Antoine Jacques Claude Joseph BOULAY dit DE LA MEURTHE

[ Chaumousey (88), 19/02/1761 – Paris (75), 02/02/1840 ]

avocat, magistrat

Ministre de la Justice (1815).

Biographie vosgienne

1829 — Biographie historique et généalogique / Louis Antoine Michel

BOULAY DE LA MEURTHE Antoine Jacques Claude Joseph, comte.- Officier de la légion d’honneur, né à Dompaire (Vosges), en 1761 (et suivant plusieurs personnes à Nancy et à Domèvre près de Toul). Resté de bonne heure orphelin, un de ses oncles se chargea de son éducation, et lui fit faire ses études au collège de Toul, et sa philosophie et son droit à Nancy, où il fut reçu avocat au parlement en 1783.

Nommé, en 1792, juge au tribunal civil de cette ville, destitué en 1793, il fut appelé peu de temps après au poste de président près de ce tribunal. M. Boulay fut élu député au conseil des Cinq Cents en 1797, par le département de la Meurthe ; il devint ensuite membre du comité de salut public la même année ; président deux mois après ; membre, puis président de la commission législative en 1799 ; conseiller d’état en 1800 ; président de la section législative de ce Conseil en 1810.

Disgracié à la rentrée du Roi, M. Boulay reparut sur la scène politique dans l’interrègne comme député à la chambre des représentants, élu par le collège électoral de la Meurthe, et fut presque immédiatement nommé ministre d’État. Bientôt après, on le chargea du portefeuille de la justice : enfin, compris dans l’ordonnance du 24 juillet, il dut passer à l’étranger. Autorisé à rentrer en France, il est allé se fixer à Paris après trois ans d’exil. Les biographes disent que, dans sa carrière législative, cet ancien ministre ne se contenta pas de lutter avec énergie contre toute tendance à la contre-révolution, mais qu’il lutta de même contre les efforts du parti qui voulait faire revivre le régime de 1793.

Il a publié :
- Essai sur les causes qui, en 1649, amenèrent en Angleterre rétablissement de la république, sur celles qui devaient l’y consolider, sur celles qui l’y firent périr (plusieurs éditions) ;
- Tableau politique des règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la maison de Stuart, 1822.

M. Boulay est l’auteur du rapport, savamment raisonné, qui précède la constitution de l’an VIII.


1835 — Biographie des hommes du jour / Germain Sarrut et Edme Théodore Bourg

BOULAY (de la Meurthe, Antoine-Jacques-Claude-Joseph).

Boulay est certainement un brave et honnête homme. (Mémorial de Sainte-Hélène).

L’estime que Napoléon témoignait pour M. Boulay (de la Meurthe) sera pour la postérité le plus bel éloge que l’on puisse faire de ce vertueux citoyen. Le prisonnier de Sainte-Hélène fut juste envers les hommes de haute probité qu’il avait pu apprécier dans son intimité, et ne les confondit jamais avec ces courtisans encenseurs de tous les pouvoirs qui avaient adoré l’idole impériale alors qu’elle était sur son piédestal, comme plus tard ils offrirent tour à tour leurs hommages à la légitimité du droit divin et à la royauté quasi-légitime. Un rapide coup d’œil jeté sur la vie de M. Boulay justifiera l’éloge qu’a fait de lui le grand génie du siècle.

Antoine-Jacques-Claude-Joseph Boulay (de la Meurthe) naquit à Chaumousey, village des Vosges, le 19 février 1761, de parents cultivateurs. Resté de bonne heure orphelin, il fut recueilli par un oncle, curé aux environs de Nancy, qui consacra le modeste héritage de son neveu aux frais de ses études ; il en fit de brillantes au collége de Toul. Reçu avocat à Nancy, en 1783, il ne tarda pas à venir exercer sa profession à Paris, où son nom commençait à percer au barreau quand éclata la Révolution ; il en adopta les principes, et se consacra tout entier à leur triomphe. Lorsque la patrie fut en danger M. Boulay pensa que tout Français devait voler à sa défense, partit comme volontaire, fit la campagne de 1792 sous les ordres du général Kellermann, et assista à la bataille de Valmy.

Étant tombé malade, il rentra dans ses foyers, et ne tarda pas à être élu juge au tribunal de Nancy ; mais destitué peu après comme modéré par un conventionnel en mission, il s’enrôla de nouveau dans un bataillon qui fut envoyé sur les lignes de Wissembourg, et fut promu au grade de capitaine.

A la suite des mesures prises pour la réorganisation de l’armée, M. Boulay revint à Nancy, où il fut en butte aux persécutions de ses ennemis ; frappé d’un mandat d’arrêt, il dut se soustraire aux persécutions et vécut longtemps caché dans une maison isolée au milieu d’une des forêts des Vosges. Après le 9 thermidor, il put sortir de sa retraite en toute sûreté, revint à Nancy, où il ne tarda pas à être élu président du tribunal civil, et peu après accusateur public du département : il exerça pendant dix-huit mois cette importante fonction, et sut mériter la confiance publique et l’estime de tous les gens de bien.

En l’an V, malgré les menées du parti contre-révolutionnaire qui avait reconquis une grande influence, M. Boulay fut élu député au conseil des Cinq-Cents. Dès son début il se prononça en faveur de la liberté des cultes, mais voulut qu’on exigeât des prêtres une déclaration formelle ou serment, qui les liât avec le nouvel ordre des choses. Bientôt [........].

[....] cassation ; s’opposa à ce que le Directoire nommât aux places vacantes dans ce tribunal, qu’il voulait faire autoriser à se compléter lui-même ; répondit aux objections faites par Berlier contre son projet, et lui fit accorder la priorité sur celui de ce représentant. Il s’étonna de ce que toutes les fois qu’une bonne loi était présentée on l’écartait par des propositions incidentes contre les prêtres, les émigrés, les Anglais, et déclara que ce n’était pas là le moyen de faire une bonne législation. Il demanda dans la séance de 20 floréal an VII (9 mai 1798) qu’il fût mis un terme à l’esclavage dans lequel la presse était retenue, et qu’il attribua aux arrestations arbitraires. Il sollicita la prompte discussion de la loi relative à cette précieuse liberté. Reprenant quelques jours plus tard la même question, il fit sentir la nécessité de renfermer les pouvoirs du Directoire dans le cercle de la constitution ; accusa Merlin (de Douai) et Réveillère-Lepeaux d’être les auteurs du système funeste qui avait mis la république en danger, et dit qu’il fallait frapper un grand coup pour les faire sortir du Directoire ; il rappela les arrestations illégales faites depuis quelque temps, et fit un message au Directoire pour rendre la liberté à ces victimes de l’arbitraire.

