1919 —
Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié
HARTMANN Eugène.- Né à Illhæüsern (Alsace), le 11 septembre 1853, il fut ordonné prêtre le 21 septembre 1878. Il fut nommé vicaire à Bertrimoutier la même année, puis à La Bresse en 1879. Il est décédé à l'hôpital de la Toussaint, à Strasbourg, le 19 juin 1919, et a été inhumé à Illhæüsern le 23 juin.
[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 27 juin 1919, 43-26, p. 172-173].
C'est en terre d'Alsace que M. l'abbé Hartmann vient de rendre sa belle âme à Dieu. Depuis cinq semaines à peine, il avait quitté La Bresse pour jouir au milieu des siens d'un repos bien mérité.
Un an avant la guerre déjà, il s'était retiré dans sa famille, à Illhæüsern. Mais, au jour de la mobilisation, sachant que les vicaires de La Bresse devaient déposer la soutane pour revêtir l'uniforme militaire, il fit l'impossible pour rentrer en France et reprendre son ancien poste, qu'il avait jadis occupé pendant trente-six ans.
Ses forces lui permirent tant bien que mal de tenir jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au retour des absents qu'il était venu remplacer.
Hélas ! le mal qui le minait depuis longtemps, devait singulièrement abréger le nombre des jours qu'il espérait vivre encore, surtout dégagé de toute fatigue du ministère. Mais l'homme propose et Dieu dispose.
M. l'abbé Hartmann repose maintenant dans le cimetière de son petit village natal. Ses obsèques, auxquelles assistaient plusieurs prêtres alsaciens ainsi que M. le Curé de La Bresse accompagné de ses deux vicaires et de quelques personnes de sa paroisse, ont montré en quelle grande estime le regretté défunt était tenu par ses concitoyens. Deux éloges funèbres, l'un fait en allemand par M. le curé-doyen de Ribeauvillé, l'autre, en français, par M. le curé de La Bresse, redirent le prêtre bon, pieux et modeste que fut M. Hartmann. Nous empruntons au discours de M. le curé de La Bresse les détails biographiques qui suivent :
"La France et Dieu ! Voilà les deux passions de cette belle vie sacerdotale ; voilà les mots symboliques qui sont le reflet de toute son âme. La France, il l'aime comme un fils aime sa mère. Il l'aime jusqu'au sacrifice.
Il était au séminaire de Strasbourg quand éclata la guerre de 1870. Il y fut témoin de l'enthousiasme délirant des débuts de la campagne, mais aussi, hélas ! de nos cuisants revers. Dans son âme délicate et sensible, comme vous, Mes Frères, il ressentit une blessure qui ne se ferma pas, et il comprit dès cet instant, qu'il ne pourrait jamais s'accommoder des prétendues délicatesses de la Kultur. Bien vite, sa résolution fut prise : Ils ne m'auront pas, s'écria-t-il indigné. Et ne reculant point devant la séparation et l'exil, il vint demander asile au diocèse de Saint-Dié qui l'accueillit les bras ouverts.
Il n'en fallut pas davantage pour attirer sur lui la vindicte des Allemands. Ceux-ci toujours experts dans l'art de faire souffrir se chargèrent de lui faire expier durement son patriotisme. Mauvais vouloir, refus d'autorisation pour aller voir sa vieille mère, vexations de toutes sortes, telles sont les étapes du long calvaire que son âme française a parcouru depuis 1870.
En 1885, il est même arrêté au mépris de tout droit, incarcéré à Sélestat, incorporé de force dans l'armée allemande. Il faut l'intervention de l'archevêque de Trèves et une action diplomatique du gouvernement français pour lui rendre la liberté. En juillet 1914, nouvelle suspicion, nouvelles persécutions. Avant même la déclaration de guerre, on lui enlève son passeport, on le garde à vue pour le conduire en captivité à Munich et l'expulser de là en Suisse.
Il est enfin libre en février 1915. Fidèle à la parole donnée, il se met aussitôt à notre disposition pour reprendre son ancien poste et remplacer, dans la mesure du possible, nos vicaires mobilisés. Il est fatigué, anémié. Mais son cœur est débordant d'ardeur patriotique. Même aux heures les plus sombres, il ne doute pas un seul instant du succès de nos armes. On les aura, répète-t-il souvent avec un franc éclat de rire.
Aussi, avec quelle joie débordante il salue le retour à la France de sa chère Alsace ! Quelles douces larmes il verse le jour de l'armistice quand on lui dit : Ils sont partis.
Avant que les communications ne soient rétablies, sans tenir compte de son âge et des rigueurs de la saison, il veut se mettre en route, dût-il y laisser sa vie, pour fêter avec ses frères libérés le bonheur de la délivrance.
Tel fut le patriote.
Voici maintenant ce que fut le prêtre.
L'abbé Hartmann portait au cœur l'amour des âmes. Certes, ces âmes le lui rendaient bien. A mesurer l'émotion du public à l'annonce de sa mort, il était impossible de ne pas constater la place exceptionnelle que le bon M. Hartmann (c'est ainsi qu'on l'appelait) occupait dans notre chère paroisse de La Bresse.
Il y était venu en 1878, tout exubérant de jeunesse et de force, les mains encore humides des onctions de l'ordination. Dès le début, sa gravité toute sacerdotale, l'aménité et la bonhomie de son caractère et surtout son extrême indulgence lui avaient attiré toutes les sympathies et lui avaient mérité le surnom de Père la Miséricorde.
Et pendant 40 ans, ce vétéran du vicariat a vu grandir autour de lui plusieurs générations de vicaires, s'effectuer bien des changements au presbytère et se succéder plusieurs régimes, les servant tous avec le même loyalisme, justement apprécié des quatre curés dont il a été l'auxiliaire toujours dévoué." (A suivre).
[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 25 juillet 1919, 43-30, p. 199-201].