Pierre BOLLE

[ Luvigny (88), 29/06/1848 – Raon-sur-Plaine (88), 24/08/1914 ]

adjoint au maire

Nommé chevalier de la Légion d’Honneur le 21 mars 1921 à titre posthume.

Biographie vosgienne

1897 — Dictionnaire biographique des Vosges, Henri Jouve

BOLLE Pierre Paul.- Né à Schirmeck (Vosges annexées) le 29 juin 1848.

Garde général des forts à Faucogney (Haute-Saône).

Décoré de la médaille militaire.

M. Bolle appartient à l’administration depuis le 16 mai 1884. Il devint garde général adjoint le 2 avril 1892 et fut nommé garde général titulaire le 12 avril 1894.


1919 — Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié

BIRCKEL Albert.- M. l’abbé Birckel, curé de Raon-sur-Plaine, a bien voulu nous confier la longue relation qu’il vient d’écrire sur les tragiques évènements auxquels il a été mêlé au début de la guerre, le double assassinat du Curé et du Maire de Luvigny.

Il convient à la Semaine religieuse de recueillir et de conserver ces pages sanglantes pour être un monument de la cruauté allemande en même temps qu’une douloureuse mais précieuse contribution à l’histoire de la Grande Guerre dans notre diocèse. Nous n’avons qu’un regret, c’est que la restriction de nos pages nous obligera plus d’une fois à interrompre et à fragmenter ce récit. [Publié sous le titre de "Pages sanglantes"].

L’exécution de l’Abbé Buecher, curé de Luvigny et celle de Pierre Bolle, faisant fonctions de maire, racontées par un témoin.

Bien que l’Abbé Buecher, curé de Luvigny (Vosges), ait inséré dans son testament une clause formelle interdisant tout éloge funèbre après sa mort, celui qui écrit ces lignes considère comme un impérieux devoir de raconter dans tous ses détails les derniers moments de cette noble victime des Allemands, parce que sa mort fut celle d’un héros ; parce qu’on s’est fait dans un certain monde une fausse idée des causes qui ont motivé son exécution ; parce que les récits qui en ont été publiés sont inexacts et incomplets, parce qu’enfin cette reconstitution des faits peut servir à l’établissement de l’histoire de l’invasion dans la Vallée de Celles-sur-Plaine et contribuer pour sa part à l’oeuvre nécessaire de justice et de réparation que doit fournit la barbarie germanique pour les six crimes militaires [note 1] commis pendant les journées tragiques des 23 et 24 août 1914 entre Raon-sur-Plaine et Allarmont.

Le témoin est d’autant plus autorisé à fournir ce travail historique que, par une disposition providentielle humainement inexplicable, il est le seul, parmi les personnes considérées comme responsables par les Allemands, qui ait échappé à cette hécatombe de soi-disant otages et qu’ayant réussi à se soustraire aux menaces d’internement maintes fois répétées et aux conséquences de dénonciations et d’arrestations iniques, pendant les quatre années d’occupation, il a pu, de ce fait, recueillir les témoignages les plus précieux des assassins eux-mêmes sur l’innocence des victimes de la 28e division de réserve allemande.

Les victimes.- Pierre BUECHER est né le 6 janvier 1851 à Wolfganzen (Haut-Rhin). Son père qui exerçait le métier de cordonnier, était marié à une femme profondément chrétienne, Barbe Ruetsch, qui lui donna cinq enfants dont deux furent prêtres ; l’aîné mourut retraité à Wolfganzen en 1910, tandis que Pierre, après avoir fait ses études humanitaires au collège libre de Colmar et reçu à Besançon, pendant la guerre de 1870, son diplôme de bachelier, entra au grand séminaire de Strasbourg. En 1871, n’écoutant que son patriotisme, il quitta Strasbourg, parce qu’il craignait d’être enrôlé dans l’armée prussienne : les séminaristes n’étaient pas épargnés par la conscription des vainqueurs de 70, et deux voisins de Battenheim avaient déjà été forcés à prendre du service contre la mère patrie. Il fut reçu au grand séminaire de Saint-Dié, ordonné prêtre en 1875, vicaire à Saint-Martin de Saint-Dié, curé de Beaufremont, puis de Luvigny en 1891. Son option pour la nationalité française lui fut une mauvaise note auprès des autorités allemandes, car ayant demandé un passeport en 1890 pour assister à la première communion d’un filleul, on le lui refusa catégoriquement. On peut dire qu’il avait déjà sa fiche dans les cartons du service des renseignements. Ajoutez à cela que le père de l’Abbé avait eu maille à partir avec les envahisseurs de 70, lors de leur entrée à Wolfganzen, qu’il avait été saisi comme otage, en sa qualité de conseiller de fabrique, fouillé, menacé et mis au mur, et vous aurez une idée de l’antipathie héréditaire qui animait ce prêtre français à l’égard des Prussiens et de sa vocation à l’héroïsme patriotique qu’il devait consommer à Raon-sur-Plaine, après avoir rempli avec une régularité parfaite sa belle vocation de prêtre et ses fonctions parfois ingrates de curé à Luvigny.

