt, le 30 novembre 1564. Son père, quoique seigneur en partie de Xonval, et contrôleur ordinaire de la duchesse de Toscane, ne jouissait que d’une fortune très médiocre, mais en échange, il était cité dans toute la ville pour ses nombreuses vertus. Il destina son fils au sacerdoce et lui fit faire d’excellentes études à l’université de Pont-à-Mousson.

Le jeune Pierre eut le bonheur d’y être placé sous la direction d’un de ses parents, le père Jean Fourier, recteur de l’université, qui venait de former Francois de Sâles à Paris, et qui sut tourner vers le bien les passions de son élève.

Parvenu à l’âge de 23 ans, Pierre Fourier se présenta à l’abbaye de Chaumousey, de l’ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Depuis longtemps, les moines de cette maison s’affranchissaient de leurs devoirs religieux, et donnaient tout leur temps à la chasse, aux jeux et aux plaisirs [Note 1]. Le noviciat d’un jeune homme vertueux, dans une telle maison, était nécessairement un supplice de tous les instants. Je sais, par la bouche de ceux qui en ont fait l’épreuve, dit le père Bédel [Note 2], qu’un forçat attaché cruellement au bas d’une chiourme, n’endure pas davantage qu’il fallait pour lors souffrir dans ces noviciats.... Servir à table, ne ronger que des os comme des chiens, coucher au coin d’une cuisine, sonner les cloches et relaver : c’était leur occupation ordinaire ; et pour l’instruction des âmes, pas un petit mot de leçon, de sorte que ces rigueurs ne servaient que pour les rendre plus malicieux.

La providence, qui destinait Fourier à la réforme de cet ordre religieux, ne permit pas qu’il se décourageât ; il fit profession et reçut la prêtrise en 1589. Il obtint ensuite la permission d’aller continuer sa théologie à Pont-à-Mousson, où il passa six ans. Un ordre de l’abbé l’ayant de nouveau rappelé à Chaumousey, ses vastes connaissances et ses vertus lui attirèrent bientôt autant d’ennemis qu’il y avait de moines dans la maison. Ils ne l’oeilladent, dit encore le père Bédel, que pour le menacer, ne lui parlent qu’avec des injures, et ne s’approchent que pour le signer et brocarder..., et poussent souvent leurs menaces jusqu’aux coups et autres outrages. Ils lui dérobent tantôt un livre, quelquefois ses habits d’église, les lui déchirent et engagent...

Les amis de Fourier, instruits de ces odieux traitements, dont il ne se plaignait pas, firent des démarches en sa faveur, et obtinrent qu’il sortirait de Chaumousey. Trois paroisses lui furent offertes : celles de Pont-à-Mousson, de Nomeny et de Mattaincourt ; les deux premières étaient lucratives, la dernière était pauvre ; on la surnommait la petite Genève, parce que les discussions religieuses entre les catholiques et les protestants, y avaient en quelque sorte éteint toute croyance, ce fut celle qu’il choisit [Note 3].

Fourier put enfin utiliser l’immense trésor d’amour qu’il portait dans son coeur. Il se dévoua tout entier à ses paroissiens, et s’imposa les plus dures privations, afin de conserver aux pauvres la presque totalité de ses revenus. Il ne mangeait que du pain et des pois, et ne buvait que de l’eau. Jamais on ne faisait de feu chez lui, sinon au cas de maladie ou de quelque visite honnête... On n’y voyait aucun meuble, sinon un lit duquel il se servait seulement pour parade, c’est-à-dire pour cacher aux hommes l’austérité de sa vie; car au lieu de prendre son repos sous ces courtines, il couchait tout vêtu sur un banc large d’un pied et demi... Il exhortait tout haut les pauvres de n’être point honteux à lui demander, que ses biens étaient les leurs, à quoi ces bonnes gens s’apprivoisaient si bien, qu’ils lui demandaient librement tout ce qui leur était de besoin : tantôt un peu d’argent pour avoir du beurre, celle-ci pour avoir du lait à son enfant, et jamais il n’a refusé personne.

Mais il ne se contentait pas de donner à ceux qui venaient frapper à sa porte, sa charité allait au-devant des souffrances ignorées : Il s’informait par quelle voie chacun gagnait sa vie, le profit qu’ils faisaient en leurs commerces et voyages, afin de reconnaître les pauvres honteux ; et aussitôt qu’il en découvrait quelqu’un, il faisait sur le soir porter du blé en quelque coin de leur maison, tantôt du bois ou autre chose, et les allant visiter, il cachait quelque somme d’argent sous une salière, une couverte de lit ou quelque autre ustensile... Que si le défaut de santé, se joignant à celui des richesses, affligeait quelqu’un d’une double pauvreté, il était doublement soigneux de les soulager ; car il n’épargnait ni or, ni argent pour avoir la plus belle viande qui fût en la boucherie, pour faire des bouillons à ses malades... Aussi aimait-il ses pauvres jusqu’aux délicatesses, les rafraîchissant par des confitures qu’il amassait de toutes parts à ce dessein ; il les consolait de ses visites, veillant des nuits entières auprès d’eux, les levant pour raccommoder leur lit... Il avait dressé un catalogue des plus disetteux, lesquels il amassait deux fois la semaine, et leur distribuait du pain pour trois jours, donnant ordre qu’au dimanche il fut plus blanc, et y ajoutait quelque peu de lard pour faire du potage, et quelquefois du vin pour les vieillards [Note 4].

Malgré cet inépuisable dévouement, les commencements furent difficiles. Souvent le bon curé fut arrêté dans les rues, injurié et même frappé par des personnes grossières, qui croyaient avoir à se plaindre de lui. Un jour même, pendant qu’il portait le viatique, une fille perdue lui barra le passage, et pour l’éviter, il fut obligé de traverser une mare profonde. A tous ces outrages, il n’opposait jamais que la plus grande bonté souvent même, de retour à son presbytère, il faisait porter d’abondantes charités à ceux qui l’avaient le plus maltraité. Vous ne pouvez pas savoir, dit-il dans une de ses lettres, comme un curé aime ses paroissiens, si vous ne l’êtes vous-même. Toutes les comparaisons qu’on allègue d’une mère envers son enfant, d’une poule pour ses petits, ne l’expliquent pas assez, et tous les livres qui en parlent n’en disent pas la moitié, il faut l’expérience pour comprendre cette vérité. De tels sentiments inspirent et commandent l’amour ; aussi, tous les habitants de Mattaincourt se pressèrent bientôt autour de cette intelligence, admirable comme un reflet de la bonté divine, et comblèrent de bénédictions celui qu’ils avaient vu arriver au milieu d’eux avec tant d’indifférence.

Doué d’une haute intelligence des besoins de l’avenir, Fourier comprit que sa tâche n’était point accomplie. Il sépara l’école des filles de l’école des garçons, fait tout nouveau alors, et dont on ne comprenait ni l’importance, ni la nécessité ; il créa une bourse de Saint-Epvre, sorte de caisse de prévoyance, où les négociants déposaient périodiquement une somme déterminée, et dont le produit servait à soulager ceux d’entre les déposants qui se trouvaient gênés dans leur commerce. Son esprit créateur l’avait porté aussi à essayer la formation d’un vaste tribunal de paix, composé de riches et de nobles de la province, qui devaient se réunir, à tour de rôle, pour terminer, à l’amiable et sans frais, toutes les contestations ; mais n’ayant pas été secondé, il ne put réaliser cette belle conception ; enfin, il osait rêver, au dix-septième siècle, l’extinction de la mendicité, disant qu’on pouvait mettre de l’ordre dans le soulagement des pauvres, et faire qu’on ne vît plus mendier publiquement.

Mais le plus beau titre de Fourier à la reconnaissance de la postérité, est sans contredit la fondation de la Congrégation de Notre-Dame, le premier ordre de religieuses vouées exclusivement à l’instruction. Persuadé que l’ignorance, presque générale alors, était la source de la plus grande partie des vices, Fourier sentit qu’il rendrait à la religion et à la société un immense service, s’il pouvait inspirer, à quelques âmes d’élite, la résolution de se vouer gratuitement à l’instruction. Il résolut de former lui-même quelques instituteurs, et réunit chez lui cinq ou six jeunes garçons de Mattaincourt ; mais le temps de M. de la Salle n’était pas encore arrivé ; tantôt un s’échappe, l’autre demande son congé, celui-ci se dégoûte tellement, que dans trois mois le tout s’évanouit.

