Les Conquérants immobiles

 
 
 

Date et lieu

Dans un futur proche, au Canada.

Sujet

Andrew Hill s'écouta respirer un moment et trouva la chose agréable, en somme rassurante. Puis il trouva moins agréables les petits bruits chuintants de sa respiration, après un temps. Il les jugea même parfaitement incongrus. Quasiment obscènes. D'impudiques gargouillis.

"Qu'est-ce que je fiche ici ?" se demanda-t-il, sans avoir même le moindre souvenir de ce que pouvait signifier "ici". C'était la première interrogation et il était totalement incapable de fournir une réponse. Comme prévu. Il se sentit glisser, glisser, glisser droit vers une panique noire… Normale. (4ème de couverture, 1986).

 

Éditions

Couverture de Tim White.

  • 1ère édition, 1986
  • Paris : Fleuve Noir, juillet 1986 [impr. : 05/1986].
  • 18 cm, 185 p.
  • Illustration : Tim White (couverture).
  • (Anticipation ; 1469).
  • ISBN : 2-265-03328-6.
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    Première page

    Andrew Hill s'écouta respirer un moment et trouva la chose agréable. En somme, rassurante, si tant est qu'il avait besoin d'être rassuré.

    En avait-il besoin ? Se posant la question, il se trouva finalement dans l'incapacité d'y répondre, au bout d'un certain temps de réflexion. Et il comprit ceci : ce serait pareil pour un bon nombre d'interrogations à venir. Il comprit ceci : les interrogations ne manqueraient pas de se succéder en chapelets ; elles le laisseraient, les unes après les autres, à chaque fois, un peu plus démuni. Un peu plus ahuri. Cette évidence lui fit l'effet d'un coup de marteau. La combattre était inutile. Quelque peu sonné, un moment, il trouva beaucoup moins agréables les petits bruits chuintants de sa respiration. Il les jugea même parfaitement incongrus… et davantage encore. Comment dire ? Quasiment obscènes. Totalement déplacés. Des gargouillis impudiques.

    Il s'efforça de maîtriser la chose. Cette succession d'inhalations et d'expirations. Facile. Voilà qui lui fit plaisir… Il suffisait d'un minimum de concentration. De ne pas se laisser aller comme une vulgaire machine. Se souvenir qu'il était un être humain.

    "Qu'est-ce que je fiche ici ?" se demanda-t-il. Sans même savoir ce que signifiait exactement "ici".

    C'était la première interrogation à laquelle il était totalement incapable de fournir une réponse. Les autres suivirent comme prévu, très naturellement. "Que m'est-il arrivé ?" "Pourquoi suis-je couché sur ce lit ?" et encore : "Où suis-je ?" Etc. Une véritable averse drue, qui s'abattait en vagues répétitives, cinglantes. Et pas l'ombre d'une miette de fragment de réponse satisfaisante. Comme il s'y attendait.

    Il se sentit glisser, glisser… glisser droit vers une panique noire, sans possibilité aucune de s'accrocher à quoi que ce soit. Cette fois, ce n'était plus sa respiration qu'il entendait, mais le sang qui cognait dans ses veines, de l'extrémité des orteils à la racine de ses cheveux. Il n'était plus qu'une marée refermée sur elle-même. Flux et reflux. Ces pulsations dessinèrent les limites de son corps. Il glissait toujours, dégringolait en chute libre. A deux doigts de se planter dans le flot noir de cette panique absolue qui l'attendait en fin de piqué, il eut un ultime sursaut de tout son être. Une vraie, une violente secousse qui l'éplucha vif jusqu'à la dernière fibrille nerveuse.

    Ce qui fait qu'il se retrouva les yeux grands ouverts, exorbités.

    Tendu comme la corde d'un arc. Osant à peine relâcher sa respiration suspendue et craignant que ce simple abandon provoque (allez savoir pourquoi et comment) l'effondrement définitif, autour de lui, de son univers.

    Bon Dieu, quel univers ?

     

    Page créée le mardi 4 novembre 2003.