Pierre BOLLE était un honnête bûcheron de Luvigny, conseiller municipal, qui, en l’absence du maire et de l’adjoint, avait été chargé de gérer les fonctions de maire.

L’arrestation.- Barbarie, duplicité, déloyauté, tel est le caractère de cette injuste arrestation ; telle est la méthode suivant laquelle les Allemands étaient habitués depuis 1870 et avant cette date, à manipuler la fameuse loi des otages. Les otages, pour eux, sont des victimes de choix, fixées à l’avance, d’après un plan concerté jusque dans ses moindres détails ; ils sont appréhendés avec des formes assez polies, emmenés et gardés par une soldatesque imbécile, qui, encouragée par ses chefs et sûre de l’impunité, leur fait subir les avanies les plus cruelles, puis fusillés après un simulacre de procès, sous le prétexte que des francs-tireurs ont attaqué les envahisseurs.

Rien, absolument rien dans l’attitude de la population et dans celle des troupes françaises ne pouvait faire prévoir les exécutions capitales du 23 août; tout au contraire porte à croire que le général von Pabel n’a cherché qu’à inspirer la terreur et à assouvir sa vengeance : la bataille du Donon avait été très sanglante [note 2] ; le général allemand avait rencontré une résistance acharnée ; il y avait perdu son propre fils, lieutenant, je crois ; la rage avec laquelle il envoyait à la mort les hommes de sa division ; l’absence du ravitaillement qui n’avait pu les joindre dans la forêt [note 3] ; tout concourt à démontrer la colère des chefs, vagues furieuses que l’invasion allait déverser sur des populations inoffensives. D’autre part, les troupes françaises, bien inférieures en nombre, et dont plusieurs unités étaient déjà exténuées par l’affaire de Badonvillers, à laquelle elles avaient pris part, battaient en retraite dans un ordre parfait : les batteries, postées sur le flanc de nos montagnes, se retiraient successivement après avoir accompli la tâche indiquée et bombardé les troupes ennemies ; les arrière-gardes d’infanterie qui couvraient la retraite, défendaient leurs tranchées creusées à la hâte et mouraient héroïquement au poste fixé sur les bords de la forêt. Les obus et les balles sifflaient au-dessus de nos toits, tandis que les villages de Raon-sur-Plaine et de Luvigny étaient ensevelis dans un silence de mort, les habitants s’étant tous réfugiés dans les caves ; pas une tranchée dans les localités, pas une mitrailleuse dans les clochers, pas un soldat français, presque pas d’hommes, rien que des femmes et des enfants : tout le reste avait fui, épouvanté d’ailleurs par les horreurs de Badonvillers dont 1es échos étaient parvenus jusqu’à nous. Telles sont les circonstances au milieu desquelles ce barbare von Pabel éprouva le besoin d’arrêter et de fusiller des otages civils !

Étudions maintenant les faits eux-mêmes.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 4 avril 1919, 43-14, p. 92-94].

Le samedi 22 août, vers 5 heures du soir, Raon-sur-Plaine et Raon-les-Leau étaient complètement envahis par la 28ème division de réserve de l’armée active allemande, les deux villages soumis à un pillage éhonté, nos foyers abominablement souillés par les actes les plus dégradants auxquels est capable de se livrer la bête humaine en furie. Nous demeurâmes à la merci de ces 40 000 hommes, pendant la nuit du samedi 22 au dimanche 23, la journée du dimanche et la nuit du dimanche au lundi jusqu’à huit heures du matin. Pendant la nuit du 22 au 23 les arrière-gardes françaises avaient quitté Luvigny et tenaient leurs positions de défense sur les côtes de Bionville, Vexaincourt, Allarmont. Le dimanche 23, entre 9 et 10 heures, une patrouille allemande fit son apparition à Luvigny ; elle trouva sur sa porte Joseph Péché, propriétaire de la première maison à droite et somma cet homme de le conduire chez le maire. La mairie étant déserte, le groupe se dirigea vers le presbytère. L’Abbé Buecher reconduisait à ce moment Pierre Bolle, qui était venu demander à son curé de l’assister de sa vieille expérience et de sa connaissance de la langue allemande, pour la réception prudente des troupes ennemies. Ces précautions, dictées à Pierre Bolle par la gravité même de la situation, étaient bien inutiles : les deux hommes étaient condamnés à l’avance, car, alors que, la veille, je fus moi-même cueilli par une semblable patrouille dans mon presbytère de Raon-sur-Plaine, et conduit simplement sur la place publique, avec quelques femmes et deux vieillards, après avoir exigé qu’on plaçât une sentinelle à ma maison, pour préserver les femmes qui s’y étaient réfugiées, l’Abbé Buecher et Pierre Bolle devaient être emmenés directement à la forêt, pour subir des interrogatoires ; je pus rentrer chez moi, sans être inquiété, chassé de la place publique par les éclats d’obus français qui pleuvaient sur nous, tandis que les deux victimes de Luvigny furent éloignées de leur domicile, sans aucun motif apparent. Pourquoi cette différence de traitement ? Pourquoi le maire de Vexaincourt, le maire et le curé d’Allarmont furent-ils appréhendés de la même manière que ceux de Luvigny ? Pourquoi le même procédé n’a-t-il pas été employé à Raon-sur-Plaine ? Tout cela ne dénote-t-il pas un plan bien arrêté et des ordres précis donnés à la patrouille ? Il y a là tous les indices de crimes parfaitement prémédités. Le chef de patrouille, un sous-officier assez poli, qui affirma que son régiment était en garnison à Colmar, interpella d’abord Pierre Bolle :
"Est-ce vous le maire ?
- Oui, Monsieur ! répondit ce dernier avec assurance.
Puis s’adressant à M. le Curé :
- M. le Curé, est-ce qu’il y a des soldats français dans le village ?
- Dans le village, il n’y a aucun soldat répliqua-t-il ; dans la forêt, c’est votre affaire !
- Prenez garde, M. le Curé, il y va de votre vie !
- Je sais ce que parler veut dire !"