Pendant qu’il se décourageait un peu, par suite de cette tentative avortée, la providence vint à son secours et lui permit de réaliser, pour les femmes, la pensée féconde qu’il avait conçue. Une jeune fille de sa paroisse, nommée Alix Leclerc, vint le trouver un jour et lui dit qu’elle voulait quitter le monde, mais que, désirant se donner activement au salut du prochain, aucun des ordres existants ne la satisfaisait. Ce fut, pour le bon père, une révélation. Il avait besoin, pour agir sur les femmes, d’une Jeanne de Chantal, d’une Louise Legras. Il la rencontra dans Alix Leclerc, dont le nom doit s’unir au sien, comme celui de ces deux saintes au nom de François de Sâles et de Vincent de Paul [Note 5].

Quatre autres jeunes filles de Mattaincourt [Note 6], informées de la démarche d’Alix Leclerc, s’ouvrirent à elles et prirent la même résolution. Fourier, pour mieux les éprouver, les détourna longtemps de cette vocation ; mais enfin, toutes ayant persévéré, il les adressa à Madame d’Apremont, abbesse de Poussay, en la priant de les préparer à la mission de dévouement qu’elles avaient résolu de remplir. Elles quittèrent cette abbaye au bout d’un an, à cause, dit naïvement Alix Leclerc, que Madame l’abbesse et les anciennes conçurent du mécontentement contre nous, craignant que leurs jeunes dames, à notre imitation, s’adonnassent trop à la retraite.

Néanmoins, Madame d’Apremont, touchée des vertus de ces saintes filles, leur acheta une maison à Mattaincourt. Elles y ouvrirent aussitôt une école gratuite de filles, et elle devint le berceau de la congrégation [Note 7]. Le zèle de ces pieuses filles opéra des miracles ; le nombre des prosélytes s’augmenta rapidement et se dispersa dans toute la province. Elles eurent d’abord beaucoup à souffrir, parce que Pierre Fourier leur avait défendu de recevoir chose aucune de leurs parents, pour empêcher les médisants de murmurer, et dire qu’on avait attiré les filles pour attraper leurs biens. Mais elles se contentaient de si peu que leur dénuement ne fit que redoubler leur ardeur. En 1603, elles se fixèrent à Nancy, sur la demande du cardinal de Lorraine, et en 1617, la congrégation y fut solennellement fondée ; Alix Leclerc en fut la première supérieure. La même année, il y avait déjà six maisons en France, et en 1640, il y en avait plus de cinquante. En 1628, Urbain VIII approuva l’institut de Pierre Fourier, donna aux religieuses le titre de Chanoinesses régulières de saint Augustin, de la congrégation de Notre-Dame, et autorisa le quatrième vœu solennel, qui les consacre à l’instruction.

Fourier voulut écrire lui-même les Constitutions de la congrégation de Notre-Dame ; elles sont admirables, car tout y est prévu : devoirs des maîtresses, méthodes à suivre, travail des mains, etc. Sa méthode d’instruction approche singulièrement de l’enseignement simultané adopté aujourd’hui, mais complètement inconnu à cette époque. Il en comprit le premier les avantages, grâce à sa belle intelligence, et en obtint les plus heureux résultats.

Il écrivait lettres sur lettres à ses communautés, afin d’entretenir le feu sacré chez ses religieuses. Ces lettres sont brillantes de zèle, pleines d’une naïveté charmante, et prouvent l’incontestable supériorité de son esprit [Note 8].

Toutes les religieuses de la congrégation de Notre-Dame se dispersèrent à la révolution ; mais comme Fourier avait écrit, dans ses constitutions, que tout aussitôt le danger passé, l’instruction recommencerait, de nouvelles maisons se sont élevées depuis ; on en compte aujourd’hui vingt-sept [Note 9].

Cependant, les mœurs dissolues des chanoines réguliers auxquels il appartenait, étaient, pour Pierre Fourier, une cause continuelle de tristesse et de souffrance. M. Des Porcelets de Maillane, évêque de Toul, jeta les yeux sur lui pour tenter la réforme de cet ordre, et lui écrivit, le 16 mai 1622 : Au nom de Dieu, Monsieur, s’il vous plaît nous aider, que ce soit au plus tôt... Au nom de Dieu, expédiez-vous, car je ne puis tarder davantage. Venez, et commençons au plus tôt.

Pierre Fourier se mit à l’œuvre, et quatre années d’efforts et de profonde humilité lui suffirent pour accomplir cette tâche difficile, devant laquelle le cardinal de Lorraine avait lui-même reculé. Il rédigea de nouvelles constitutions, dont un mot d’Urbain VIII fait l’éloge : Si je connaissais, disait ce pontife, un chanoine qui suivît fidèlement cette règle, je le canoniserais avant sa mort. Il approuva, en 1628, la réforme des chanoines réguliers, sous le titre de Congrégation de notre Sauveur, dont Fourier fut élu général en 1632.

En 1625, l’évêque de Toul eut encore recours à Fourier, et le pria de parcourir les Vosges, afin d’opposer l’autorité de sa parole aux progrès du protestantisme. Il visita, avec la simplicité d’un apôtre, tout le pays menacé de l’invasion des doctrines de Calvin, et sa charité éveilla partout de vives sympathies. Presque tous les habitants de Badonviller avaient embrassé le protestantisme, il se rendit dans cette ville, et après y avoir prêché pendant six mois, il eut la consolation de voir les protestants fermer eux-mêmes leur temple et le dédier à la sainte Vierge. L’attachement qu’il portait à la maison de Lorraine lui valut la haine de Richelieu. En 1636, il fut obligé de s’expatrier pour échapper aux recherches de son puissant ennemi. Il se fixa à Gray, dans l’espoir que des temps meilleurs lui permettraient bientôt de revoir son pays ; mais le ciel en avait décidé autrement ; il mourut dans cette ville, le 11 décembre 1640, âgé de 76 ans.

L’admirable simplicité du Vincent de Paul de la Lorraine, lui gagnait tous les cœurs. Madame de Chantal disait qu’il suffisait d’avoir envisagé le pieux curé de Mattaincourt pour avoir de lui l’idée d’un saint, quand même on ne le connaîtrait pas pour tel. Le cardinal de Bérulle, qui l’avait vu une seule fois à Nancy, disait aussi que si l’on voulait, d’un coup d’oeil, contempler toutes les vertus réunies, il fallait aller en Lorraine et regarder le père de Mattaincourt. Le duc Charles IV l’affectionnait tellement, qu’il lui écrivait, le 17 septembre 1639, de son camp décimé par la famine, pour lui dire qu’il avait donné à son intendant l’ordre de vendre quelques-unes de ses hardes, afin de ne pas le laisser, ainsi que ses religieuses, dans la nécessité [Note 10].

Les habitants de Gray voulaient conserver les restes de Fourier, et il fallut, pour les décider à s’en déposséder, des ordres des cours de Madrid et de Bruxelles. Les chanoines avaient obtenu qu’il serait inhumé à Pont-à-Mousson ; mais le cercueil ayant été déposé, pour une nuit, dans l’église de Mattaincourt, les anciens paroissiens du bon père déclarèrent qu’ils perdraient plutôt la vie que de le laisser enlever. Les ordres de Toul, de Nancy, les efforts de la garnison de Mirecourt, tout fut inutile. Ils le gardèrent jour et nuit, pendant cinq mois, et profitèrent de la panique occasionnée par l’arrivée du seigneur de Folleville devant Mirecourt, pour l’enterrer précipitamment dans le choeur de leur église. Ils accomplirent ainsi le voeu constant de Fourier, qui avait désigné lui-même l’emplacement de sa tombe [Note 11].

Pierre Fourier a été béatifié à Rome en 1730 [Note 12]. Le procès de sa canonisation s’instruit depuis quelques années.

