Le Mauvais coton

 
 
  • Pierre Pelot
  • 1978 | 75ème roman publié
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Date et lieu

Du 18 au 25 juin 1978, pendant la Coupe du Monde de Football, dans un village de la haute vallée de la Moselle...

Sujet

Et Pierrot s'en va dans la vie, Pierrot s'en va-t-en guerre... Il va leur montrer qu'il est aussi costaud et capable que n'importe qui. Il va jouer à être un homme, comme les autres, dans cet univers-là.

Il va enfiler la panoplie et s'intéresser à tout ce qui passionne les hommes, les forts, les durs : le foot, le tiercé, la télé, les femmes, les cigarettes, la politique... Premier exploit : trente-deux pastis avalés dans la soirée. Ivre mort... Et le lendemain... (4ème de couverture, 1978).

 

Édition

Photo Cosset (Vloo).

  • 1ère édition, 1978
  • Paris : L'Amitié-G.T. Rageot, III/1978 [impr. : 11/09/1978].
  • 21 cm, 200 p.
  • Illustration : Photo Cosset / Vloo (couverture).
  • (Les Chemins de l'amitié ; 26).
  • ISBN : 2-7002-0132-9.
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    Première page

    DIMANCHE 18 JUIN 1978

    Ils l'avaient écrit dans les journaux, ils l'avaient dit à la radio, à la télévision : c'était le mois de juin le plus froid depuis 1878. Ils avaient probablement raison.

    Jean-Jo écrasa le mégot de son cigare dans le fond pâteux de la tasse à café vide. Cela fit un petit bruit chuintant. Il laissa tomber l'embout plastique qu'il avait mordillé pendant un bon quart d'heure, tout en fumant à petites bouffées : cela fit un second petit bruit, contre la faïence de la tasse. Les dimanches, après le repas, Jean-Jo s'octroyait un cigare, en remplacement de la cigarette des jours de semaine.

    Il repoussa la tasse et posa un coude sur la tablette de la fenêtre.

    Dehors, le ciel était lourd et gris. Les maisons de la place avaient le teint plombé, malade, et toutes les fenêtres étaient closes, comme en hiver, ou sur la fin de l'automne - en tout cas, ce n'étaient pas des fenêtres d'été. Le vent soufflait du nord, et puis tournait n'importe comment. Si la montagne qui enfermait la vallée n'avait pas été à ce point verte (d'un vert cru, presque méchant, presque trop dur), on aurait très bien pu s'imaginer vivre une journée de Toussaint. Le vent du ciel n'était pas pareil à celui de la terre : là-haut, les bancs nuageux couraient au grand galop, d'ouest en est. Le chemin de la pluie.

    Un voie métallique, déformée par le haut-parleur, montait parfois au dessus du village frissonnant et venait, au gré des sautes de vent, s'écraser contre les vitres de la fenêtre ; la voix d'un speaker d'occasion, au stade municipal, où venait de commencer un tournoi de football organisé par le syndicat d'initiative, ou le comité des fêtes (Jean-Jo ne savait plus exactement). Le speaker, tout à fait amateur, ne maîtrisait pas encore l'emploi de son micro ; c'est ainsi que, suivant la force du vent, on pouvait l'entendre jurer lourdement à plusieurs kilomètres, appelant sur le terrain des équipes qui n'en finissaient pas de se faire désirer... Jean-Jo souriait (imaginant, par exemple, une semblable décontraction chez les commentateurs de la Coupe du Monde).

    Ils lui avaient demandé de participer au tournoi - en tant qu'ancien joueur de l'équipe locale, il avait sa place toute chaude -, mais il avait refusé. Il avait autre chose à faire.