Et le brave prêtre martelait ces derniers mots avec cet accent alsacien fortement prononcé, qui le caractérisait, et cette brièveté d’homme entendu et convaincu, qui avait réfléchi d’avance à la gravité du cas et aux conséquences de ses affirmations. Le curé de Luvigny, comme tous les habitants, savait pertinemment que les soldats français avaient évacué le village ; d’ailleurs il avait prié un attardé, qui semblait chercher à se rendre, de rejoindre son corps de troupe immédiatement, comme moi-même j’avais expulsé ce même soldat de mon presbytère, en lui faisant remarquer qu’il était un danger pour la population. Comparez encore une fois la différence de méthode employée par la patrouille à Raon-sur-Plaine et à Luvigny : à moi on me demande seulement s’il y a des soldats dans la maison et l’on me conduit sur la place où nous sommes abandonnés à la merci des obus français ; de l’Abbé Buecher on veut savoir s’il y a des combattants français dans le village et il accepte avec une imperturbable assurance la responsabilité qu’on lui impose sans aucun droit, la présence de soldats français dans la localité, si par hasard elle eût été constatée, -ce qui ne fut pas - n’étant pas un motif légal permettant l’exécution de civils. Que conclure de toutes ces circonstances ?

Le sous-officier reprit :
"Vous allez me suivre tous les deux, le capitaine désire vous parler ; c’est une coutume de guerre que le maire et le curé soient emmenés ; vous reviendrez aussitôt que vous aurez répondu au capitaine.
- Surtout ne lui faites pas de mal ! interpella la domestique de M. le curé !
- N’ayez pas peur, Madame, il reviendra bientôt".

Et ils furent emmenés dans la forêt. Que se passa-t-il là-haut ? Nous n’en savons rien. Quoi qu’il en soit, rien de répréhensible n’avait été remarqué chez les deux otages, car Péché affirme les avoir vus redescendant de la forêt, toujours escortés, et M. le curé lui aurait crié : "Dites à la cure qu’on ne se tourmente pas, nous allons jusqu’à Raon-sur-Plaine et nous reviendrons".

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 18 avril 1919, 43-16, p. 107-109].

L’assassin.- C’est le général de division von Pabel. J’ai eu le triste honneur d’obtenir une audience de cet individu.

Vers 9 heures du matin, jour de l’arrestation, à peu près au moment où la patrouille était partie vers Luvigny, un officier complètement rasé, parlant admirablement bien le français, se présente chez moi et demande du vin. Je chargeai ma soeur de chercher une bouteille de vin ordinaire, s’il y en avait encore, car la cave avait déjà été vidée. On put la lui remettre. Je profitai de l’occasion pour demander à l’officier de m’indiquer la demeure du général "car, ajoutai-je, on avait pillé les maisons, volé les bijoux, les couverts, etc…, la population n’avait plus rien à manger". Ce hautain personnage m’accabla, pour toute réponse, d’une avalanche d’imputations idiotes, sur un ton de colère difficile à décrire :
"C’est vous, Français, qui êtes la cause de tout cela ! C’est vous, etc... etc...
- Mais, Monsieur, nous, civils, nous ne sommes cependant pas responsables !
- Monsieur le Curé, c’est votre oeuvre ! C’est votre oeuvre !!"

Et le gaillard s’esquiva sans dire merci.

Une demi-heure s’était écoulée, lorsqu’un soldat vint me prier de l’accompagner : le général m’autorisait à lui parler ; la commission avait été faite. Je me trouvai bientôt en face de ce divisionnaire, à l’hôtel Arsène Mathieu ; à côté, je vis le même officier qui s’était dérangé personnellement pour une bouteille de vin ; c’était donc bien un officier d’ordonnance du général et son interprète, qui était venu chez moi, vers le même moment où la patrouille cueillait à Luvigny le Curé et le Maire, et qui, de la part du général, était chargée de se rendre compte de l’attitude du curé de Raon-sur-Plaine. Von Pabel et cet officier attaché à sa personne, voilà les assassins connus de la vallée. Von Pabel était un homme assez grand, figure vigoureuse, entre 50 et 60 ans, ancien colonial, m’ont dit des soldats, ce qui voulait dire dans leur pensée, un cerveau brûlé par le soleil ; il répondit à mes réclamations d’une façon orgueilleusement sèche et autoritaire et finit, après des protestations, par me promettre un bon de réquisition, que je possède signé de sa main, et une punition pour le régiment !!? [note 4]

Ce von Pabel n’aimait pas les curés : il fit enfermer et emmener les prêtres de la vallée de la Bruche et les traita lui-même en pleine figure de schweinehunde ; à Vaquenoux, de l’autre côté du Donon, il allait faire fusiller trois notables - sans l’intervention d’un garde-forestier allemand - parce que l’église répétait les heures une seconde fois !!! Des protestants fanatisés et des fous furieux, voilà entre les mains de qui nous étions livrés sans défense.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 2 mai 1919, 43-18, p. 125-126].