M. Boulay parla de nouveau en faveur de la liberté absolue des cultes, et demanda qu’aucun ne fût persécuté ; il considéra les prêtres réfractaires non comme des prêtres, mais comme des rebelles, et comme s’il eût déjà prévu les événemens du 18 brumaire, osa prédire qu’un usurpateur babile se ferait des partisans en garantissant la liberté des cultes.

Elu de nouveau président du conseil, M. Boulay fit ajouter au serment de fidélité à la république et à la constitution de l’an III la clause de s’opposer au rétablissement de la royauté et de toute espèce de tyrannie. Il publia à la même époque un écrit remarquable intitulé Essai sur les causes qui en 1749 amenèrent en Angleterre l’établissement de la république, sur celles qui devaient l’y consolider, et sur celles qui l’y firent périr.

L’auteur prouvait dans cet ouvrage, publié dans un moment où les revers des armées françaises et les convulsions de l’anarchie menaçaient également la France d’une destruction prochaine, que les causes qui avaient amené en Angleterre le retour de la monarchie étaient sur le point de produire en France les mêmes effets. Combien M. Boulay et ses lecteurs se fussent affermis dans leurs craintes s’ils eussent été instruits qu’à cette époque, et bien antérieurement, Barras, celui des directeurs qui seul paraissait inébranlable, que les royalistes avaient inutilement osé attaquer avant le 18 fructidor, et que les jacobins s’obstinaient à considérer comme un de leurs plus fidèles amis, négociait paisiblement avec les Bourbons, à l’abri de la pourpre directoriale ! Quoi qu’il en soit, l’ouvrage de M. Boulay fut lu avec un grand intérêt, et donna beaucoup à penser aux hommes d’état.

Après sa seconde élection à la présidence, M. Boulay s’éleva contre la proposition tendant à faire déclarer la patrie en danger, et la combattit par la crainte que le déploiement d’une force extraordinaire ne servît la contre-révolution.

Cependant l’expérience prouvait chaque jour que la constitution de l’an III, bien moins à cause de ses propres vices que par la force des circonstances, ne pouvait plus suffire au salut de la Révolution. Encore quelques mois du régime auquel elle était soumise, et celle-ci allait aboutir à une seconde terreur suivie d’une restauration, ou même à une restauration immédiate. A la vue de ce danger, M. Boulay se joignit à Sièyes et à ceux qui voulaient un changement dans la constitution, non pour renverser la république, mais pour l’affermir : il prit part dans cette vue au 18 brumaire : si ce fut une erreur, ce fut du moins celle d’un honnête homme, et la preuve de sa sincérité dans cette révolution c’est que quatre ans plus tard, il vota contre l’établissement de l’empire.

[............] fonction publique pendant la première restauration. Mais on est en droit de lui reprocher l’adhésion qu’il donna, bien que tardivement, aux actes du sénat ; il eût été plus digne de sa haute vertu de rentrer tout simplement dans la vie privée. Dans les Cent-Jours, il fut nommé président de la section de législation pour la troisième fois, et ministre d’état : il partagea avec Cambacérès l’administration de la justice. Il fut le principal rédacteur du rapport sur la déclaration du congrès de Vienne, du 13 mars 1815, et de la déclaration de principes du conseil d’état du 25 mars même année. Il est l’auteur du fameux article 67 de l’acte additionnel.

Elu membre de la chambre des Représentants par le département de la Meurthe, il proposa à la chambre (7 juin) de prêter d’enthousiasme, dans la séance impériale qui devait avoir lieu le jour suivant, le serment de fidélité à l’empereur, et annonça, le 16, qu’une lettre, en date du 15, 3 heures du matin, écrite par Napoléon au prince Joseph, son frère, instruisait celui-ci que les hostilités étaient sur le point de commencer. Il donna ensuite connaissance à la chambre des représentants du rapport fait à la chambre des pairs par le duc de Vicence (Caulincourt), ministre des relations extérieures, et appuya de toutes ses forces, dans la séance du 23, la proposition faite par M. Defermon, que la chambre se prononçât par acclamation en faveur de Napoléon II.

J’ai remarqué avec surprise, dit M. Boulay dans cette occasion, l’espèce de silence et d’hésitation qui vient de se manifester dans l’assemblée. Je crois qu’il n’est aucun de nous qui ne professe que Napoléon II est notre empereur ; mais, hors de cette enceinte, il en est qui parlent d’une autre manière. II n’y a pas de doute que des journalistes n’affectent de considérer le trône comme vacant. Or, je le déclare, l’assemblée serait perdue, la France périrait si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut y avoir de question à cet égard. N’avons-nous pas une monarchie constitutionnelle ? L’empereur mort, l’empereur vit. Napoléon 1er a déclaré son abdication, vous l’avez acceptée ; par cela seul, par la force des choses, par une conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français. Vous ne pouvez pas même délibérer ; nos lois fondamentales ont décide la question. L’extinction seule de la dynastie pourrait interrompre cette marche naturelle. L’abdication de l’empereur, telle que vous l’avez reçue, est indivisible ; c’est un contrat conditionnel qui ne peut pas être admis en partie seulement. J’irai plus loin, car je n’ai point de porte de derrière, point d’arrière-pensée ; je veux me développer ici tout entier, en présence de la nation. Je me plais à rendre hommage à chacun de mes collègues ; mais enfin j’ai les yeux ouverts au dehors. Je vois que nous sommes entourés de beaucoup d’intrigants, de factieux qui voudraient faire déclarer le trône vacant, afin de réussir à y placer les Bourbons. Messieurs, si le trône était censé vacant, vous pourriez compter sur la perte absolue de la France : elle ne tarderait pas à éprouver le misérable sort de la Pologne et de l’Espagne. Les puissances alliées se partageraient nos plus belles provinces ; et si elles assignaient aux Bourbons un coin de l’empire, ce serait dans l’espoir de s’emparer de cette dernière portion. J’en appelle aux sentiments de tous les bons Français. Rien ne pourra me détourner de dire la vérité. J’ai toujours dit franchement ma façon de penser : je la dirai encore : je ne crains rien. Depuis longtemps j’ai fait le sacrifice de ma vie. Je veux aller plus loin, et mettre le doigt sur la plaie ! Il existe ce qu’on appelle une faction d’Orléans : oui, je le sais... On a beau m’interrompre ; on ne m’empêchera pas de parler : je parle d’après des renseignements certains. Je sais que cette faction est purement royaliste, quoiqu’elle ait trouvé le secret d’entraîner quelques patriotes peu intelligents et susceptibles de séduction. Je suis très sûr que le duc d’Orléans, en supposant qu’il acceptât la couronne, ce que je ne crois pas, n’aurait d’autre but que de désigner le trône à Louis XVIII. Je demande que l’assemblée déclare, comme elle l’a fait hier implicitement, qu’elle reconnaît et proclame Napoléon II empereur des Français.