Il a écrit :
- Les Constitutions de la congrégation de Notre-Dame, un fort volume divisé en cinq parties, imprimé en 1640.
- Les Constitutions de la congrégation de notre Sauveur.
- Le Primitif et légitime esprit des filles de la congrégation de Notre-Dame, un fort volume in-12, Pont-à-Mousson, 1652.
- La Pratique des curés, ouvrage écrit sur l’ordre de l’évêque de Toul, mais dont le manuscrit fut perdu, sans doute à l’époque de sa fuite.
- Un Traité de la foi, resté incomplet à cause de ses nombreux voyages.
- Enfin, un nombre incalculable de lettres qui, il faut bien l’espérer, seront publiées un jour.

Il y a un siècle que les chanoines réguliers de Lorraine avaient déjà réuni 3 volumes in-folio de ces lettres. Elles étaient entre les mains du R. P. Danget, qui avait pris soin de les copier. Beaucoup d’autres lettres sont éparses en diverses mains. Les descendants de Pierre Fourier en ont une assez grande quantité. Toutes les maisons de la Congrégation de Notre-Dame, et nombre de collecteurs en possèdent aussi.

Pierre Fourier a eu plusieurs historiens ; les plus remarquables sont :
- La Vie du très révérend père Pierre Fourier, par le R. P. J. Bédel, Pont-à-Mousson, 1656.
- Vie du bienheureux Pierre Fourier, par Piart, abbé de Domèvre, six livres formant un volume in-4°. Le père Piart sollicita à Rome pendant plus de vingt ans, la béatification de Pierre Fourier.
- Vie ou Éloge du B. P. Fourier, anonyme, deux volumes in-12, 1746.
- Vie de P. Fourier, par Bayard. Paris, 1834, deux volumes in-12.
- Le Bienheureux Pierre Fourier, par M. E. de Bazelaire, un volume in-18, Paris, 1846. Cet ouvrage, fruit de longues et consciencieuses recherches, est aussi remarquable que complet.
- Enfin, on annonce une vie très étendue de Pierre Fourier, par M. Chapia, curé à Damas.

On a écrit, en outre, sur Pierre Fourier :
- Guérisons miraculeuses arrivées dans la ville de Toul, par l’entremise et l’intercession du P. Fourier, Toul, 1671.
- Et Conduite de la providence dans l’établissement de la congrégation de Notre-Dame, par Louis-Gaspard Bernard, chanoine régulier de Pont-à-Mousson, Toul, 1732, deux volumes in-8°.

La bibliothèque de Nancy possède, sur Fourier, de très volumineux documents [Note 13].

 

Note 1 : Ce relâchement n’était point un fait particulier à Chaumousey. La plupart des monastères d’alors, dit dom Calmet dans son Histoire de Lorraine, étaient devenus des cavernes de voleurs et des lieux de dissolution.

Note 2 : Vie du B. Pierre Fourier.

Note 3 : La cure de Mattaincourt appartenait aux chanoines d’Haussonville. On conservait encore avant la révolution, dans les archives de la collégiale de ce lieu, l’acte que Fourier laissa à ces chanoines avant de se rendre dans sa paroisse. Cet acte est ainsi conçu : Ce 28 mai 1597, je, Pierson Fourier, religieux de Chaumousey, par la licence de mon R. P. abbé, ai accepté des messieurs les vénérables prévôt et chanoines d’Haussonville, la vicairie de Mattaincourt, vacante par la mort de feu M. Demenge Bridart, dernier possesseur d’icelle, sous les conditions ci-dessus portées ; lesquelles j’ai promis observer, et me contenter de ce que les susdits Bridart et autres sieurs prédécesseurs vicaires ont tenu au lieu de Mattaincourt, touchant les frais et revenus du bénéfice ; en foi de quoi, j’ai signé les présentes, les an et jour que dessus. Pierre Fourier.

Note 4 : Bédel.

Note 5 : M. E. de Bazelaire, Le B. Pierre Fourier.

Note 6 : Gante André, Claude Chauvenel, Isabelle et Jeanne de Louvroir.

Note 7 : Cette maison, qui existe encore, sert aujourd’hui d’école primaire.

Note 8 : La lettre suivante, que Fourier adressait à ses religieuses, le 27 février 1624, prouve combien était grande sa tolérance en matière de religion, et répond, d’une manière péremptoire, à plusieurs journaux qui, s’occupant dernièrement du bon père, à l’occasion de sa canonisation, avançaient, avec une assurance d’autant plus odieuse, qu’elle n’admettait pas le doute, qu’il avait fait élever un bûcher au milieu de Mattaincourt, et qu’un grand nombre de protestants y avaient été brûlés.
Si quelque fille de cette religion prétendue réformée se trouve parmi les autres en vos écoles, traitez-la doucement et charitablement ; ne permettez que les autres la molestent ou lui fassent quelque reproche ou fâcherie. Ne la sollicitez ouvertement â quitter son erreur, et ne lui parlez directement contre sa religion ; mais aux occasions, louez la nôtre, et montrez, sans faire semblant que ce soit pour l’attirer, en parlant à toutes en général ; combien sont raisonnables et belles toutes les choses que nous y enseignons et que nous pratiquons. Et surtout, imprimez dans leur esprit ces choses que les enfants doivent à leurs pères et mères, un grand amour, un grand respect… l’amour de Dieu, la crainte, l’obéissance â ses commandements. Rien de cela ne peut offenser et irriter ou étranger ces pauvres esprits là, et, s’ils apprennent bien, vous pourrez louer leur diligence ou leurs beaux ouvrages, et leur donner pour prix, au lieu d’images ou Agnus que vous présentez aux catholiques, quelque papier doré, quelque belle plume à écrire ou autre chose semblable, qu’ils ne puissent dédaigner.

Note 9 : Trois à Paris (l’Abbaye-aux-Bois, les Oiseaux, le couvent du Roule), Versailles, Étampes, Moulins, Caudebec, Honfleur, Orbie, Carantan, Valognes, Saint-Pierre (église), Cateau-Cambresis, Rheims, Châlons-sur-Marne, Verdun, Vézelise, Molsheim, Strasbourg, Mattaincourt, Offembourg, Rastadt, Essen, Padersborn, Trèves, Luxembourg et Presbourg.

Note 10 : Cette lettre est on ne peut plus honorable pour Pierre Fourier ; la voici dans son entier : Mon père, j’ai commandé à Gérard (son intendant) vous donner une misère pour vous ou pour vos religieuses, que l’on me mande n’être trop bien, dans le peu d’assistance que vous recevez, pour la pauvreté qui commence d’être par-delà. Il me reste quelques hardes par-delà, desquelles j’ordonne audit Gérard de les plutost faire vendre, que de vous laisser dans la nécessité. Je vous prie de ne faire comme du passé, et de raviser de ce qu’il pourra faire pour vous assister. Si votre gloire ordinaire vous empêche d’en demander, du moins permettez au P. Terrel ou à vos religieuses de le faire. Cependant, il ne me faut pas oublier, car nous sommes en une saison où nous avons plus à faire de votre souvenir en vos prières, que jamais. Il n’y faut rien oublier, étant certain que nous devons attendre tout de Dieu, et plus rien du monde. Bienheureux est celui qui en est démêlé, et en lieu où il n’y ait plus rien à faire que de dire son chapelet ! J’espère que vous direz le vôtre pour moi, et que vous m’aimerez, étant de tout mon coeur, mon père, votre plus affectionné ami. Charles de Lorraine.

Note 11 : Il s’opposa un jour à ce qu’on enterrât, dans le lieu qu’il s’était réservé, un habitant de Mattaincourt. Craignant que, par suite de ses nombreux voyages, il ne vînt à mourir loin de sa paroisse, il fit, avec Demenge Leclerc, de Hymont, un marché par lequel celui-ci s’engageait à aller rechercher son corps, pour être enterré sous le grand crucifix. Demenge Leclerc étant mort quelques années avant Fourier, Claude Leclerc, son fils, restitua au père Terrel, qui lui en donna quittance, les trois résaux de blé et autant d’avoine que son père avait reçus.

Note 12 : La philosophie, dit M. H. Boulay de la Meurthe, dans une notice historique sur l’instruction primaire, peut applaudir à cette palme accordée à un ministre des autels dont toute la vie fut consacrée à propager les lumières.

