Alfred LESAGE

[ ??, 1848 – Neufchâteau (88), 00/01/1911 ]

capitaine de gendarmerie

Biographie vosgienne

1911 — Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié

LESAGE Alfred.- Un grand chrétien.- Un émule du saint homme de Toul vient de mourir dans notre ville de Neufchâteau. La paroisse de Saint-Nicolas rendait samedi dernier, 21 janvier, les derniers devoirs à un chrétien, éminent par sa foi, sa piété éclairée, sa modestie, son amour pour les pauvres, qui justifiait pleinement le surnom de saint homme de Neufchâteau.

Alfred Lesage, né en 1848, avait puisé dans sa famille, humble et laborieuse, avec une solide éducation chrétienne, l'habitude du travail et la soif du dévouement. A 18 ans, il s'engagea dans l'armée française. Bientôt, on l'envoya en Italie et il fut mêlé à la guerre d'Autriche. Il avait trouvé sa voie, car, par ses aptitudes militaires, par son esprit de discipline et par ses nombreux faits d'armes, en Italie, en France pendant l'année terrible, en Afrique et dans nos colonies, il a su mériter l'estime et la confiance de ses chefs et atteindre au grade de capitaine. Sa carrière, commencée dans l'armée active, s'est terminée dans la gendarmerie, et il a laissé partout le souvenir d'un homme de devoir qui, pour les autres comme pour lui-même, prenait conseil toujours de sa conscience, jamais du caprice, de l'intérêt, de la faveur ou des influences : de là sa réputation d'homme intègre, juste et droit.

L'âge de la retraite, en le rendant, il y a 12 ans, à la vie privée, valut à la paroisse de Saint-Nicolas la bonne fortune de fixer le choix de sa résidence. Ce qu'il avait été partout, il le fut ici.

Au lieu de s'abandonner aux jouissances du repos et de la vie commode que lui offraient les loisirs de la retraite, il songea à se faire une vie active et utile. On le vit faire deux parts de son temps : la première fut pour Dieu et pour son âme, la seconde fut pour sa famille et pour les pauvres.

Chaque jour, en hiver comme en été, dès 5 heures, il montait à l'église ; là, il faisait son oraison ; on le voyait ensuite parcourir pieusement les stations du Chemin de la Croix et, à la messe de 6 h et demie, il communiait très dévotement. Après son action de grâce, il rentrait chez lui pour vaquer avec calme et méthode à ses occupations journalières : soins de la basse-cour, travail du jardin ou de la correspondance ; le soir, visite ou réception des pauvres et lecture instructive ou exercices de piété.

Quand fut rétablie, à Saint-Nicolas, en 1893, la Conférence de Saint Vincent de Paul, l'élection du Président porta sur son nom tous les suffrages. Il remplit ses fonctions, auprès des membres de la Conférence et auprès de nos chers pauvres, avec autant de tact que de zèle ; ses avis, ses conseils, empreints d'une cordialité tout aimable, étaient accueillis avec déférence et profit. C'est que, s'il avait à cœur de marquer aux pauvres qu'ils étaient pour lui comme des membres de sa famille, il aimait à témoigner, en toute occasion, à ses collègues de la Conférence, la confiance et l'attachement qu'on réserve à ses meilleurs amis.

En 1902, il eut le bonheur de faire le pèlerinage des Lieux-Saints. Ce fut une des grandes joies de sa vie, et un souvenir ineffaçable pour son âme. Il en rapporta une foi plus vive à l'Évangile, un amour plus grand pour Dieu, un souci extraordinaire du salut de son âme et de sa préparation à la mort. Le contact que prit son cœur chrétien avec ces lieux bénis, sanctifiés par la présence, la prédication, les pénitences, les prières, les miracles de Notre Seigneur Jésus-Christ, ce contact avait éveillé en lui des aspirations ardentes pour la pratique des vertus, l'esprit de sacrifice et la vie d'union avec le Saint-Sacrement. De là, ses communions quotidiennes et son Chemin de croix de tous les jours ; de là, sa douceur constante devant la souffrance, et son calme devant la mort qui le guettait.