La chambre motiva l’ordre du jour qu’elle adoptait sur les propositions de M. Boulay, sur ce que Napoléon II était empereur de droit et de fait par la force des constitutions existantes. La commission du gouvernement établie à la suite de l’abdication de Bonaparte confia à M. Boulay le portefeuille de la justice, dont le priva bientôt le retour du roi. Compris dans l’article 2 de l’ordonnance du 24 juillet 1815. Arrêté peu de jours après à Paris, il se retira à Nancy, avec l’autorisation du ministre de la police.

Les autorités royales s’alarmèrent de son séjour en cette ville et réussirent à faire partager leurs inquiétudes au gouverneur russe, qui écrivit à M. Boulay qu’il était à craindre que, malgré lui, sa présence à Nancy ne causât quelque agitation dans cette ville ; qu’il lui proposait, en conséquence, de se retirer à Saarbruck. M. Boujay se rendit dans cette ville, dont, après un séjour de [.........].


[Biographie des hommes du jour, par Germain Sarrut et Edme Théodore Bourg, en six volumes.- Paris : 1835-1843.- Volume 2, pp. 5-8.]

1841 — Dictionnaire encyclopédique de la France

BOULAY DE LA MEURTHE (Ant.-Jacques-Cl.-Jos.), naquit en 1761, à Chaumousey, près d’Epinal, département de la Meurthe.

Reçu avocat à Nancy, il vint à Paris exercer cette profession, et il commençait déjà à s’y faire connaître avantageusement lorsque la révolution éclata. Patriote dévoué, il s’engagea, en 1792, dans un bataillon de volontaires de la Meurthe, et se trouva à la bataille de Valmy. Après la campagne, il revint à Nancy, où il fut élu par ses concitoyens juge au tribunal civil. Quoique républicain, Boulay n’avait point cette chaleur de conviction, cette ardeur révolutionnaire qui sauva la France en 1793 ; aussi fut-il alors destitué par un représentant du peuple en mission ; frappé ensuite d’un mandat d’arrêt, et obligé de chercher un asile dans les bois, il ne put en sortir qu’après le 9 thermidor.

Depuis cette époque, il remplit successivement les fonctions de président et d’accusateur public au tribunal de Nancy, et fut élu ensuite, en l’an V, député de son département au Conseil des Cinq-Cents. Boulay fit, dans cette assemblée, une énergique opposition aux projets royalistes soutenus par un grand nombre de députés. Il fut un des orateurs les plus influents de cette législature, et personne peut-être ne se montra plus péniblement affecté que lui des vices de l’administration du Directoire ; aussi, désespérant de l’avenir de la France tant que subsisterait ce gouvernement, se montra-t-il l’un des plus zélés partisans de la révolution du 18 brumaire. Il refusa, quelques jours après, le ministère de la police, et fut appelé au conseil d’État en qualité de président du comité de législation. Après avoir été chargé, en l’an X, de l’administration du contentieux des domaines nationaux, il reprit, en 1810, sa place de président du comité de législation. Boulay fut un des fonctionnaires qui, sous le despotisme impérial, surent conserver le plus d’indépendance. Il s’opposa même avec assez d’énergie à la mesure qui donna au premier consul le titre d’empereur; défendit constamment l’institution du jury, repoussa les prétentions du clergé, et, lorsque le gouvernement et le corps législatif se divisèrent en 1813, il conseilla à Bonaparte de faire droit aux justes réclamations des députés.

Destitué en 1814, il reprit, au retour de l’île d’Elbe, ses anciennes fonctions, augmentées de la direction de la correspondance et de la comptabilité au ministère de la justice. Il fut nommé alors ministre d’Etat ; mais il fut exilé à la seconde restauration, comme ayant conspiré pour le retour de Napoléon. Il passa quatre années à l’étranger, et ne revint en France qu’en 1820.

Administrateur intègre et désintéressé, Boulay de la Meurthe sut, dans toutes les positions de sa vie politique, se concilier l’estime générale.

In Dictionnaire encyclopédique de la France, tome 3 (BIL-CAI). Par M. Philippe LE BAS, membre de l’Institut.- Paris : Firmin Didot frères, 1841.

1842 — Annuaire administratif et statistique des Vosges 1842 / Charles Charton

M. le comte BOULAY (de la Meurthe).- Antoine-Jacques-Claude-Joseph Boulay naquit à Chaumousey près d’Épinal, le 19 février 1761, d’une famille de simples cultivateurs. Après de solides études à Toul et de brillants débuts au barreau, lorsque la patrie fut envahie en 1792, il courut aux armes et combattit à Valmy, puis dans les lignes de Wissembourg où il fut nommé capitaine.

Sous la terreur, il fut obligé de chercher un refuge dans les montagnes des Vosges ; il ne se doutait pas que, 22 ans après, sous la seconde restauration, l’ostracisme d’une autre terreur devait l’exiler du sol français. Il avait dû sa première proscription à l’énergie avec laquelle il avait lutté contre un conventionnel en mission, qui prenait à Nancy des mesures violentes.

C’est avec le même courage que, quelques années plus tard, il voulut circonscrire le directoire exécutif dans le cercle de la constitution. Il vota contre la création de l’empire, et n’hésita jamais à dire toute sa pensée à Napoléon, que néanmoins il regarda constamment comme identifié avec les intérêts même de la révolution. Honneur à ces nobles caractères, pour lesquels la vérité est un besoin, une seconde existence !

Élu successivement, après la terreur, président du tribunal de Nancy et accusateur public du département, il fut, en l’an V, envoyé par la Meurthe au conseil des Cinq- Cents, dont il fut nommé secrétaire et deux fois président. C’est là qu’il montra la simplicité, la douceur, la modestie unie à un rare talent, et qu’il se concilia l’attachement de ses collègues, dont quelques-uns l’accompagnèrent jusque dans cette dernière demeure, où tant de grandeurs se courbent devant l’impérieux niveau de l’égalité.