Note 13 : Charles Fourier, fondateur de l’École sociétaire, descendait de la famille de Pierre Fourier.

1866 — Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien

FOURIER (Pierre). Au milieu des temps difficiles du seizième siècle, Dieu, dans une pensée de gloire et d’amour pour la Lorraine, lui envoya un homme puissant en oeuvres et en paroles, Pierre Fourier, donné au monde par la ville de Mirecourt et au ciel par le village de Mattaincourt. Elle le mit sur différents théâtres durant sa vie, afin qu’il exerçât une plus grande action sur son époque. En lisant son histoire, on voit qu’il a touché à tout dans les choses de Dieu : modèle des religieux, précepteur habile dans l’enseignement, fondateur d’un ordre, réformateur d’un autre, le bras droit de son évêque, il fut mêlé aux conseils de son prince et de son pays ; il a rassemblé dans sa personne des souvenirs qui suffiraient à illustrer plusieurs vies. C’est l’histoire de cet homme de bien que nous allons brièvement retracer ; comme la vie des

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retirerait-il de nous, pour aller luire sur d’autres plages ? Non, non, Seigneur... Les orages se sont assez déchaînés ; la terre a tremblé des longs éclats de la foudre ; les montagnes ont été ébranlées jusque dans leurs fondements ; les ruines couvrent notre sol !… Mais le ciel commence, par intervalles, à remontrer à l’œil consterné son azur ; la nuée, par instant est devenue moins sombre, laisse percer un rayon délicieux ; une nouvelle aurore semble renaître : les hommes agenouillés vous implorent, ô Soleil de vérité, ô Soleil de justice, ô Soleil de charité ! - Père, vous entendrez nos prières !... Un beau jour, un jour nouveau se lèvera ; du haut du firmament, vous inonderez encore notre terre, ô mon Dieu, de vos lumières, de votre amour et de votre paix !

1877 — Notice historique et biographique sur la ville de Mirecourt / Charles Laprévôte

FOURIER Pierre.- Curé de Mattaincourt, instituteur de la Congrégation de Notre-Dame, réformateur et général de la Congrégation des Chanoines réguliers de Notre-Sauveur, né à Mirecourt le 30 novembre 1565, mort à Gray le 9 décembre 1640. Il a été béatifié par bulles du 29 janvier 1730. La vie du Bienheureux Pierre Fourier, surnommé le Bon Père de Mattaincourt, est trop connue pour qu’il soit nécessaire de la rappeler ici : il suffira de donner quelques renseignements sur sa famille.

Il était fils de Dominique Fourier et de Anne Nacquart, tous deux de Mirecourt ; son père devint contrôleur ordinaire des domaines de la princesse Christine de Lorraine, grande-duchesse de Toscane, et officier de la maison de S.A. le duc Charles III, qui lui accorda, à la date du 2 janvier 1591, des lettres d’anoblissement qui furent vérifiées le 8 février 1594 ; ses armoiries étaient : d’azur, à trois bandes d’or, au chef d’argent décoré d’une tête de lion de gueules arrachée, lampassée de même, et environnée de deux roses pointées d’or, et pour cimier un lion naissant de gueules, tenant en ses pattes une rose d’argent pointée de gueules.

Le Bienheureux père eut deux frères et une soeur : Jean, qui alla habiter Nomeny, où il devint conseiller au bailliage ; Jacques, qui resta à Mirecourt, et Marie qui fut mariée à un sieur Bourlier [Note].

 

Note : Voir :
- La Vie du très révérend Père Pierre Fourier, par le R.P. Bédel.
- Vie du Bienheureux Pierre Fourier, par l’abbé Chapia.
- Vie ou éloge historique du Bienheureux Pierre Fourier, par le Père Friant.

1879 — Biographie alsacienne-lorraine / A. Cerfberr de Médelsheim

FOURIER Le Bienheureux P.- Né à Mirecourt (1565-1640).

1881 — Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat

FOURIER Pierre.- Né à Mirecourt, le 30 novembre 1565, de Dominique Fourier et d’Anne Nacquart, Pierre fut élevé dans la plus suave innocence et la plus amoureuse crainte de Dieu. Le Seigneur l’entoura, dès le berceau, d’une auréole de pureté, et sa digne mère eut seulement à seconder le travail intérieur de la grâce, qui se manifesta en lui dès l’aurore, et s’y développa en même temps que la vie de la nature. Cet enfant était beau comme un ange, et cette fleur de beauté brilla sur son visage jusque dans une extrême vieillesse, malgré les austérités de la pénitence.

Le voyant si vertueux dans un âge encore tendre, ses pieux parents conçurent l’espoir de voir leur fils bien-aimé consacré au service des autels, et ils mirent tons leurs soins à son éducation. Pierre commença ses études sous leurs yeux, à Mirecourt ; il alla ensuite les continuer à la célèbre université de Pont-à-Mousson, où il obtint les plus brillants succès. Sa principale étude y fut de garder son innocence baptismale, en nourrissant son âme de la prière, des mortifications, de la fréquente communion et de l’amour de Jésus et de Marie.

Pendant son cours de philosophie, à dix-neuf ans, il eut le malheur de perdre sa bonne et sainte mère, qu’il pleura des larmes du coeur, et dès l’année suivante il se retira chez son père, pour le consoler et lui venir en aide dans son veuvage. Dans ce but il établit à Mirecourt une école, où sa réputation naissante attira les enfants des meilleures et des plus nobles familles. Cependant le jeune maître aspirait à sortir d’un monde qu’il redoutait. Son père ayant épousé une seconde femme, digne d’élever ses autres enfants, le laissa libre de sa vocation, et lui, qui se sentait attiré vers la vie religieuse, entra au monastère de Chaumousey, pour s’y consacrer à Dieu, sous la règle de Saint-Augustin. Il y fit ses premiers engagements, en 1587, à l’âge de vingt-deux ans.

Dès lors sa vie ne fut plus qu’un long acte de dévouement à l’humilité, à l’obéissance, à la chasteté, à la mortification, à la pauvreté, et surtout à l’amour de Dieu et des hommes. Il se livra, dans son couvent, à l’étude essentielle du prêtre, la théologie, et, sur l’ordre formel de son abbé, il se laissa promouvoir au sacerdoce, en 1589. Quelque temps après, il retourna de,bon coeur à l’université de Pont-à-Mousson, pour y achever ses cours de théologie et de droit canonique, et il s’y distingua tellement, qu’il devint un des hommes les plus éminents de son siècle.

De retour à Chaumousey, Fourier édifia ses frères par une conduite héroïque de patience et de charité. Il fut chargé de l’administration de la petite paroisse dépendante de l’abbaye, où il laissa d’impérissables souvenirs, Dieu le voulait ailleurs : le cardinal de Lorraine, qui le connaissait, lui fit offrir un bénéfice, et on lui donna le choix de trois paroisses. L’humble prêtre choisit la plus chétive, la moins honorable, la plus décriée des trois, et il devint curé de Mattaincourt.

La présence d’un tel curé eut bientôt changé cette pauvre paroisse : son zèle, ses travaux, ses vertus, sa charité, firent de cette Babylone une petite Sion, et ce lieu, qui était auparavant un scandale pour le pays, en devint l’édification et le salut. Le bon curé s’occupa d’abord des enfants : il mit ses soins à former des maîtres dignes de les élever. Il rêvait à créer une congrégation d’instituteurs ; mais il n’y réussit pas : il ne put que former un bon maître d’école pour Mattaincourt. Il réussit mieux pour les institutrices : l’école qu’il fonda pour les jeunes filles, se transforma, et devint, avec l’aide du temps et de la grâce, la congrégation de Notre-Dame,qui se répandit en Lorraine, en France, en Allemagne, et jusqu’en Amérique, où elle donna aux enfants du sexe une éducation inconnue jusqu’alors. Ce fut un immense bienfait, une immense aumône faite à l’esprit et au coeur des générations naissantes, dans un temps où de telles institutions manquaient totalement.