Le Calvaire des otages.- Il était onze heures et demie ; je revenais du quartier général emportant un bon de réquisition en bonne et due forme, comme preuve de la mise à sac de nos deux villages, lorsque je rencontrai les deux otages de Luvigny, entourés de baïonnettes, en face de la maison Magron.

- C’est vous, M. le Curé ? m’écriai-je plein de stupeur.
- Oui ! ils nous conduisent ici, et nous ne savons pas pourquoi. Je n’ai pas pu célébrer la sainte Messe.
- Je vais revenir et je vous apporterai à manger, lui répondis-je ; bon courage !

Donc, à ce moment, les otages ne savaient pas encore ce qu’on leur voulait ; il semble que le simulacre d’interrogatoire, qui a eu lieu dans la forêt, n’était qu’une mise en scène destinée à justifier l’arrestation, et que la patrouille et le capitaine avaient reçu l’ordre immédiat d’expédier les otages à Raon-sur-Plaine, sans savoir eux-mêmes pourquoi, puisque le curé de Luvigny n’avait pas encore pu se rendre compte des motifs d’arrestation et de mise à l’écart. Je partis le cœur gros et plein d’appréhension ; je fis immédiatement composer le repas avec bien du mal - les Allemands ayant volé tous mes vivres - pour toutes les personnes qui s’étaient réfugiées chez moi, et, vers 1 heure, je m’en allai moi-même avec tout le nécessaire, traversant à grand’peine la rue totalement obstruée par les envahisseurs, et je parvins à l’hôtel Arsène Mathieu ; je frappai à la porte de la salle, où j’avais reçu audience de von Pabel, et comme on ne me répondait pas, j’entrai sans plus de manières ; je subis l’assaut d’une sentinelle qui m’expulsa et me repoussa dans le corridor.

"J’entrerai quand même !" m’écriai-je en partant et je me dirigeai vers la porte de la cuisine qui donnait accès à la même salle ; je frappai à nouveau ; quelques secondes s’étaient écoulées, lorsqu’une sentinelle arrivant par la porte d’où on m’avait expédié, me fit signe d’entrer : on avait demandé des ordres. L’abbé Buecher et Pierre Bolle étaient assis au fond de la salle ; des sentinelles se trouvaient à chaque porte, le reste du local était littéralement rempli par des soldats en armes, des sergents et des caporaux qui hurlaient comme des bêtes fauves, gesticulaient, donnaient et recevaient des ordres, une bande de sauvages et d’apaches, qui paraissait veiller, comme des vautours, sur leur proie, avec des yeux furibonds et des figures avinées, secouées de temps à autre par des grimaces menaçantes à l’adresse des deux innocents : un véritable enfer ! Le curé de Luvigny était animé d’une juste colère de se voir traiter de la sorte :
"Je vous remercie, M. le Curé", me dit-il, plein d’une violente émotion. "Vous, au moins, vous songez à nous !" et je comprenais au ton de sa parole, ce qu’il n’osait ajouter tout haut : "Tandis que ces brutes sanguinaires !..."

Et alors, comme il n’avait pas encore assez expliqué sa colère : "M. le Curé, échappa-t-il, je ne cause pas en allemand !" et pour quiconque a connu ce prêtre français qui ne pouvait cacher son origine alsacienne, tant l’accent était prononcé chez lui, on comprend tout ce qu’il y avait de résistance patriotique dans cette exclamation subite arrachée à son indignation. Les deux otages me remercièrent encore une fois ; au moment de sortir, les sentinelles m’arrêtèrent et je fus pendant trois minutes au milieu de la salle entouré de baïonnettes. On fut obligé d’en référer à un chef qui sortait de la chambre contiguë où se trouvait l’état-major, pour savoir à quoi s’en tenir : "Non, non, pas celui-là", dit-il, et je pus m’éloigner.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 20 juin 1919, 43-25, p. 169-170].