Nous ne suivrons pas M. Boulay dans sa carrière législative, où les événements variés qui se succédaient si rapidement suscitaient des débats qui, pour être appréciés, devraient être plus longuement exposés que nous ne pouvons le faire ici, et dans lesquels le jeune orateur s’éleva parfois à une haute éloquence. Il coopéra activement au 18 brumaire, jugé de manières si diverses, mais dont la nécessité ne fut dans le temps contestée par aucune personne de bonne foi. Sous le consulat, la plus remarquable époque de l’administration, M. Boulay, destiné d’abord à l’une des grandes préfectures dont l’idée ne se réalisa pas, puis au ministère de la police qu’il refusa, fut nommé président de la section de législation au conseil d’État, où il participa continuellement à la rédaction du code civil, le plus beau, le plus glorieux monument de ce siècle.

Pendant neuf années, administrateur intègre du contentieux des domaines nationaux, il instruisit 20,000 affaires avec une impartialité à laquelle chacun rendit hommage, et qui en fit respecter la jurisprudence par la restauration.

Napoléon, à Sainte-Hélène, a rappelé avec éloge ses immenses travaux et son désintéressement [Note].

Revêtu des titres de comte et de grand officier de la légion d’honneur, nommé Ministre d’État, il fit partie du conseil privé, et dans les derniers temps de l’empire il siégea au conseil de régence. Il en sortait le soir du 28 mars 1814, lorsque l’un de ses anciens collègues alla lui adresser de vifs reproches sur le départ immédiat de Marie-Louise et du jeune Napoléon, qui nous livrait à l’étranger et pouvait décider la ruine de la France. Ma voix n’a pu se faire entendre, répondit cet homme d’État ; comme vous, je voulais que l’impératrice imitât son aïeule, et qu’à cheval, son fils dans les bras, elle fît un appel à la garde nationale et au peuple de Paris, au patriotisme desquels Napoléon les avait confiés.

Dans les cent jours, M. le comte Boulay rédigea en grande partie les deux célèbres déclarations du conseil d’État, dont la première proclama les principes de ce corps, et dont la seconde réfuta celle du congrès de Vienne. Il seconda Cambacérès au ministère de la justice, dont le Gouvernement provisoire lui confia le portefeuille. Proscrit par l’ordonnance royale du 24 juillet 1815 et forcé de se retirer en Allemagne, il ne fut autorisé qu’en 1819 à rentrer en France, où il se détermina à rester désormais dans la vie privée.

Il publia dans son exil le tableau politique des règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la maison des Stuarts ; il semblait y prédire la chute de la branche aînée des Bourbons, de même qu’au dernier terme du 18e siècle il avait annoncé celle du gouvernement directorial dans son Essai sur les causes, qui en 1649, amenèrent en Angleterre l’établissement de la république, sur celles qui devaient l’y consolider, et sur celles qui l’y firent périr. Ces deux écrits l’ont placé au rang des historiens, où saura le maintenir la publication de ses Mémoires sur la Révolution, dont a paru un fragment précieux à l’occasion de la mort de Sieyès. Pourquoi faut-il que le travail exigé dans sa vieillesse par ce dernier ouvrage ait causé la perte de sa santé, et par suite celle de sa vie ? Il s’est éteint dans les premiers mois de 1840, lorsqu’il allait entrer dans sa quatre-vingtième année. Ainsi disparaissent successivement les illustrations de ces temps héroïques pour lesquels nous sommes déjà la postérité.

C’est dans le sein de sa famille qu’on voyait avec charme les qualités privées de M. le comte Boulay, et qu’il a inspiré à une foule d’hommes recommandables de si profonds et de si affectueux souvenirs. On a pu en juger par le nombreux concours qui s’est pressé pour lui rendre les derniers devoirs, par les vifs regrets qui éclatèrent autour de son cercueil. Au moment où sa dépouille mortelle descendait dans la tombe, cet homme de bien reçut le suprême adieu, au nom d’une vertueuse épouse et d’enfants dignes de lui, qui l’entouraient de leurs soins pieux ; au nom de tant d’amis éplorés, au nom des Vosges, son pays natal, au nom de la Meurthe qui l’adopta ; nous dirons plus, au nom de la France entière !

Note :Mémorial de Sainte-Hélène, novembre 1815, tome premier, page 364 (édition 1823-1824).

1845 — Le Département des Vosges / Henri Lepage, Charles Charton

Chaumouzey est la patrie de M. le comte BOULAY (de la Meurthe) ; il y naquit le 19 février 1761, d’une famille de simples cultivateurs.

Après de solides études et de brillants débuts au barreau, il prit les armes en 1792, combattit à Valmy et dans les lignes de Vissembourg, où il fut nommé capitaine. Elu, après la terreur, président du tribunal de Nancy et accusateur public du département, il fut, en l’an V, envoyé par la Meurthe au conseil des Cinq-Cents, dont il fut deux fois président.

Sous le Consulat, il fut nommé président de la section de législation au conseil d’état, où il participa continuellement à la rédaction du code civil.

Revêtu des titres de comte et de grand officier de la Légion-d’Honneur, nommé ministre d’Etat, il fit partie du conseil privé, et, dans les derniers temps de l’empire, siégea au conseil de régence. Dans les Cent-Jours, le gouvernement provisoire lui confia le portefeuille de la justice.

Proscrit en 1815, il se retira en Allemagne et y composa le Tableau politique des règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la maison des Stuarts, et l’Essai sur les causes qui, en 1649, amenèrent en Angleterre l’établissement de la république, sur celles qui devaient l’y consolider, et sur celles qui l’y firent périr.

M. Boulay a aussi laissé des Mémoires sur la Révolution, dont un fragment a paru à l’occasion de la mort de Sieyes ; il est mort en 1840.


[Tome 2, page 122].

1848 — Biographie vosgienne / François Vuillemin

BOULAY DE LA MEURTHE Antoine Jacques Claude Joseph.- Comte, grand officier de la Légion d’Honneur, naquit à Chaumousey près d’Epinal, le 19 février 1761, d’une famille de cultivateurs. Peu d’existences ont été aussi agitées que la sienne ; on peut dire que toute sa vie a été consacrée à la chose publique. Il est un exemple de ce que peut l’intelligence dirigée par une volonté forte ; il était orphelin, et il est arrivé à la plus haute dignité que puisse ambitionner un citoyen, celle de ministre de son pays.

Avocat au parlement de Nancy en 1783, il fut nommé, en 1792, juge au tribunal civil de cette ville. Destitué comme modéré à l’époque de la terreur, il se vit contraint de chercher un refuge dans les montagnes des Vosges, et ne rentra dans la vie publique qu’après la chute de la Montagne. Les habitants de Nancy le dédommagèrent de la persécution qu’il avait subie en l’élevant à la présidence du tribunal civil de cette ville et en l’envoyant, en 1797, au conseil des Cinq-Cents, où il se fit bientôt remarquer par sa vaste intelligence et par son entente des affaires.