Il est fort intéressant d’étudier à quelle hauteur s’élevaient, sur ce point, les idées du curé de Mattaincourt. L’espace s’agrandissait devant le zèle de Pierre Fourier, et le champ de toutes les bonnes oeuvres s’ouvrit a son zèle inépuisable. L’évêque de Toul, charmé de posséder un tel prêtre, voulut le montrer à son diocèse, et il le chargea de faire des missions dans les Vosges. Alors on vit l’homme de Dieu parcourir à pied, le bâton à la main, le bréviaire sous le bras, les monts et les vallées, pour distribuer aux peuples affamés le pain de la sainte parole. D’immenses populations accouraient pour l’entendre ; les églises contenaient à peine la foule, et on le vit au sein des vallées, au penchant des collines, sur les rochers de la Montagne, nourrir les âmes des vérités sacrées, et faire pleuvoir d’en haut sur elles les abondantes rosées des, grâces divines.

Le serviteur de Dieu se vit appeler à une merveille incomparable, à la conversion du comté de Salm. Ce pays, qui avait pour capitale Badonviller, était tout entier tombé dans les erreurs de Calvin. Pierre fut mandé par les souverains de ce comté pour travailler à convertir le peuple, égaré sur les traces, des sectaires : il y vint par obéissance. Il pria, il prêcha, il souffrit les injures et les affronts ; il se montra un saint devant ce peuple abusé, qui ouvrit enfin les yeux, et en six mois toute la population était rentrée au bercail de l’Église.

Une autre bénédiction l’attendait : depuis longtemps il gémissait, ce fervent religieux, sur le relâchement qui avait envahi l’ordre des chanoines réguliers ; l’opprobre de son habit lui arrachait des larmes. Par ordre de son évêque, appuyé de l’autorité du Saint-Siège, il entreprit l’oeuvre si difficile d’une réforme, et il y réussit. Il sut, par son humilité, décliner la charge de supérieur général de son ordre réformé ; mais il se vit forcé plus tard à l’accepter et à subir les honneurs du généralat.

Il ne manquait plus au bon Père de Mattaincourt, au fondateur de la Congrégation de Notre-Dame, au réformateur et au général de celle de Notre-Sauveur, à l’apôtre du comté de Salm, qu’une consécration dernière, celle des grandes tribulations. La guerre, la peste et la famine vinrent désoler sa patrie : pendant de nombreuses années, la Lorraine fut livrée, de la part des affreux Suédois, alliés de la France, aux horreurs d’un effroyable désastre. Les historiens du temps s’accordent à dire qu’il n’y eut rien de comparable à ses maux, sinon ceux du siège de Jérusalem. Après des prodiges de charité, Pierre Fourier, jeté en exil par les événements, périt sur la terre étrangère, en appelant sur sa chère patrie les miséricordes du Ciel.

Ce grand homme, ce grand saint, mourut à Gray, en Franche-Comté, le 9 décembre 1640, dans la soixante-seizième année de son âge, et après de nombreux miracles, il fut béatifié solennellement en 1730.

1889 — Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier

FOURIER (Pierre).- Le bienheureux père Fourier est né à Mirecourt le 30 novembre 1564.

Ordonné prêtre en l589, après des études à l’université de Pont-à-Mousson, il entra à l’abbaye d’Augustins de Chaumousey, puis retourna travailler à Pont-à-Mousson. En 1595, il fut nommé curé de Mattaincourt ; il s’y fit remarquer par ses vertus et sa bonté et y fonda la congrégation de Notre-Dame pour les sœurs vouées à l’instruction, avec le concours d’Alix Leclère (voir ce nom).

Cette congrégation, transférée à Nancy en 1603, confirmée en 1617, se répandit par toute la France et les sœurs reçurent en 1628, du pape Urbain VIII, le titre de chanoinesses régulières de Saint-Augustin. En 1632 il fut élu supérieur général des chanoines de la congrégation de Notre-Sauveur, qu’il venait de réformer ; entre temps il combattait dans les Vosges les progrès du protestantisme. Proscrit en 1636 par Richelieu, vainqueur des ducs de Lorraine, il se retira en Franche-Comté.

Le B.-P. Pierre Fourier est mort à Gray, le 11 décembre 1640.

Béatifié en 1730, il a été récemment canonisé et mis au nombre des saints.

1932 — Un saint pour chaque jour du mois

Bandeau.
 
SAINT PIERRE FOURIER
Curé et fondateur d’Ordres (1565 – 1640)
Fête le 9 décembre.


Pierre Fourier naquit à Mirecourt, le 30 novembre 1565, de parents simples et très chrétiens, anoblis plus tard par Charles III, duc de Lorraine. Dominique Fourier et Anne Nacquart nommèrent leurs trois fils Pierre, Jacques et Jean, afin qu’autant de fois ils se souviendraient d’eux-mêmes, ils fussent poussés à ne pas se contenter d’une vertu médiocre.

Enfance et vie d’étudiant.

Pierre mit généreusement à profit leurs leçons : ferveur dans les prières, obéissance prompte et affectueuse, application à l’étude, douceur inaltérable, fuite des plus innocentes familiarités et des moindres mensonges.

Certains traits présagent l’héroïsme de sa sainteté future. Il jouait un jour avec ses camarades ; à un certain moment, il vient à heurter le bras de l’un de ses partenaires. Celui-ci, persuadé que Pierre lui a fait manquer un bon coup, lui administre un vigoureux soufflet. A l’instant, les amis de Pierre s’élancent sur l’insulteur, mais voici que le saint enfant s’interpose aussitôt et protège lui-même celui qui l’a frappé, épargnant, dit le P. Bédel, le dos de celui qui n’avait point épargné ses joues. Les mères, émerveillées de ses dispositions, le proposent comme un modèle à leurs enfants. Bientôt, il prélude aux fonctions du sacerdoce et de l’apostolat. Il dresse et orne des autels, y récite les prières de la messe et fait des prédications d’une naïve éloquence.

Quand il a quinze ans, son père le conduit à l’Université de Pont-à-Mousson dirigée par les Pères de la Compagnie de Jésus, et lui donne les plus admirables avis. Pierre les a devancés et s’est promis à lui-même de mourir plutôt que de pécher. Il se livre plus assidûment à l’exercice de la prière, fuit avec le plus grand soin les Écoliers pervers, pratique déjà des mortifications très rudes, comme de ne manger qu’une fois le jour et de coucher sur le sol nu.

Il termine avec succès le cours de ses études. Il possédait la langue latine jusqu’au bien dire, rapporte Bédel ; la langue grecque, les lettres et la poésie ne lui semblaient point de luxe ; il avait surtout un souci véritable de parler son français purement, de l’écrire et de le prononcer correctement. Son séjour à l’Université se résume dans cet éloge de ses maîtres dont il est l’orgueil, et de ses condisciples dont il est le modèle : Ou il prie, ou il étudie.

Chanoine Régulier et curé de Mattaincourt.

A vingt ans, Pierre Fourier entre chez les Chanoines Réguliers de Saint-Augustin, à l’abbaye de Chaumousey, déchus de leur ferveur primitive. Cette démarche étonne, mais Dieu a ses desseins. Il y fait profession en 1587. Ordonné prêtre le 25 février 1589, il ne veut célébrer sa première messe qu’après une longue préparation, le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste, qu’il semble avoir pris pour modèle. Il retourne à Pont-à-Mousson pour l’étude de la théologie, faisant ses délices de l’Écriture Sainte et des Pères, et arrive à posséder avec tant de solidité saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Basile, saint Grégoire et saint Bernard, que souvent il cite, en indiquant le titre du livre, des passages entiers de ses auteurs favoris. Ses études terminées, il est administrateur de Saint-Martin de Pont-à-Mousson, puis revient à Chaumousey.

Entre trois bénéfices qui lui sont offerts, il choisit le plus pauvre, Mattaincourt, paroisse alors livrée au vice, à l’hérésie et à l’athéisme, et que l’on nommait la petite Genève. Il inaugure son ministère au jour de la Fête-Dieu, 5 juin 1597 ; il a trente-trois ans.

Mes enfants, dit-il à ses paroissiens, Dieu se donne aux hommes sous les espèces sacramentelles sans chercher d’autre intérêt que le bien et le salut de ceux qui le reçoivent : ainsi, je me donne à vous en ce jour, non pour l’honneur, ni pour les richesses, mais pour le bien de vos âmes que je veux sauver, quand je devrais perdre et mon sang et ma vie.