La condamnation à mort et l’agonie.- Il y avait à peine 3/4 d’heure que j’étais rentré, lorsqu’un Allemand arrive chez moi :
"Le curé de Luvigny va être fusillé et il désire vous parler !" me dit-il.
Ces paroles jetèrent la consternation sur toutes les personnes qui occupaient ma salle à manger. Saisi d’une indicible émotion et le cœur bouleversé d’indignation, je suivis le soldat jusqu’au bouge infect de barbarie qui servait de prison et je me retrouvai au milieu de ces sbires ivres de sang. Je fus alors le témoin d’une scène indescriptible d’horreurs sans nom et de grandeur patriotique et chrétienne à la fois ; les criminels sicaires, certains cette fois de tenir la proie qu’ils convoitaient aveuglément depuis deux heures, hurlaient des vociférations teutones, où l’on distinguait nettement la haine, la vengeance, le fanatisme et la folie de la passion guerrière, poussée jusqu’à ses extrêmes limites. Je m’avançai vers les innocents toujours assis au rond de la salle ; j’embrassai mon confrère et voisin avec effusion et j’entendis de sa propre bouche, prononcés avec une force de protestation violente, les motifs de condamnation qu’on venait de leur révéler :
"M. le Curé, on nous fusille, parce qu’on a tiré des maisons de Luvigny, c’est un abominable mensonge".
Ayant ainsi flétri le double assassinat qui allait se consommer, il consacra sa mort à la patrie et, comme le Christ sur la croix, il proféra les paroles du pardon le plus complet à l’adresse de ceux qui l’avaient offensé :
"Mais nous mourrons pour la France !" ajouta-t-il. "Je pardonne à mes ennemis et aux ennemis de la France !"
Après avoir formulé cet héroïque testament de prêtre et de Français, il songea seulement aux affaires de son âme :
"M. le Curé, veuillez entendre ma confession".
Le brave prêtre s’était déjà confessé six jours auparavant, car, comme j’étais allé lui demander le secours de son ministère, suivant mon habitude, il me pria de lui rendre le même service, quoique je ne fusse pas son confesseur habituel :
"On ne sait pas ce qui peut arriver !" prévoyait-il avec sa prudence accoutumée. "En tous cas, si les Allemands viennent, je serai à l’église, au presbytère ou chez mes malades", c’est-à-dire qu’il voulait être un homme de devoir jusqu’au bout.

Au moment où il me proposa de l’entendre en confession, un soldat du groupe d’assassins hurla brusquement :
"Quelqu’un qui sait le français ici !"
et assis à côté de lui, ayant Pierre Bolle d’un côté et le témoin prussien de l’autre, tout autour cette horde de soudards à moitié ivres, je reçus de mon mieux les confidences de l’héroïque victime et lui administrai la dernière absolution. Il me remit ensuite son portefeuille, que l’on m’arracha des mains, pour me le rendre après l’avoir fouillé. Bolle me donna son porte-monnaie. Cette tragique séance avait déjà duré trop longtemps, au gré des exécuteurs, car les murmures et les imprécations grondaient de plus en plus fort ; je saluai donc une dernière fois les nobles victimes ; j’embrassai encore cette physionomie de prêtre sur laquelle se lisait une énergie et une force toute surnaturelle, en même temps que les affres de la mort, vue en face dans la pleine possession de toutes les facultés, commençaient à exercer leur œuvre : sur ce visage pâle d’agonisant perlaient maintenant des sueurs livides, produit mixte des efforts surhumains d’une volonté héroïque et du travail exercé sur les facultés sensibles par les approches du dernier supplice ; je recueillis sur mes lèvres dans une dernière étreinte et je mélangeai à mes larmes ce sang des martyrs de la patrie et du droit.

Puis je fus obligé de quitter la salle d’agonie.

L’exécution, les cadavres, l’inhumation.- Le cœur brisé par toutes ces émotions, navré de ne pouvoir assister à l’exécution pour encourager les victimes jusqu’au dernier moment, je rentrai chez moi :
"Mesdames, dis-je à mes hôtes, M. le Curé de Luvigny et P. Bolle vont être fusillés".
Ce fut une explosion de sanglots : on comprenait seulement toute l’horreur de la situation. J’avais â peine achevé ces mots, que nous entendîmes les balles criminelles accomplir le double forfait et j’invitai tout le monde à s’agenouiller pour réciter un De profundis entrecoupé par les émotions de la plus vive douleur : nous n’avions jamais vécu des scènes aussi déchirantes.

Je demandai en vain aux médecins de la division qui venaient d’envahir ma maison, spécialement au chef, Dr Fulvius, si je ne me trompe, pourquoi on avait fusillé mon confrère. Ils ne pouvaient me répondre :
"On a tiré des maisons ! On a tiré de la maison Magron ! (inhabitée) On a trouvé une machine à signaux ! (ma lanterne à projections !!) etc...
- Tout cela est faux, Monsieur, répliquai-je. Donnez-nous des preuves !
- Mesdemoiselles, conseillait-il à mes sœurs, parcourez le village, et dites qu’on reste bien tranquille ; le moindre mot, la moindre chose, et votre frère serait fusillé !
- Restez ici, leur commandai-je, les gens d’ici sont incapables de quoi que ce soit !"

L’assassinat terminé, un lieutenant et deux baïonnettes saxonnes furent dépêchées chez moi ; on m’enferma dans ma salle à manger ; les sentinelles furent placées dans le couloir de la maison ; et le lieutenant, après avoir expulsé les réfugiées que j’avais hébergées, me garda lui-même à vue dans cette prison improvisée. Je fus surveillé toute la nuit, jusqu’au lendemain à 8 heures du matin : heures d’angoisse et d’agonie où je pus me préparer à la mort, après avoir exprimé mes dernières volontés, persuadé que j’allais passer par le même chemin que les deux victimes de Luvigny. Le départ des troupes me libéra : les assassins avaient craint des représailles de ma part !