Il devint membre, puis président du comité de salut public, l’année même de son entrée aux Cinq-Cents, et contribua puissamment à la révolution du 30 prairial, en dénonçant à la tribune, avec une grande énergie, le directeur Laréveillère-Lépaux ; il rendit hommage à sa probité, mais assura que son entêtement allait perdre la république. Plus tard, il combattit avec Lucien Bonaparte et Chénier, la proposition faite le 27 fructidor (13 septembre 1799), par le général Jourdan, de déclarer la patrie en danger. Se méfiant, non sans raisons, des votes d’enthousiasme, il obtint l’ajournement au lendemain, et la proposition fut rejetée à la majorité de 245 voix contre 171.

La même année, il fit partie de la commission législative, qu’il fut bientôt appelé à présider, et entra au conseil d’Etat en 1800. Napoléon, pour le récompenser de la part considérable qu’il prit à la rédaction du Code civil, le nomma président de la section législative de ce conseil en 1810. En 1814, il fit partie du conseil de régence ; au moment où il en sortait, le 28 mars, il fut accosté par un de ses anciens collègues, qui lui reprocha durement le départ précipité de Marie-Louise et de son fils. Ma voix, répondit-il, n’a pu se faire entendre ; comme vous, je voulais que l’impératrice imitât son aïeule, et qu’à cheval, son fils dans les bras, elle fit un appel à la garde nationale et au peuple de Paris, au patriotisme desquels Napoléon les avait confiés.

Destitué à la première restauration à cause de son attachement à l’Empereur [Note], il fut envoyé à la chambre des représentants par le département de la Meurthe. Pendant les cent jours, Napoléon, qui avait déjà nommé Boulay ministre d’État, l’appela au ministère de la justice. Dans la séance du 23 juin 1815, il appuya de toutes ses forces la proposition faite par Defermon, de se prononcer par acclamation en faveur de Napoléon II. Le fragment suivant de son discours peint admirablement la fermeté de son caractère, son dévouement à la France et à la dynastie de l’Empereur.

J’ai remarqué avec surprise l’espèce de silence et d’hésitation qui vient de se manifester dans l’assemblée. Je crois qu’il n’est aucun de nous qui ne professe ici que Napoléon II est notre empereur ; mais hors de cette enceinte, il en est qui parlent d’une autre manière. Il n’y a pas de doute que des journalistes n’affectent de considérer le trône comme vacant. Or, je le déclare, l’assemblée serait perdue, la France périrait si le fait pouvait être mis en doute. Il ne peut y avoir de question à cet égard. N’avons-nous pas une monarchie constitutionnelle ? L’Empereur mort, l’Empereur vit. Napoléon Ier a déclaré son abdication : vous l’avez acceptée ; par cela seul, par la force des choses, par une conséquence irrésistible, Napoléon II est empereur des Français. Vous ne pouvez pas même délibérer; nos lois fondamentales ont décidé la question. L’extinction seule de la dynastie pourrait interrompre cette marche naturelle. L’abdication de l’Empereur, telle que vous l’avez reçue, est indivisible ; c’est un contrat conditionnel qui ne peut être admis en partie seulement. J’irai plus loin, car je n’ai point de portes de derrière, point d’arrière-pensée ; je veux me développer ici tout entier, en présence de la nation. Je me plais à rendre hommage à chacun de mes collègues ; mais enfin, j’ai les yeux ouverts au dehors.

Je crois que nous sommes entourés de beaucoup d’intrigants, de factieux, qui voudraient faire déclarer le trône vacant, afin de réussir à y placer les Bourbons. Messieurs, si le trône était censé vacant, vous pourriez compter sur la perte absolue de la France ; elle ne tarderait pas à éprouver le misérable sort de la Pologne et de l’Espagne. Les puissances alliées se partageraient nos plus belles provinces, et si elles assignaient aux Bourbons un coin de l’empire, ce serait dans l’espoir de s’emparer de cette dernière portion. J’en appelle aux sentiments de tous les bons Français. Rien ne pourra me détourner de dire la vérité. J’ai toujours dit franchement ma façon de penser, je la dirai encore : je ne crains rien. Depuis longtemps, j’ai fait le sacrifice de ma vie... Je demande que l’assemblée déclare, comme elle l’a fait hier implicitement, qu’elle reconnaît et proclame Napoléon II, empereur des Français.

La chambre passa à l’ordre du jour, motivé sur ce que Napoléon II était empereur de droit et de fait, par la force des constitutions existantes. Un mois ne s’était pas écoulé, que Louis XVIII était remonté sur le trône. Proscrit par l’ordonnance du 24 juillet, Boulay passa à l’étranger et ne put revoir son pays qu’après trois années d’exil, qu’il supporta avec une grande dignité, en attendant des jours meilleurs.

On doit à Boulay de la Meurthe :
1°- Essai sur les causes qui, en 1649, amenèrent en Angleterre l’établissement de la république, sur celles qui devaient l’y consolider, sur celles qui l’y firent périr. Cet ouvrage eut un succès tel, que plus de 20 000 exemplaires furent vendus dans un mois. Il a été réimprimé quatre fois.
2°- Tableau politique des règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la maison de Stuart, Paris, 1822 ; 2 vol. in-8°. Cet ouvrage a eu deux éditions.
3°- Le Rapport qui précède la constitution de l’an VIII.
4°- Bourrienne et ses erreurs volontaires et involontaires, Paris, 1830 ; 2 vol. in-8°.
5°- Des Mémoires sur la révolution restés manuscrits, mais qui doivent avoir une haute importance historique, à en juger par les deux chapitres qui ont été publiés à l’occasion de la mort de Sieyes.
6°- Enfin, les discours prononcés par lui dans les assemblées législatives où il siégea, et qui ne formeraient pas moins de 2 forts volumes in-8°.

Boulay de la Meurthe est mort à Paris le 2 février 1840.

 

Note : Boulay de la Meurthe avait cependant voté contre l’Empire, qui lui paraissait un pas rétrograde ; Napoléon ne lui en sut jamais mauvais gré, au contraire. En dictant, à Sainte-Hélène, les quelques lignes suivantes, il a rendu justice à ses travaux et à son désintéressement : Le conseil d’État, dit le Mémorial, était généralement composé de gens instruits, grands travailleurs et de bonne réputation. Defermon et Boulay, par exemple, sont certainement de braves et honnêtes gens ; malgré les immenses affaires litigieuses qu’ils ont gérées et les gros émoluments dont ils jouissaient, on ne me surprendrait pas du tout, si on m’apprenait qu’ils sont aujourd’hui tout au plus au-dessus de l’aisance.