Son sermon fut si pathétique qu’après quarante ans on s’en souvenait comme d’hier. Mais personne ne s’en souvint comme Pierre Fourier pour le réaliser dans sa conduite.

Zèle et charité de saint Pierre Fourier.

Brûlant d’amour pour Dieu et pour le prochain, il se met à l’œuvre avec un courage et une persévérance qui ne se démentent jamais. Que de pieuses industries sa charité n’invente-t-elle pas pour porter la lumière dans ces esprits si peu éclairés, pour toucher ces cœurs endurcis !

Quelle sollicitude de tous les instants ! Il ménage le temps comme un baume précieux, dont il ne faut pas, dit-il, perdre une seule gouttelette à escient, c’est-à-dire volontairement. Attentif au bien des âmes, Fourier l’est aussi à celui des corps ; il secourt ses chers paroissiens dans leurs nécessités, les conseille dans leurs embarras, apaise leurs discordes, défend leurs droits avec plus d’énergie que s’ils étaient les siens, fonde des institutions pour sauvegarder leurs intérêts, comme la Bourse de Saint-Epvre, et une association pour la diminution des procès.

La Bourse de Saint-Epvre était une sorte d’assurance mutuelle. Elle s’alimentait de dons volontaires, de legs pieux, d’amendes et d’autres épaves. Quand un paroissien se trouvait en déficit dans ses affaires, on lui prêtait une certaine somme, à la seule condition de rendre l’équivalent quand elle aurait fructifié entre ses mains. Saint Pierre Fourier visitait avec une bonté paternelle les pauvres honteux, déployait une souveraine délicatesse à venir généreusement à leur aide, sans blesser leur amour~propre. Sa charité pour les malades était infatigable ; il veillait à faire acheter pour eux la meilleure viande de boucherie ; il voulait qu’ils eussent non seulement le nécessaire, mais encore l’agréable. Parfois, il passait des nuits entières auprès d’eux, réunissant les fonctions du prêtre et de l’infirmier avec un dévouement sans bornes. Un jour, il prêta à un pauvre malade ses couvertures, à un autre les draps réservés pour lui-même, à un autre la paillasse, et le bois du lit à un quatrième. Il dut coucher sur une planche ; c’était d’ailleurs le lieu ordinaire de son repos.

Il tenait à ce que tous ses paroissiens pussent prendre part aux saintes joies de l’Église dans les grandes solennités. Un malheureux soldat qui arrivait de l’armée, la bourse aussi vide que l’estomac, en fit l’heureuse expérience. Comme il s’était présenté parmi les pauvres, le bon curé l’aborda et lui demanda quelle aumône lui serait agréable.

- C’est Pâques, mon Père, dit le soldat ; pour bien faire, il me faudrait quelques oeufs.
Le Père lui en fit donner deux. Ne pouvant dissimuler sa déception :
- Je croyais, dit le troupier, qu’un homme comme vous ne m’en donnerait pas moins d’une demi-douzaine.
Le Père avoue qu’il a eu tort, en fait ajouter quatre, et demande s’il est content.
- Il me faudrait encore un morceau de pain pour les manger.
- Oui, oui, vous avez raison.
Et il lui en donne du plus blanc et du meilleur.
- Ne vous faut-il plus rien ?
Notre homme, redoublant de hardiesse en voyant l’extrême bonté de l’hôte chez qui il est tombé, ajoute sans la moindre gêne :
- Pour une si bonne fête, un verre de vin ne ferait pas de mal.
Tout cela est si bien compris que le Père, tout joyeux, va lui-même chercher du vin, verse à boire au soldat et ne le quitte qu’après avoir entendu de sa bouche ces paroles :
- Je suis content, je prie Dieu de bon cœur. Pour l’honneur de son Église, que tous les curés vous ressemblent !

Le bon Père et sa bande perdue.

Unanimement, on donne à Fourier le titre de bon Père de Mattaincourt, sublime appellation décernée par la reconnaissance populaire et religieusement maintenue par la postérité. La petite Genève est maintenant un véritable monastère où les étrangers accourent pour s’édifier au spectacle de tant de vertus.

Quelques âmes cependant s’obstinent à résister à son coeur. Fourier les appelle sa bande perdue et les traite toujours avec la plus grande douceur, mais en même temps avec le zèle le plus dévoué. Quelquefois, sous l’étreinte de sa responsabilité de pasteur ou de son amour passionné des âmes, il court à ces pécheurs, se jette à leurs pieds, qu’il arrose de ses larmes, les conjure de revenir à Dieu, et, par de vivantes peintures de l’enfer ou du ciel, les presse de se rendre à ses désirs. Est-il impuissant ? Il vole à l’église, court jusqu’au tabernacle, raconte sa peine au divin Pasteur, et s’écrie : Grand Dieu ! ou effacez-moi du livre des vivants, ou remédiez à ce désastre ; je veux être anathème pour mon enfant ; c’est à vous de manier les coeurs ; vous êtes son premier curé, je ne suis que votre dernier vicaire, faites ce qui m’est impossible. On l’a même vu quelquefois faire un geste audacieux qui montre son esprit de foi, mais que la liturgie ne saurait approuver : ouvrir le tabernacle d’une main fébrile, saisir le Saint Sacrement, le porter à la maison de l’obstiné, et terrasser celui-ci devant son Dieu d’une voix que l’amour faisait éclater comme un tonnerre.

Saint Pierre Fourier fait prier les enfants pour obtenir une grâce.
 
Amour pour les pauvres et les enfants.

Il est des âmes qui, à d’autres titres, ont une place spéciale dans son coeur : les pauvres et les enfants. Les pauvres, il les appelle les courtisans du bon Dieu, la noblesse de son royaume, les privilégiés du ciel. Il les supplie de lui demander tout ce dont ils ont besoin.

- Mes biens, leur dit-il, ne sont-ils pas les vôtres ?

Lui-même prend soin de les augmenter par la frugalité, qu’il appelle une banque de bon rapport ; il y puise largement, donne à ceux qui demandent, prévient les timides, ne sépare jamais la délicatesse de la générosité, donne tout, et quand il n’y a plus rien, dit le P. Lacordaire, il y a encore Fourier, c’est-à-dire son grand coeur, servant à adoucir les souffrances, ingénieux à multiplier les ressources et puissant pour les faire multiplier par Dieu.

Une pauvre femme lui demandait un jour un boisseau de blé ; le bon curé donne l’ordre de le lui livrer.
- Mais, mon Père, il n’y a plus rien.
- Allez-y voir, reprend le curé.
On y va et on trouve du blé autant qu’il en faut pour la femme.

Mais c’est surtout pour les enfants qu’il déploie sa sollicitude la plus active et la plus affectueuse. Aussi lui rendent-ils amour pour amour. Ils accourent à lui, l’entourent, le suivent partout, jusqu’au choeur de l’église, et, groupés les uns à sa droite, les autres à sa gauche, pendant qu’il récite son office, ils bégayent les louanges de Dieu.

On veut les éloigner du bon Père ; mais il répète la parole du divin Maître : Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas...

Il aimait à recourir à leurs prières. Quand il avait une grâce importante à demander et qu’il était pressé par le temps, il réunissait les enfants qu’il trouvait dans les rues, les conduisait à l’église, et là, il mêlait ses prières aux leurs. Si sa demande était exaucée, son humilité lui en faisait rapporter tout le mérite à ces petits intercesseurs.

Fondation de la Congrégation de Notre-Dame.

