Charles Gabriel Edgar DEMANGE

[ Versailles (78), 22/04/1841 – , 1951 ]

avocat

Commandeur de la Légion d’Honneur (1924).

Biographie vosgienne

1889 — Biographie générale vosgienne / Félix Bouvier

DEMANGE (Charles Gabriel Edgar).- L’illustre avocat dont le nom a été si fréquemment prononcé dans les plus retentissants procès contemporains, est né à Versailles, le 22 avril 1841 ; mais son père, chef d’escadron de cavalerie en retraite, était d’origine vosgienne, et sa mère, une demoiselle Hyermette, était d’Épinal.

Reçu avocat le 8 novembre 1862, il débuta avec éclat, en 1870, devant la haute-cour à Tours, en plaidant pour Pierre Bonaparte, assassin de Victor Noir, puis à Blois pour les accusés de complot. Depuis lors, il n’est pas un seul grand procès criminel où il n’ait plaidé, succédant à Lachaud et aux autres grands avocats ; tout récemment encore, il était le défenseur du général Caffarel dans l’affaire Limouzin-Wilson, et de Pranzini.

M. Edgar Demange est l’un des vice-présidents de l’Association vosgienne de Paris.

Il est gendre du général baron Ambert, l’historien militaire si connu, qui fut représentant du peuple en 1848, et conseiller d’État sous l’Empire.

1897 — Dictionnaire biographique des Vosges, Henri Jouve

DEMANGE Charles Gabriel Edgar.- Né à Versailles le 22 avril 1841.

Avocat près la cour d’appel de Paris.

Vice-président de l’Association vosgienne.

Issu de parents vosgiens, son père, M. Demange fit de brillantes études au lycée de Nancy puis il vint à Paris et suivit les cours de la faculté de droit. Reçu licencié en droit par cette faculté le 8 novembre 1862, il se fit inscrire au barreau de la cour d’appel de cette ville. Il fut le secrétaire de la conférence des avocats et remporta le prix Liouville en 1865.

Depuis la mort de M. Lachaud, M. Demenge est le premier avocat d’assises de notre temps. Il a défendu les principales causes criminelles de ces dernières années et a plaidé un certain nombre de procès politiques. Il fut chargé de la défense de Pierre Bonaparte, assassin de Victor Noir (assises d’Indre-et-Loire, 1870). Il plaida également en faveur des accusés de complot devant la cour d’assises du Loir-et-Cher et enfin pour le général Caffarel et dans les affaires Limouzin, Wilson et Pranzini.

M. Demange a épousé la fille du général baron Ambert.


1952 — La Liberté de l’Est

Les Vosgiens se souviennent-ils de

M. Albert Demange
l’avocat des grandes causes et grand honnête homme ?


A Me De Moro-Giafferi, en souvenir de mon père.


Une des plus remarquables sihouettes du barreau d’il y a cinquante ans est celle de Me Albert Demange. Et chose curieuse, les Vosgiens le laissent volontiers dans l’oubli lorsqu’ils battent le rappel de leurs célébrités.

Charles-Gabriel-Edgar Demange était né en fait à Versailles, le 22 avril 1841 ; mais son père, chef d’escadron en retraite, était d’origine vosgienne, et avait épousé une demoiselle Hyermette, d’Epinal. Au surplus, l’intéressé se considérait avant tout comme Vosgien et fut vice-président de l’Association des Vosgiens de Paris.

Reçu avocat le 8 novembre 1862, il débuta avec éclat en plaidant pour le prince Bonaparte, assassin de Victor Noir (1870). Chose curieuse, la victime était... un Vosgien (dont nous ferons aussi l’histoire).



Il plaida ensuite pour les accusés du complot de Blois, et dès lors, il devint le grand avocat d’assises, le successeur de Lachaud, et son nom fut mêlé désormais à toutes les causes criminelles et politiques de la Troisième République.

En 1887, il argumente pour le général Caffarel, sous-chef d’Etat Major général du Ministère de la Guerre, compromis dans le fameux scandale des décorations qui coûta à Jules Grévy son fauteuil de président.

La même année, il défend le célèbre Pranzini, un assassin à la mode, si j’ose dire, dont toute la presse parlait, et qui a inspiré à M. Pierre Bouchardon un de ses plus remarquables ouvrages. Un détail oublié dans la procédure lui permit de jeter le trouble parmi les jurés et les magistrats, mais, en dépit d’une plaidoirie qui arracha des applaudissements à l’assistance, son client n’en fut pas moins condamné à mort, et c’est en vain que le grand avocat alla solliciter la grâce présidentielle dans la retraite de Jules Grévy au pays comtois.