1866 — Notices biographiques des célébrités vosgiennes / Humbert le Vosgien

BOULAY DE LA MEURTHE. Antoine-Jacques-Claude-Joseph Boulay (de la Meurthe), naquit à Chaumousey, canton d’Épinal, le 19 février 1761. Ses parents étaient cultivateurs et lui furent enlevés de bonne heure.

Un oncle, curé près de Nancy, recueillit le jeune orphelin et employa son modeste héritage à lui donner une éducation dont il sut profiter. Après de solides études au collège de Toul, il se fit recevoir avocat à Nancy, y exerça pendant quelques années, et vint, en 1786, prendre place au Barreau de Paris. Il commençait à s’y faire remarquer quand la révolution lui parut imposer d’autres devoirs à son patriotisme. Il quitta la robe pour l’épée ; s’engagea comme volontaire, fit la campagne de 1792 dans un bataillon de la Meurthe, et combattit à Valmy. De retour à Nancy, il fut élu juge au tribunal civil destitué en 1793 par un conventionnel en mission, il s’enrôla de nouveau, fut élevé au grade de capitaine, et se trouva aux lignes de Wissembourg. Les mesures prises pour la réorganisation de l’armée le rendirent encore une fois à la vie civile, mais la persécution l’attendait dans ses foyers.

La terreur régnait ; un mandat d’arrêt le contraignit à fuir et à chercher son salut dans une obscure retraite, au fond des Vosges. Enfin, grâce aux évènements de thermidor, il put reparaître au milieu de ses concitoyens, et leurs suffrages rattachèrent de nouveau au tribunal comme président, et bientôt après lui conférèrent les fonctions d’accusateur public. Ces fonctions lui méritèrent un témoignage de confiance plus éclatant : en l’an V, il fut élu député au conseil des Cinq-Cents. C’est dans cette assemblée que s’ouvrit sa carrière politique. Les circonstances étaient délicates. L’anarchie, vaincue au 9 thermidor, se tenait toujours prête à ressaisir sa sanglante dictature. Le parti de l’ancien régime relevait la tête ; ses intrigues, son influence, grandies par les excès de la révolution, avaient introduit ses affidés dans les deux conseils législatifs, dans les plus hauts emplois de l’État.

Un gouvernement faible, incertain, déconsidéré, ne pouvait contenir les factions, et la cause de la révolution n’avait jamais couru de si grands périls.

Boulay s’en constitua le défenseur courageux et habile ; il insista pour que tous les ministres du culte fussent soumis à une déclaration particulière de fidélité au gouvernement ; il fut un des agents les plus décidés du coup d’état de fructidor, et consentit à être le rapporteur de la loi qui frappait de déportation un certain nombre de députés et de journalistes ; mesure révolutionnaire, et qui, si elle ne relevait pas les échafauds, n’en était pas moins violente et arbitraire.

Il est difficile d’apprécier impartialement ces actes de salut public, aujourd’hui que les évènements sont passés, que le péril a disparu, et que l’expérience des gouvernements libres et les progrès de la raison publique ont fait prévaloir les principes de justice et les habitudes de rigoureuse légalité. Peut-être la révolution était-elle condamnée à ces énormités pour échapper à ses ennemis.

Les temps étaient difficiles, l’audace des factions toujours croissante, le pouvoir mal constitué. Il faut tenir compte de ces obstacles aux hommes qui ont joué un rôle dans ces époques de crise, et ne point les juger trop sévèrement. Mais aussi tous ceux qui se sont fait une religion du respect de la constitution doivent en même temps protester contre ces attentats des gouvernements faibles, contraints à repousser par la violation des lois les résistances qu’ils n’ont pas su prévenir par la prudence et la fermeté.

Un pouvoir sorti des voies légales n’a plus ni règle ni frein. Le directoire luttait en vain contre des ennemis qu’il n’avait pas la force de détruire. Le succès obtenu en thermidor avait réveillé les passions désordonnées des plus mauvais jours de la révolution.

On n’osait plus verser le sang : les cruautés de 1793 avaient fait tomber l’échafaud sous le poids de l’exécration publique ; mais l’exil, la déportation, la confiscation, étaient encore des armes familières aux vainqueurs. Les anciens nobles ne dissimulaient ni leurs haines ni leurs menées conspiratrices. On voulut conjurer leurs efforts : leur expulsion en masse et sans forme de projet fut proposée et appuyée au nom d’une commission des Cinq-Cents par son rapporteur Boulay.

L’opinion publique se souleva ; la commission qui avait adopté cette proposition s’empressa de la modifier elle-même et y substitua une simple exclusion des emplois publics, et l’obligation de se soumettre à certaines conditions spéciales, pour jouir des droits du citoyen. Une loi sanctionna ces mesures ; mais ce n’était point à de tels expédients qu’il appartenait de rétablir l’ordre et la sécurité.

Le Directoire luttait en vain par l’arbitraire contre es vices de sa constitution, et ceux mêmes qui lui avaient prêté le concours le plus efficace se trouvèrent dans la nécessité de combattre une politique aussi violente que capricieuse, également dépourvue de consistance et de dignité. Boulay fut de ce nombre : il avait acquis une grande influence dans le conseil des Cinq-Cents. Organe de l’assemblée dans les inconstances les plus décisives, prompt an travail, énergique et actif, il avait été secrétaire des Cinq-Cents et deux fois président.

Il résistait à la fois aux hommes de désordre en s’opposant à ce que la Patrie fut déclarée en danger, formule empruntée aux jours de la terreur, et aux excès du pouvoir en défendant les libertés publiques contre les atteintes du gouvernement. Il ne tarda point sans doute à désespérer des nouvelles formes constitutionnelles qui avaient été improvisées par la convention expirante, et lorsqu’au 18 brumaire, directoire et conseils furent emportés par un coup de main du jeune vainqueur de l’Italie, Boulay salua de son adhésion et appuya de son influence le nouveau pouvoir, qui promettait l’ordre et ne menaçait pas encore la liberté.