Atteint dès longtemps d'une maladie de cœur, ses jours étaient souvent douloureux et ses nuits sans sommeil. Mais au souvenir du Jardin des Oliviers, du Calvaire, de la montagne de l'Ascension où il avait fait de si délicieuses stations, ses souffrances, si aiguës parfois, unies à celles de son bon Maître, lui étaient douces, et combien méritoires ! Les dernières années de sa vie furent les étapes d'un vrai martyre et il en bénissait Dieu. Autant il affectionnait sa place matinale à l'église, dissimulée derrière un pilier, où il montait, durant deux heures chaque jour, sa garde d'honneur devant le Saint-Sacrement, autant il offrait joyeusement à Dieu ses angoisses, ses spasmes, ses tortures, quand une crise cardiaque l'étreignait.

La crise du 18 janvier, en la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome, à 9 heures du soir, fut la dernière : un arrêt du cœur mit fin à sa belle vie et priva désormais la paroisse de son modèle respecté et aimé et sa veuve éplorée de son appui le plus sage et le plus dévoué.

Sa vie et sa mort justifient cette parole prononcée quelques instants après le dernier soupir par un homme loyal qui pense facilement tout haut : C'est un saint de moins sur la terre et un saint de plus au ciel !

Parmi les dernières volontés du défunt, nous relevons les suivantes, qui attestent la grande modestie de toute sa vie :
1° Je ne veux sur mon cercueil ni fleurs ni couronnes ;
2° Je refuse les honneurs militaires auxquels ma croix de la Légion d'honneur me donne droit ;
3° On voudra bien me donner le corbillard des pauvres ;
4° Je demande expressément qu'il ne soit prononcé sur ma tombe d'autres paroles que celles des prières de la Sainte Église ;
5° Je supplie qu'il ne soit déposé sur mon cercueil, le jour de mes funérailles, d'autre insigne que l'image de Jésus crucifié.

Ces désirs, qui sont ceux d'un grand chrétien, ont été accomplis à la lettre. Il en coûtait beaucoup cependant, c'était un dur sacrifice pour ses parents et ses amis de ne pas sortir de l'obscurité, de ne pas étaler une dernière fois, en un tel jour, pour les derniers adieux, les huit médailles du défunt, toutes glorieusement gagnées sur les champs de bataille au service de la France. Dieu seul ! était depuis longtemps la prière qui résumait les aspirations de sa belle âme. En vérité, M. Lesage nous est, une fois de plus, la preuve éclatante que l'éducation chrétienne est le plus riche patrimoine que les parents puissent laisser à leurs enfants : avec cette formation chrétienne, ils sont solidement éclairés, sages et forts dans les dangers et les luttes de la vie.

[Signé : N. F.]

A ces lignes si émues de M. l'Archiprêtre de Neufchâteau, on nous permettra d'ajouter un mot. En juillet 1900, M. Lesage fit, avec le petit groupe que dirigeait M. l'abbé V. Durain, le voyage circulaire et à petites journées dont Oberammergau était le but. C'est à cette occasion que nous eûmes l'avantage de connaître ce grand chrétien. Le connaître, c'était l'apprécier et lui accorder sans retour la plus profonde estime et la plus entière sympathie : comment n'être pas immédiatement conquis par sa piété si sincère, son humilité sans affectation, sa loyauté parfaite, sa serviabilité si attentive ? Aussi, tous les compagnons de route de M. Lesage, charmés par les qualités de l'homme bien élevé et édifiés par les fortes vertus du chrétien, emportèrent de lui la plus haute opinion et en conservèrent le meilleur souvenir. Nous sommes bien sûr que ceux d'entre eux qui n'ont pas pris les devants pour le grand voyage - car il en manque déjà plusieurs à l'appel - ont eu pour lui, à la nouvelle de sa mort, une fervente prière.

[Signé : H. B.]

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 3 février 1911, 35-05, p. 74-76].


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