A la vue de ces innocentes créatures qui perdront bientôt peut-être le précieux trésor de la pureté, son cœur s’émeut de compassion. Il veut leur assurer le bienfait d’une éducation chrétienne. C’est alors qu’il songe à la fondation de la Congrégation de Notre-Dame, œuvre capitale de sa vie, qui ne cessera de l’occuper pendant quarante ans, jusqu’à son dernier soupir. Quelques jeunes filles, dont la première fut la Vénérable Alix Le Clerc, se présentant à lui, ce sont les envoyées de la Providence ; dans leurs âmes, il fait passer sa grande âme. A son berceau, comme toutes les oeuvres de Dieu, la petite Congrégation reçoit le baptême de la souffrance, c’est l’infaillible moyen de multiplication. Satan suscite contre elle des difficultés, le monde la tracasse et la calomnie, l’évêque la bénit, le Souverain Pontife l’approuve, la bénédiction du ciel la féconde, la Lorraine, la France, l’Allemagne en réclament les bénéfices. Que de voyages entrepris pour sa chère Congrégation, que de lettres écrites, que de souffrances endurées, que de beaux petits traités composés pour ses religieuses !

A la fin du XVIII° siècle, la Congrégation de Notre-Dame compte environ 90 maisons. Aucune n’échappe aux désastres de la grande Révolution ; mais après la tourmente, un bon nombre se relèvent ; et en 1904, l’Ordre possède 30 maisons tant en France qu’à l’étranger ; il y en a trois à Paris : la maison dite des Oiseaux, l’Abbaye-au-Bois, le Roule.

Toutes sont en pleine prospérité lorsque les lois de proscription qui ouvrent le XX° siècle viennent les atteindre. Mais l’Église est une éternelle recommenceuse, et la terrible bourrasque projette le bon grain de tous côtés : Hollande, Angleterre, Belgique, etc.

Aux trois voeux ordinaires, les Religieuses de Notre-Dame en ajoutent un quatrième relatif à l’instruction. Quant à la vénérable Mère Alix, cofondatrice de leur Congrégation, sa cause de béatification est activement poursuivie à Rome.

Saint Pierre Fourier ressuscite une enfant.

Cette époque de sa vie fut marquée par un miracle éclatant.

Une petite fille était tombée dans un puits, entraînée par le poids du seau. On accourut pour lui porter secours, mais trop tard ; on la retira morte. Son père va se jeter aux pieds du saint curé :
- Que ferai-je, mon Père, que ferai-je ?
- Priez Dieu, mon fils.

L’homme de Dieu rentra dans sa chambre, se jeta à genoux, pleura et pria. Au bout de quelques heures, la petite fille était revenue à la vie ; mise au lit, elle dormit, et le lendemain alla à l’école. Vers le même temps, il guérit aussi miraculeusement plusieurs malades, entre autres le jeune duc de Lorraine, en 1623.

Réforme des Chanoines Réguliers.

Le Saint a tressé une couronne à Marie par la fondation de la Congrégation de Notre-Dame ; il en tressera une à Jésus par la réforme de sa Congrégation.

Jadis, saint Augustin, s’inspirant de l’exemple des apôtres, proposa au clergé d’Hippone de se réunir avec lui dans sa maison pour y vivre en communauté, en toute pauvreté et charité, ainsi que cela se pratiquait en d’autres diocèses.

Le grand évêque donna à ses prêtres des Constitutions, qui furent adoptées par d’autres groupes déjà existants ou qui devaient être fondés par la suite. Telle fut l’origine de l’Ordre des Chanoines Réguliers de Saint-Augustin, qui s’est plus tard multiplié en un grand nombre de Congrégations. Enfant de cet Ordre, Pierre Fourier aurait voulu rendre aux maisons situées en Lorraine leur ancienne ferveur, qui s’était refroidie. Mais que de difficultés dans cette oeuvre entreprise sur les instances de l’évêque de Toul ! Fourier presse ces religieux attiédis, dont le courage hésite ou recule. ; il en gagne un certain nombre et, au bout de trois mois, le réformateur ayant réussi à fonder un nouveau noviciat, source d’une Congrégation nouvelle, pleine d’union et de ferveur, à laquelle Rome donne le nom de Chanoines Réguliers de Notre-Sauveur, il en fut élu, malgré lui, supérieur général, le 20 août 1633.

Prédication de missions.

Les soins donnés à ses deux familles spirituelles n’empêchent pas Fourier d’accourir partout où l’appelle la voix de son évêque. Une fois entre autres, il est chargé de donner une mission dans une contrée souillée par l’hérésie. On y a déjà travaillé pendant trente ans, sans rien obtenir. L’homme de Dieu paraît, et, au bout de six mois, tout est transformé, au point que l’ancien temple protestant est consacré à Marie.

Qu’a donc fait le bon Père ? Aux catholiques il a donné sa parole ; aux savants, sa science, aux protestants, son exemple, ses prières et ses larmes ; aux insulteurs, sa patience ; à tous, sa grande âme. Un jour, voyant les hérétiques sortir du prêche en grand nombre, il s’arrête brusquement et éclate en sanglots. On s’approche, on lui demande s’il n’est pas malade ou s’il lui manque quelque chose.

- Je pleure, dit le bon Père, je pleure en voyant ces pauvres étrangers si malheureusement trompés et des bourgeois de notre ville qui cherchent l’enfer avec tant de soin.

Ce zèle et ces succès feront comprendre la belle parole de son évêque de Toul : Je souhaiterais seulement d’avoir cinq prêtres semblables à celui-là, un à chaque coin de mon diocèse et l’autre au milieu.

Il est persécuté à cause de son patriotisme.

Une gloire manquait à Fourier, la gloire de la persécution : elle lui fut dispensée avec usure. Il était l’ami et le conseiller des ducs de Lorraine. Lors de la guerre de Trente Ans (1618-1648), il donna un conseil qui sauva pour un siècle la nationalité de son pays. Richelieu ne put le lui pardonner.

Traqué de maison en maison, Fourier n’échappe qu’à la faveur de la fuite et du déguisement ; bientôt il se voit réduit à choisir entre l’exil et la captivité. Les prières, les larmes, les ordres de ses enfants le déterminent à prendre le chemin de l’exil. Il passe en Franche-Comté, et Gray lui ouvre ses portes. C’était en 1636. Là, les nouvelles les plus lamentables lui arrivent, et sur son cher Mattaincourt qui est tout pillé et repillé, tourmenté, défiguré pour les personnes, les biens, les bâtiments, et où l’hérésie s’est emparée de l’église, et sur ses enfants spirituels chassés de leur couvent, sans abri ni ressources. La peste sévit cruellement à Gray ; Fourier encourage, console, assiste les malades. "Ne vaut-il pas mieux, dit-il aux dames, mourir en faisant son devoir que vivre en lâches en le trahissant ?" Il fait prendre les précautions ordinaires, recommande instamment la prière et la pénitence, porte en procession le Saint Sacrement dans les rues, et bientôt le fléau diminue et disparaît.

Derniers moments à Gray.

Et maintenant Pierre Fourier est devant un autre ennemi, si l’on peut ainsi appeler la mort, surtout en présence des Saints.

A la pensée des jugements de Dieu, il tremble, lui qui, pendant soixante-quinze ans, n’a cessé de mettre en pratique sa chère devise : Omnibus prodesse, obesse nemini : Être utile à tous, nuisible à personne ; qui a aimé son Maître de tout son coeur et souffert avec une patience angélique ; mais il recourt avec confiance à Jésus et à Marie, reçoit le saint Viatique, entre dans une extase au sortir de laquelle il s’écrie : Que vous rendre, ô mon Dieu, pour tant de faveurs ? Ne faut-il, pour vous plaire, que prendre en main le calice de ma mort ? De bon coeur, mon Dieu, de bon coeur, pourvu que ce soit avec votre grâce. Il se fait relire le récit de la mort de saint Augustin et veut mourir comme son Père spirituel. Il exhale son âme avec ces paroles qu’il a tant de fois répétées pendant sa vie mortelle : Habemus bonum Dominum et bonam Dominam : Nous avons un bon Maître et une bonne Souveraine. C’était le 9 décembre 1640. Comme héritage, il laisse à ses filles les Constitutions qu’il vient d’achever, et à ses fils d’admirables avis spirituels.

Au moment de sa mort, on vit s’élever au-dessus de la maison qui l’abritait un globe de feu qui plana quelque temps dans les airs et se dirigea vers la Lorraine. Avant de monter au ciel, Fourier voulait dire adieu à sa patrie, pour laquelle il mourait en exil. Les habitants de Gray avaient compris cette grande âme : on sait leur douleur, leur empressement, leurs démarches pour garder la précieuse dépouille du Saint. Enfin, le corps vint reposer à Mattaincourt, dans sa paroisse tant aimée, auprès de la première maison de Notre-Dame, et le coeur demeura à Gray comme leur récompense.