Nommé président de la commission intermédiaire qui avait été créée dans la soirée du 19 brumaire, il refusa, dit-on, le ministère de la police, mais il se chargea de développer les bases de la constitution consulaire à laquelle il venait de coopérer. Il ne pouvait rester en dehors des affaires ; il était de ceux qu’appelait à lui le premier consul, pour donner à son gouvernement l’appui de tous les hommes qui s’étaient fait remarquer dans les assemblées, dans les diverses carrières publiques. Le conseil d’État venait d’être organisé, et dans la pensée de son fondateur, l’administration tout entière, et, à certains égards, la direction politique elle-même, allaient lui être remises. Le comité de législation devait prendre part à la plus grande oeuvre législative qui jamais eût été entreprise.

Boulay fut placé à la tête de ce comité et en dirigea les délibérations pendant toute la discussion du code civil. Il le quitta pour l’administration du contentieux des domaines nationaux, poste important, qui avait besoin d’être remis à des mains neuves ; le premier consul, à cette occasion, dit à Boulay : Je vous donne une place où réside toute la politique intérieure de l’État ; j’ai été très indulgent pour les personnes, et je n’ai presque fait que des ingrats ; mais soyez très sévère pour les biens.

Boulay maintint toutes les ventes nationales, fit bonne justice à chacun, et sut se concilier l’estime de ceux-mêmes que ses devoirs l’obligeaient souvent à froisser dans leurs intérêts. Après neuf ans passés dans cet emploi, après avoir instruit plus de 20 000 affaires, et presque entièrement épuisé cette tâche laborieuse, il reprit au conseil d’État la présidence du comité de législation. À ce titre, il faisait partie du conseil de régence formé en 1814. Il y siégeait le 28 mars lorsqu’on délibéra sur la conduite que l’Impératrice devait tenir.

Boulay s’opposa énergiquement à ce qu’elle s’éloignât de la capitale. Il voulait que la petite fille de Marie-Thérèse suivit l’exemple de son aïeule, et qu’à cheval, son fils dans les bras, elle fit un appel à la garde nationale et au peuple de Paris.

La majorité du conseil se prononça pour cet avis : on sait trop qu’il ne fut point suivi, et nul ne peut dire l’influence qu’une résolution contraire eût exercé sur les événements. Pendant la première restauration, Boulay vécut dans la retraite. Le retour de l’Empereur lui rendit ses anciennes fonctions, avec le titre de ministre d’État. Dans la chambre des représentants, où l’avait appelé le département de la Meurthe, il défendit les intérêts de la dynastie impériale ; dans le conseil d’État, il rédigea en grande partie les deux célèbres déclarations par lesquelles ce grand corps adhéra au nouveau gouvernement et à ses principes.

Enfin le gouvernement provisoire lui confia le ministère de la justice. La seconde restauration termina sa carrière politique, mais non les agitations d’une vie si pleine. Proscrit par l’ordonnance royale du 24 juillet 1815, et forcé de se retirer en Allemagne, il ne fut autorisé qu’à la fin de 1819 à rentrer en France, où il se détermina à rester désormais dans la vie privée. Son esprit lui offrait des ressources contre l’ennui qui dévore souvent ceux que les vicissitudes des évènements arrachent aux affaires publiques ; il avait le goût des lettres.

Sous le directoire, il composait un écrit qui occupait vivement l’attention publique : en y décrivant les causes qui avaient amené en Angleterre l’établissement de la République, et celles qui l’y firent périr. Il offrait au temps présent de curieux rapprochements et des enseignements utiles. Dans l’exil, il publiait le Tableau politique des règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la maison de Stuart, et cette composition historique était encore une leçon qu’il empruntait au passé.

Les dernières années de sa vie ont été employées à écrire des mémoires sur la révolution, qui pourront expliquer des évènements encore mal connus.

Il est mort le 2 février 1840, laissant à deux fils, ses dignes héritiers, un des noms les plus honorables parmi ceux que les évènements accomplis en France depuis cinquante ans ont fait sortir de l’obscurité, pour les recommander à l’estime et à la reconnaissance publiques.

1879 — Biographie alsacienne-lorraine / A. Cerfberr de Médelsheim

BOULAY DE LA MEURTHE Comte.- Homme d’État, né à Chaumousey (Vosges), mort en 1840.

1881 — Voyages dans les Vosges / Charles Chapiat

BOULAY.- Né au village dépendant de l’abbaye [de Chaumousey], le 19 février 1761, d’une famille de pauvres laboureurs, qui le laissèrent orphelin. Cet orphelin fut recueilli par les moines, et après de solides études, dues aux soins des bons pères, il devint avocat, débuta d’une façon brillante au barreau de Nancy, et fut, en 1792, nommé juge au tribunal civil de cette noble cité. A la vue de la patrie en danger, Boulay quitta un instant la toge pour les armes, alla combattre à Valmy et à Wissembourg, et fut nommé capitaine ; mais il quitta bientôt cette nouvelle carrière pour reprendre l’ancienne.

Destitué, pendant la Terreur, pour cause de modérantisme, Boulay se vit contraint de chercher un refuge dans les Vosges, et il ne reparut sur la scène qu’après la chute de Robespierre. Il fut alors élevé à la présidence du tribunal de Nancy, et envoyé, en 1797, au conseil des Cinq-Cents, où il se fit remarquer par sa haute intelligence des affaires : aussi devint-il, à deux reprises, président de cette Assemblée.

Appelé au Conseil d’État, en 1800, il prit une part considérable à la rédaction du Code civil. En 1804, il vota contre l’établissement de l’empire ; mais il s’y rallia plus tard, et il fut nommé président de la section législative, en 1810. Il devint ministre d’État, fut revêtu du titre de comte, fit partie du Conseil privé et siégea au Conseil de régence, en 1814. Pendant les Cent jours, Napoléon l’appela au ministère de la justice, et, après la chute de l’empereur, il appuya de toutes ses forces la proposition d’acclamer Napoléon II.

Proscrit en 1815 pour cause de fidélité à l’empire, le comte Boulay se retira en Allemagne, où il supporta son exil avec une grande dignité. Au bout de trois ans il rentra en France, et s’occupa de rédiger des mémoires sur la Révolution, qui sont restés manuscrits.

Il a cependant livré à la presse plusieurs ouvrages qui ont eu du succès :
- sur la République de 1648, en Angleterre ;
- sur les règnes de Charles II et de Jacques II, derniers rois de la famille des Stuarts ;
- sur les erreurs des mémoires de Bourrienne.

Le comte Boulay vécut à Paris jusqu’en 1840, dans une retraite absolue. Il laissa deux fils, Joseph et Henri, qui devinrent tous les deux sénateurs, sous le second empire. Henri avait été vice président de la République de 1848. Quoique leur père ait accolé à son nom celui de la Meurthe, il n’en est pas moins vrai qu’il appartenait aux Vosges.