Un acquittement sensationnel

En 1892, son grand procès fut l’affaire Morès. Le marquis de Morès, fougueux nationaliste, était poursuivi pour avoir tué un adversaire dans un duel dont personne ne contestait la loyauté. Me Demange enleva un acquittement sensationnel.

En 1894, il plaide à Quimper pour le boulanger Gautier qui avait tué un notaire usurier et malhonnête. Il enlève l’acquittement et l’assassin est porté en triomphe par la foule enthousiaste.

Le 10 décembre de la même année, il défendait le capitaine Alfred Dreyfus accusé de trahison. C’est Waldeck-Rousseau qui était venu prier l’illustre avocat de défendre l’officier israélite. Ms Demange qui était bonapartiste et plaidait souvent pour les antisémites, demanda à examiner le dossier :

- Si je ne vois pas l’innocence bien certaine, dit-il au frère de l’accusé, je refuserai de plaider. Réfléchissez bien : mon refus créera contre votre frère une présomption accablante.

Après avoir étudié le dossier pendant une longue semaine, Edgar Demange accepta de défendre Dreyfus, sans succès du reste.

On connaît l’immense retntissement de l’affaire Dreyfus, qui souleva tant de passions encore mal éteintes.

Plus tard, en 1899, Me Demange revint pour défendre, avec Labori, le capitaine Dreyfus à Rennes. Les passions étaient montées à un tel paroxysme d’angoisse, pour employer l’expression de Barrès, qu’avant l’audience l’avocat Labori reçut un coup de révolver et que les antisémites en firent aussitôt une chanson féroce :

As-tu vu
Le trou d’balle, le trou d’balle
As-tu vu
Le trou d’balle à Labori


Me Demange plaida par la suite dans d’autres affaires bruyantes, car il y eut, avant 1914, bien des affaires sensationnelles, aujourd’hui oubliées.

En 1915, il fut l’avocat du percepteur Desclaux, qui vendait des provisions destinées aux militaires, à des prix de marché noir, pour les beaux yeux d’une célèbre demi-mondaine avec laquelle il échangeait une correspondance passionnée dont la lecture fit dire à un magistrat : C’est ce que j’ai vu de plus raide dans ma carrière judiciaire.

Une parfaite loyauté

Sa dernière grande affaire fut le procès de l’ancien ministre Joseph Caillaux. Quand Me Moutet, avocat et député socialiste de Lyon, vint lui demander de s’associer à la défense :

- Pour la partie juridique, je veux bien, dit le célèbre avocat, quant à la politique...
- La politique, je m’en charge...

Me Demange plaida et triompha tout en perdant !

En effet, il plaida que les articles 77 et 79 du code pénal n’étaient pas applicables à son client, et la Haute-Cour lui donna raison, mais elle appliqua à l’accusé l’article 78 dont il n’avait jamais été question.

Et maintenant, un mot sur l’homme, sa silhouette et son caractère :

Cet excellent homme, écrit Me Bouchardon, n’est pas si loin de nous. Tout le Palais l’a connu, avec sa figure en forme de coing, sa bouche fendue en tirelire, même quand il ne parlait pas, ses favoris pendant longs et maigres le long de ses joues couperosées et sa chevelure un peu grasse s’avançant en ondulations jusqu’au promontoire de son front. Il plaide toujours avec une loyauté parfaite, n’ignore rien des ressources de son art, soit, quand il faut, donner de la voix et se frapper la poitrine, mais la chance, capricieuse déesse, lui a rarement souri.

Quand venait son tour de plaider, il se levait et demeurait un moment silencieux, fixant les jurés et étalant son rabas dont il avait pincé chaque bout entre le pouce et l’index.

Une probité sans fissure

Avec ce diable d’homme, les ministères publics n’étaient jamais tranquilles, car il tenait toujours en réserve quelque coup de théâtre. Mais cela n’empêchait pas les jurés de condamner finalement ses clients, plus souvent qu’il n’aurait voulu.

Il a su bien des secrets et les a gardés religieusement.

Ce grand honnête homme ne s’enrichit point. Il avait débuté pauvre et vécut pauvrement ses dernières années. Le Conseil de l’Ordre avait cherché à lui procurer des ressources de façon détournée, mais il refusa toujours. Il avait l’âme fière.

Le gouvernement lui décerna en 1920 la cravate de Commandeur de la Légion d’Honneur.

Il mourut cinq ans après, à l’âge de quatre-vingts ans, laissant, selon Jean Bernard, qui avant d’être journaliste avait porté la toge, la réputation d’un homme d’une probité à laquelle on n’avait jamais trouvé de fissure.


[Jean Bossu, La Liberté de l’Est, 12 avril 1952]

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