Mon premier soin fut de célébrer la sainte messe pour les deux victimes, puis nous cherchâmes leur dépouille mortelle : elles étaient étendues la face contre terre, l’une à côté de l’autre, derrière l’hôtel Arsène Mathieu, Bolle avait le cœur transpercé d’une balle, tandis que le prêtre avait subi les outrages les plus indignes de la part des exécuteurs : une seule balle lui avait traversé le cœur, toutes les autres lui avaient labouré la face ; la haine semble avoir ici donné son dernier assaut au prêtre catholique et au fils d’Alsacien demeuré fidèle à sa patrie. Nous portâmes ces nobles dépouilles, dans des cercueils faits à la hâte, au cimetière de Raon-sur-Plaine, près, de la croix, non sans être interpellés par des barbares restés à l’arrière pour maintenir la terreur. Pendant les quatre années d’occupation, ces grands morts ont veillé sur nos souffrances ; ils ont été les protecteurs vivants de nos sentiments patriotiques et religieux, en butte aux attaques quotidiennes de l’orgueilleux pangermanisme, et ils attendent, en retour, que les populations reconnaissantes, pour lesquelles ils ont sacrifié leur vie, consacrent à jamais, pour les générations à venir, le souvenir de leur héroïsme, par l’érection d’un monument de gratitude, à la place d’honneur, au champ du repos, à Luvigny.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 11 juillet 1919, 43-28, p. 188-190].

Les témoignages des assassins.- Depuis l’armistice et pendant l’occupation, j’ai pu recueillir des témoignages et observer l’attitude des troupes allemandes, à l’égard des crimes de l’invasion : ces observations silencieuses et un certain nombre de conversations avec des officiers m’ont conduit à des constatations précieuses relativement à l’opinion allemande. L’abbé Wittmann, curé de Battenheim, près de Mulhouse, neveu de M. le curé de Luvigny, eut la douleur d’apprendre qu’un de ses paroissiens, Alphonse Hilty, appartenant au 40e régiment de réserve, et tué le 23 novembre 1914, fit partie du peloton d’exécution de Raon-sur-Plaine : ce jeune homme l’a raconté à un de ses amis Aimé Stoklin de Battenheim, de qui le tient l’Abbé Wittmann. Une carte postale du camarade de Hilty annonçait à M. le curé de Battenheim qu’il pourra dire beaucoup de choses. Malheureusement on a perdu les traces de ce camarade de Hilty. La famille Hilty, qui est très honnête, pleure encore aujourd’hui de savoir que son fils a été exécuteur des hautes œuvres de von Pabel. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ce 40e régiment de réserve est formé à Mannheim et recruté parmi les socialistes les plus enragés de l’Allemagne, protestants et ennemis du prêtre catholique, ce qui confirme les détails donnés plus haut sur l’agonie des victimes.

D’autre part le même curé de Battenheim a voyagé en 1918 à Guebwiller et il rencontra au restaurant Velty un officier alsacien du nom de Grieneisen, habitant Guebwiller même et faisant partie à l’invasion du 40e régiment de réserve active :
"Que vous a-t-on dit à vous officiers, le soir de l’exécution ? lui demanda-t-il.
- On nous a dit qu’on avait tiré sur l’État major".

Et l’État major se trouvait à Raon-sur-Plaine, Hôtel Arsène Mathieu !!!

Peu de temps après la seconde invasion, l’abbé Witmann vint à Luvigny, après avoir obtenu un passeport du général Neuber, successeur de Pabel dans la vallée, passeport qu’à Schirmeck on lui refusait obstinément. Le général Neuber et deux officiers l’attendaient devant le restaurant Didier. Après avoir exprimé ses condoléances au neveu de la victime, il mit à sa disposition son adjudant, le capitaine Schmidt, pour tous renseignements nécessaires, et lorsque le neveu voulut connaître de la bouche même du général les motifs de l’exécution de son oncle, il lui fut répondu :
"Je ne sais pas, je n’étais pas là !"
Un autre officier, le capitaine Lemmerk probablement, donna le vrai motif avec une franchise toute germanique :
"M. le curé, c’est la guerre !"
et on lui défendit de célébrer la sainte messe, puis on l’expulsa poliment, en lui envoyant une voiture pour le reconduire à Schirmeck aussi vite que possible.

Quant aux troupes elles-mêmes, elles ont beaucoup causé de ces crimes avec la population et la population répondait invariablement :
"On les a fusillés pour inspirer la terreur".
Et l’on sentait l’embarras de ceux qui questionnaient, qui ne pouvaient croire à des procédés pareils et qui étaient obligés de se rendre aux témoignages unanimes de la population. Les aumôniers se sont bien gardés de m’en parler en détail ; ou bien ils avouaient, indirectement :
"Que voulez- vous, M. le curé, c’est triste, très triste".
Un aumônier de passage, qui ignorait les faits, me demanda, avec une certaine appréhension, s’il y avait eu des curés à Luvigny, Vexaincourt et Allarmont :
"Certainement, répondis-je, mais on les a fusillés pour inspirer la terreur".
Et il tourna la conversation sur un autre sujet, sans demander d’autres explications, tant il était convaincu des atrocités commises par ses compatriotes. Les officiers ont avoué à maintes reprises, en des moments de franchise, la culpabilité des troupes d’invasion :
"Oui, oui, disait le Dr Bœtticher à Mme Lecuve, veuve du maire fusillé avec le curé d’Allarmont, nous savons ; c’est regrettable, très regrettable !"
Les attentions dont le général Neuber m’a favorisé, sans aucune sollicitation de ma part certes, parce que j’étais le seul responsable de la vallée demeuré vivant, sont un indice de l’opinion dans les milieux militaires.