Sous Benoît XIII, Pierre Fourier a été béatifié à Saint-Pierre de Rome le 29 janvier 1730. En la fête de l’Ascension, le 27 mai 1897, Léon XIII le plaça solennellement au nombre des Saints : la Lorraine et toute la France témoignèrent en cette occasion par des fêtes splendides leur piété constante envers le Bon Père de Mattaincourt. Sa fête, fixée par le Martyrologe Romain au 9 décembre, se célèbre aussi en Lorraine le 7 juillet.

A. L. P.

Sources consultées.
- L. Pingaud, Saint Pierre Fourier (Collection Les Saints).
- Mgr A. Ballandier, Annuaire pontifical de 1921 (Paris, Bonne Presse).
- (V. S. B. P., N° 175 et 900).


in Un Saint pour chaque jour du mois, première série, décembre, pages 65-72.- Paris : Maison de la Bonne presse, (1932).- (Collection de vies de saints).- Illustrations de J.-M. Breton et de Joseph Girard.

1948 — La Liberté de l’Est

Hommes célèbres de Mirecourt


Une remarque que fera toute personne qui s’occupera des hommes de Mirecourt qui ont acquis de la célébrité, c’est qu’ils n’ont commencé à se produire pour la première fois qu’en 1564. Cela se comprend facilement. Les habitants n’étant sortis du servage qu’en 1234, ils n’ont pu être complètement organisés que longtemps après.

Il n’y avait un peu d’instruction que chez les membres du clergé qui habitaient la ville. La masse du peuple était encore dans l’ignorance la plus crasse. Si les difficultés furent grandes pour propager l’instruction primaire, elles durent l’être bien davantage lorsqu’il fut question de créer des établissements d’instruction supérieure.

C’est de là que sont sortis en majeure partie les hommes supérieurs dont notre ville s’honore.

Le premier qui a paru est Pierre Fourier, qui naquit le 30 novembre 1565, moment où l’ignorance dominait. Ses parents habitaient dans une petite maison, qui porte encore son nom aujourd’hui, rue Brisgaine. Il fut nommé curé de Mattaincourt en 1597 ; il trouva ce petit village dans le plus grand désordre. En peu de temps, par son exemple et ses prédications, il parvint à y établir l’ordre et à s’y faire aimer et honorer. En 1636, il fut nommé curé de Gray où il mourut en 1640.

Nous trouvons parmi les célébrités mirecurtiennes :

- Garizot Jean, célèbre chirurgien,

- Perthemin Dominique, savant médecin né en 1580, mort en 1665,

- Collin Dominique, graveur, né le 30 mai 1625, décédé en 1681,

- Canon Pierre, avocat à Mirecourt, puis procureur général à la cour souveraine (pour rendre honneur à ses hauts mérites, le conseil municipal a donné son nom, en 1858, à une des rues de la ville),

- Lupot Jean-François, né le 25 juillet 1685, mort en 1749, qui sculptait avec un talent supérieur des Vierges et des Christ en bois (la ville, pour perpétuer sa mémoire, a donné son nom à la rue qu’il habitait),

- Parizot Nicolas, professeur à l’école de médecine, médecin du roi Stanislas,

- Lebèque de Girmont, supérieur de l’abbaye des trappistes, né en 1758, mort en 1834.

Mirecourt a produit beaucoup d’autres sujets distingués, mais qui sont inférieurs en mérite à ceux cités plus haut.


[Anonyme, La Liberté de l’Est, 18 août 1948]

1990 — Dictionnaire des Vosgiens célèbres

FOURIER (saint Pierre), clerc réformateur et écrivain

Mirecourt, 30 novembre 1565 - Gray, 9 décembre 1640


Saint Pierre Fourier, gravure de Lenfant (XVIII° siècle). Enfant d’une famille de petite bourgeoisie, mais issue d’une lignée paysanne lorraine, il vécut successivement l’opulence satisfaite des années de paix et de prospérité, puis la déchéance de tout un peuple (R. Taveneaux) ; après être entré à l’université de Pont-à-Mousson à l’âge de 14 ans, il fut admis chez les chanoines réguliers de Chaumousey (1585), qu’il quitta temporairement pour revenir faire sa théologie et son droit à l’université lorraine. Son identité de vue avec le cardinal-légat Charles de Lorraine, avec les réformateurs Didier de La Cour et Servais de Lairuelz, l’opposèrent à ses confrères et à l’abbé de Chaumousey : il finit par quitter l’abbaye pour devenir simple curé de Mattaincourt, près de Mirecourt (il avait été ordonné prêtre en 1589).

Imprégné à la fois de thomisme rénové et d’augustinisme mesuré, il fut toujours le magistère du concret. Curé de Mattaincourt, Pierre Fourier est sans cesse sur les routes, groupe les foyers, réunit les pauvres pour les instruire ; ses sermons et son confessionnal deviennent le point de mire de toute la Lorraine, et il en vient même à présider des assemblées de commune, à imaginer une bourse de commerce pour les entreprises en péril.

Mais l’oeuvre du curé de Mattaincourt est surtout dominée par le souci pédagogique : il poussa tout d’abord la romarimontaine Alix Le Clerc à créer la Congrégation de Notre-Dame, pépinière de maîtresses d’école de village, premier essai d’instauration d’écoles gratuites en Lorraine ; dans ce domaine, il se heurta à d’énormes difficultés, comme par exemple l’hostilité du primat de Lorraine Antoine de Lenoncourt à cette congrégation qui essaimait partout en Lorraine.

La réforme des chanoines réguliers fut aussi une grande idée de Pierre Fourier, et il fonda une congrégation regroupant les chanoines de Notre Sauveur (monastère de Belchamps, Saint-Pierremont, Lunéville, et d’autres), congrégation qui fut définitivement approuvée par Urbain VIII en 1628.

Au même moment, le curé de Mattaincourt se trouva mêlé aux affaires privées et publiques de la cour de Lorraine, qui le choisit souvent comme arbitre et comme conseiller. Au moment où l’oeuvre du grand réformateur parut sur le point d’aboutir (tous les chanoines réguliers de France se rassemblaient dans la Congrégation de Notre-Sauveur, Pierre Fourier en était élu général), la guerre de 30 ans embrasait la Lorraine : le rôle politique de Pierre Fourier, qui avait entre autres inspiré le mariage de Nicolas-François et de Claude de Lorraine, ayant profondément irrité Richelieu, il fut traqué et surveillé, dut consentir à s’exiler en Franche-Comté (1636).

Pendant 4 ans, il vécut à Gray avec ses religieuses de Mirecourt, où il connut les mêmes horreurs (peste, famine) qu’en Lorraine, où il rayonna de la même charité et personnalité. Il reprit son rôle de conseiller de Charles IV, lui aussi réfugié en Comté, et dont il désapprouva sévèrement le mariage avec Béatrix de Cusance. Les derniers mois du saint homme furent occupés par la réouverture du collège de Gray qu’il dirigea jusqu’au bout de ses dernières forces. Béatifié en 1730, canonisé en 1897, saint Pierre Fourier repose en la grande basilique bâtie à Mattaincourt en 1853 : son tombeau attire encore nombre de pèlerins et de visiteurs. Quant au presbytère où il passa plus de 30 ans, une réhabilitation in extremis (un musée Saint Pierre Fourier y est installé) ne peut masquer les scandaleuses dégradations qu’il a connues entre 1979 et 1985.


Bibl. : Derreal (H.).- Un missionnaire de la Contre-Réforme, Saint Pierre Fourier, Paris, 1965.
Rogie (J.).- Histoire du bienheureux Pierre Fourier, 1888.
Taveneaux (René).- Préface à la Correspondance de Saint Pierre Fourier, Nancy, 1986.
Dictionnaire de biographie française, publié sous la dir. de M. Prévot, Roman d’Amat, H. Tribout de Morambert, Paris, Letouzey (lettres A-H parues de 1928 à 1989), tome XIV, col. 779-781.


[Jean-François Michel].

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