1889 — Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier

BOULAY de la Meurthe (Antoine Jacques Claude Joseph, comte).- Né à Chaumousey le 19 février 1761, de petits cultivateurs, il fut élevé par un oncle, curé près de Nancy et fit ses études au collège de Toul.

Avocat à Nancy en 1783, puis à Paris en 1786, il quitta le barreau pour s’engager dans un bataillon de volontaires de la Meurthe et fit la campagne de l’Argonne en 1792. Il rentra ensuite à Nancy et fut élu juge au tribunal du district ; mais il s’enrôla de nouveau en 1793, après sa destitution par un représentant en mission, combattit à l’armée du Rhin et parvint au grade de capitaine. Il revint de nouveau à Nancy où, dénoncé comme suspect, il dut se cacher jusqu’après le 9 thermidor.

Élu alors président du tribunal de Nancy, il fut nommé ensuite accusateur-public près le tribunal criminel de la Meurthe. En 1797, les électeurs de la Meurthe le nommèrent député au Conseil des Cinq-Cents, et c’est alors qu’il adjoignit à son nom celui du département qui l’avait élu afin de se distinguer d’un homonyme. Au Conseil des Cinq-Cents, Boulay de la Meurthe se fit remarquer par son bon sens, sa compétence juridique, son esprit d’ordre. Il y fut un des partisans les plus résolus du général Bonaparte, et au 18 brumaire, dont il se déclara l’apologiste, il fit partie de la commission intermédiaire chargée de remplacer le Conseil dissous. Il fut le rapporteur de la constitution de l’an VIII.

En 1800, il devint conseiller d’État et prit une large part à la rédaction du code civil ; créé comte en 1808, il devint en 1810 président de section au Conseil d’État et en 1814, membre du conseil de régence ; il fut destitué par la Restauration. Au retour de l’île d’Elbe, il fut élu par la Meurthe membre de la Chambre des représentants en mai 1815 et nommé par Napoléon ministre d’État, puis ministre de la Justice. La rentrée des Bourbons lui enleva ces fonctions. Il fut même proscrit et dut rester en exil jusqu’en 1819. Depuis son retour en France, il ne participa plus au maniement des affaires publiques. Il était grand-officier de la Légion d’honneur. Il a publié divers ouvrages historiques et a laissé des mémoires restés manuscrits.

Il a marié sa fille à Bessas de Lamégie, qui fut maire du Xe arrondissement de Paris sous la monarchie de Juillet. Il laissait en outre deux fils.

Boulay de la Meurthe est mort à Paris le 2 février 1840. Il repose au cimetière Montparnasse et l’on a gravé sur sa tombe le jugement que portait de lui Napoléon : Boulay était un brave et honnête homme.

1990 — Dictionnaire des Vosgiens célèbres

BOULAY DE LA MEURTHE (Antoine), homme politique
(Chaumousey, 19 février 1761 - Paris, 2 février 1840)

Antoine J. Cl. J. Boulay, dit plus tard de la Meurthe, est le fils de Romain Boulay, lieutenant du maire en la seigneurie de Chaumousey la ville, maréchal-ferrant et laboureur, et d’Agnés Loirot. Quand son père disparaît prématurément, il est âgé de trois ans. Il est alors recueilli par son oncle, qui est curé d’une paroisse proche de Nancy. Ce dernier lui fait suivre les cours des meilleurs professeurs de cette ville, puis du collège de Toul.

Antoine est reçu avocat dans la capitale lorraine en 1783. Ses débuts au barreau sont brillants et il jouit d’une grande réputation quand il se rend à Paris en 1786. La Révolution le surprend en pleine ascension. Adepte des idées nouvelles, il revient à Nancy pour s’engager dans un bataillon de volontaires avec lesquels il participe à la campagne de l’Argonne et à la bataille de Valmy. Il tombe malade et retourne à Nancy pour se reposer.

A peine rétabli, il est nommé juge au tribunal du district. Il s’enrôle à nouveau en 1793 après avoir été destitué par un représentant en mission, qui le juge trop modéré. Il devient rapidement capitaine dans l’armée du Rhin et il combat glorieusement à Wissembourg.

Un nouveau coup du sort le rejette dans la vie civile. Dénoncé comme suspect, il est mis dans l’obligation de se cacher jusqu’au 9 thermidor dans les Hautes-Vosges. Il est élu ensuite Président du tribunal de Nancy et nommé accusateur public près le tribunal criminel de la Meurthe. En 1797, les électeurs de ce département le choisissent pour siéger au Conseil des Cinq-Cents. C’est à cette époque qu’il ajoute à son nom celui du département dont il est l’élu, afin de se distinguer d’un homonyme. Il se fait vite remarquer par son bon sens, son esprit d’ordre et sa compétence juridique.

Partisan résolu de Bonaparte, il se fait l’apologiste du 18 Brumaire. Il devient ensuite rapporteur de la Constitution de l’An VIII et membre de la commission chargée de remplacer le Conseil des Cinq-Cents qui a été dissout.

En 1800, il est nommé conseiller d’État et il prend une large part à la rédaction du Code civil. Créé comte en 1808, il est promu président de section au Conseil d’État en 1810, puis membre du Conseil de régence en 1814. Il est destitué lors de la première Restauration. Quand Napoléon 1er revient de l’île d’Elbe, il est nommé ministre d’État, puis ministre de la Justice. En mai 1815, il est élu membre de la Chambre des Représentants.

Le retour des Bourbons le prive de ses fonctions. Il est proscrit et durant quatre ans, il est mis dans l’obligation de vivre à l’étranger. Quand il est autorisé à revenir dans son pays en 1819, il se tient à l’écart des affaires publiques.

Sur le plan littéraire, il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire et de mémoires. Le 8 mai 1843, le conseil municipal de Chaumousey ouvre une souscription. Avec l’argent qui est ainsi rassemblé, il fait exécuter le buste en bronze d’Antoine Boulay de la Meurthe, qui est placé dans la salle principale de la mairie. Oeuvre de David d’Angers, il est malheureusement détruit par les Allemands en 1942. La tombe de celui qu’il représente et de Catherine Thiboust son épouse (1776-1846), se trouve au cimetière Montparnasse à Paris.


Bibl. : Registres paroissiaux de Chaumousey.
Délibérations du conseil municipal de Chaumousey.
Poull (G).- Les Vosges, Ed. France-Empire, 1985, page 225.
Georgel (Alcide).- Armorial des familles de Lorraine, Elbeuf, 1882. p. 123 à 125.


[Georges Poull].

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