Enfin le témoignage le plus frappant recueilli de la bouche des ennemis est celui du capitaine Schmidt, adjudant-major du général Neuber. J’étais allé à la brigade solliciter des autorités allemandes qu’on veuille bien ne pas nous laisser mourir de faim, en nous réduisant à 200 grammes de pommes de terre par jour conformément à l’ordre qui en avait été donné. Je fus reçu par le capitaine en question ; j’obtins gain de cause et je fus retenu pendant près de 3/4 d’heure par cet officier, qui voulut savoir comment s’étaient passés les évènements du 23 août 1914.

L’interview fut très émouvante, et je me souviendrai toujours de l’embarras où fut placé le capitaine par ses imprudentes investigations. Avec la plus extrême politesse, je lui racontai les différentes péripéties du drame, telles qu’on les a lues plus haut ; impatient de connaître le motif de la condamnation à mort, il devança mes explications :
"Mais enfin, M. le Curé, pourquoi les a-t-on fusillés ? Quel est le motif donné ?"
– "Le motif, M. le capitaine, je suis le seul à le savoir, car seul j’ai été le témoin des derniers moments : on leur a dit qu’ils étaient fusillés parce qu’on avait tiré des maisons de Luvigny. Comment voulez-vous, Monsieur, qu’une population terrorisée, une population de 300 habitants emploie des armes contre une troupe de 40 000 hommes armés jusqu’aux dents ! C’est insensé, c’est un abominable mensonge !"
Et profondément ému, l’officier chercha à me prouver qu’il y avait eu des francs-tireurs dans la vallée :
"J’ai fait partie du tribunal qui a jugé les deux hommes des Colins, me dit-il ; le jugement a duré 4 heures et, en conscience, je me suis cru obligé de donner ma voix pour la condamnation à mort" [note 5].

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 18 juillet 1919, 43-29, p. 196-198].

"Je ne sais pas ce qui s’est passé aux Colins, M. le Capitaine, je n’ai pas été témoin ; mais ici, à Raon-sur-Plaine et Luvigny, j’affirme comme témoin qu’on n’a pas tiré. D’ailleurs votre jugement a duré 4 heures, dites-vous ; combien de temps a duré celui de M. le curé de Luvigny et de Pierre Bolle ?"

Il ne put me répondre.

"De plus, continuai-je, qui a tiré ? Quelle est la maison d’où on a tiré ? A-t-on fait une enquête ?"

J’attends encore la réponse à ces questions précises. De plus en plus embarrassé, mon interlocuteur essaya, en ouvrant la fenêtre, de me prouver qu’on avait pu tirer de telle lucarne, qu’il me montrait avec des détails plus ou moins techniques !!

"Mais M. le capitaine, je ne nie nullement qu’on ait pu tirer ; je nie seulement qu’on a tiré !"
Et l’expert finit par sortir de son embarras et de son émotion par un aveu à peu près formel :
"Que voulez-vous, M. le curé, cela dépend du général".

Et après avoir donné mon opinion sur la loi des otages, qu’on doit garder à vue, emprisonner honorablement ou interner et non fusiller sans preuves, je pris congé de lui, heureux d’avoir convaincu un officier supérieur de la 84e brigade d’infanterie de la culpabilité des Allemands.

On a émis dans le public français diverses opinions sur les causes du meurtre de l’abbé Buecher ; on y raconta des histoires d’espionnage, de pigeons voyageurs, que sais-je ? Quelles que soient les versions que des esprits trop bien intentionnés à l’égard des criminels allemands aient essayé de répandre, pour expliquer ces exécutions ou pour trouver un motif plus ou moins honorable aux assassinats de von Pabel, il n’est pas possible, maintenant que l’on connaît les diverses scènes de ce drame sanglant, d’excuser la barbarie allemande, et il n’est que juste de se ranger à l’opinion de ces Allemands encore honnêtes et impartiaux qui ont publié des aveux formels. Ces aveux, on peut les résumer dans cet entrefilet de La Correspondance catholique mensuelle, éditée par le Comité de défense des intérêts allemands et catholiques pendant la guerre, n° 32, juillet 1918 ; où il est dit textuellement :
"Nous savons, nous autres catholiques allemands, quelles dures épreuves un grand nombre de prêtres belges et français ont eu à subir, lors de la marche en avant de nos armées. L’attitude hostile et dangereuse de plus d’un, la faute reconnue de tel ou tel d’entre eux, a attiré de grands malheurs sur des innocents. Ajoutons à cela la surexcitation et la nervosité générale pendant les premières semaines de la guerre, sans compter les sentiments anticatholiques de maints officiers et soldats".

Puissent la France [note 6] et nos populations se souvenir à jamais de l’héroïsme des otages et des prêtres proclamé par la bouche même de nos ennemis !

A. Birckel, curé de Raon-sur-Plaine.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 25 juillet 1919, 43-30, p. 202].

Luvigny et Raon-sur-Plaine.- La Vallée vient de revivre les jours tragiques de fin août 1914 et de commémorer, comme elles le méritaient, les héroïques et saintes victimes de la barbarie allemande. A près celles d’ Allarmont qui eurent leur jour de prières et d’honneurs publics le 28 août, celles de Luvigny viennent d’avoir le leur le 18 septembre.

M. l’abbé Birckel, qui a fait dans nos pages avec tant de précision, de sincérité et d’indignation à peine contenue le récit du martyre de M. le Curé et de M. l’Adjoint de Luvigny, avait pris l’initiative de la cérémonie qui devait ramener leurs dépouilles à l’église, puis au cimetière de la paroisse et réunir autour d’elles un si grand concours de peuple.

Comme à Allarmont, Monseigneur, accompagné de M. le Vicaire général Thouvenot, avait accepté de présider le service solennel et de traduire l’émotion de tous.

Avaient pris place au chœur : M. le chanoine Laxenaire, doyen de Raon-l’Étape, M. le chanoine Gravier, ancien voisin de M. l’abbé Buecher, M. le curé de Malaincourt, son ancien collègue de vicariat, MM. les Curés de La Neuveville, d’Allarmont et de Bionville, M. le Directeur de la Semaine religieuse.

Le deuil était conduit, d’une part, par M. l’abbé Wittmann, curé de Battenheim, neveu de M. l’abbé Buecher, avec plusieurs membres de la famille, et M. le Curé de Wolfganzen, sa paroisse natale ; d’autre part, par les enfants et les parents de M. Pierre Bolle.

MM. les Maires de la Vallée étaient au premier rang de l’assistance. M. Cartier-Bresson, maire de Celles, avait amené Monseigneur dans son automobile. Nous avons aussi remarqué, outre plusieurs autres personnalités, M. le Docteur Raoul, de Raon-l’Étape, et M. Georges Renard, avocat à la Cour d’appel de Nancy, en été, paroissien de fait de Luvigny.

La veille avait eu lieu, à Raon-sur-Plaine, l’exhumation et la mise en de nouvelles bières des deux nobles dépouilles.

Le crâne fracassé de M. l’abbé Buecher attestait que pour lui, comme pour ses confrères de La Voivre et d’Allarmont, les assassins avaient pris la tête comme objectif de leur tir, un traitement réservé aux prêtres et bien fait pour les déshonorer jusque dans la mort.

M. l’abbé Noël, curé de Clefcy et enfant de Raon-sur-Plaine, célébra la sainte messe assisté de M. l’abbé Scheidecker et de M. l’abbé André, vicaire à Raon-l’Étape.

Tout le monde admira l’ensemble parfait avec lequel les chants liturgiques furent exécutés par un groupe de belles voix d’hommes alternant avec une chorale de jeunes filles de Luvigny et surtout de Raon-sur-Plaine, aux voix aussi exercées que bien timbrées.

Avant l’absoute, Monseigneur dont on vient de lire l’allocution fit revivre la mâle et énergique figure du prêtre, fils de la plaine alsacienne, celle aussi du bûcheron, enfant de la montagne vosgienne, et en tira au profit du patriotisme et du culte du devoir les plus éloquentes leçons.

Au cimetière, les deux cercueils ayant été déposés côte à côte, dans la même tombe, au pied de la grande croix. Sa Grandeur récita les dernières prières.

C’est alors que M. G. Renard, prié par la municipalité de prendre la parole en cette circonstance, prononça un discours, beau morceau oratoire d’inspiration chrétienne et de flamme patriotique, tout vibrant d’indignation pour flétrir l’ennemi qui se déshonora en abritant son sadisme de cruauté derrière son sadisme de mensonge et de calomnie.

[La Semaine religieuse du diocèse de Saint-Dié, vendredi 26 septembre 1919, 43-39, p. 254].

Note 1 : Pierre Buecher et Pierre Bolle de Luvigny ; Joseph Seyer, maire et Jean- Baptiste Batelot de Vexaincourt ; Alphonse Mathieu, curé, et Charles Lecuve, maire d’Allarmont. – A la seconde invasion, René Colin et Jean-Baptiste Fays de Bionville, furent également fusillés, quoique après un long jugement et malgré leur innocence.
Note 2 : Les Allemands avouaient 5 000 morts, Allemands et Français.
Note 3 : Ces détails nous viennent des troupes elles-mêmes, soit pendant l’invasion, soit pendant l’occupation.
Note 4 : Je ne puis raconter ici dans tous ses détails cette audience pourtant si intéressante.
Note 5 : La mort de ces deux innocents sera racontée certainement un jour. Les enquêtes judiciaires sont actuellement terminées.
Note 6 : Nous apprenons que les victimes héroïques de la vallée sont proposées pour a Croix de la Légion d’honneur posthume.


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