    Dans la pièce voisine, la télé fonctionnait à plein régime. La grand-messe du dimanche après-midi, psalmodiée par le père Jacques Martin... Les deux petits derniers étaient figés devant l'écran - les deux plus grands avaient préféré filer au stade - et Aline leur tenait compagnie, fumant sa cigarette et buvant son café. Dans quelques minutes, elle s'attaquerait à la vaisselle ; ce serait, pour Jean-Jo, le signal : il se lèverait, il dirait : "Bon, j'y vais !", et partirait pour ce local puant qui allait devenir le nouveau magasin. Dans le fond, il regrettait un peu d'avoir décliné l'offre des organisateurs du tournoi : rechausser les crampons et se retrouver avec les copains lui aurait fait le plus grand bien..., taper dans le ballon. Mais non : il y avait le travail.

     

    Épigraphe

    Et glou et glou et glou et glou
    Il est des nôtres
    Il a bu son verre comme les autres…
    (Chanson).

     

    Revue de presse

    Bulletin des Éditions de l'Amitié

    N°   , 1978

    L'auteur : Pierre Pelot, auteur de talent éclectique, a un succès constant très international. Les prix littéraires qu'il a obtenus tant pour ses livres d'enfants que ses livres d'adultes, ses ouvrages traduits à l'étranger ne se comptent plus. Mais pour Pierre Pelot, l'important n'est pas là. Ce qui le passionne est de raconter des histoires.

    L'ouvrage : Pierrot boit. Comme son père. Comme sa mère. Tous deux en sont morts. Que faire d'autre lorsqu'en plus on habite depuis toujours une masure prêtée par l'usine ? Quelle autre distraction que le café du coin pour vaincre l'ennui ? Pourtant Pierrot veut s'amender. C'est la première fois que quelqu'un lui fait confiance, le prend au sérieux. Ce samedi-là, dernier jour d'une semaine noire, Pierrot va faire la fête.

    Les raisons de notre choix : A la suite du Cœur sous la cendre, du Ciel fracassé, du Renard dans la maison, ce remarquable roman de mœurs vient prendre une place de choix dans l'œuvre de Pierre Pelot.

    Autour du livre : Plus que le fléau de l'alcoolisme, c'est le drame de nombreux jeunes gens, "cas sociaux" ou non, dont l'intégration ou l'adaptation sont rendues délicates par une compassion passive, une curiosité bienveillante de leur entourage : employeurs, parents, amis.

    L'ennui et la solitude. Le célibat. Les petits métiers. Les lieux publics. Le cirque.

     

    La Vie

    26 octobre 1978. Philippe DEMENET

    Pierrot, dit "la Piquette", habite seul une maison délabrée. Chétif, maladroit, il est la risée du village. Pour se sentir un homme, Pierrot boit. Son beau-frère, Jean-Jo lui propose de travailler avec lui, dans son futur magasin de brocante. Pour la première fois de sa vie, Pierrot retrousse ses manches. Faible lueur d'espoir. Mais, très vite, il rechute et retourne à son taudis. Le Mauvais coton est un document "réaliste" et dur. Il laisse bien peu d'espoir sur le sort de Pierrot.

     

    Le Monde de l'éducation

    N° 45, décembre 1978

    Eh oui, Pierrot file un mauvais coton : il boit et n'arrive à rien. Il semble que depuis sa naissance tout lui échappe et que tout se ligue contre lui. Chaque tentative pour se sortir du marasme quotidien est vouée à l'échec, malgré sa bonne volonté.

    Un roman misérabiliste - on pense à Zola, bien sûr -, mais cette complaisance de Pierre Pelot est quelque peu décevante. Son personnage est falot, l'intrigue manque d'ampleur, et le dénouement est assez déprimant.

     

    Notes bibliographiques

    Décembre 1978

    Pour un fils d'alcoolique qui se retrouve seul dans une maison délabrée après le travail en usine, il est difficile d'éviter de "boire" pour oublier la solitude. Un roman poignant et désespéré sur la difficulté à "remonter la pente" même si l'on est aidé par quelques-uns, car il y a les autres… Un sujet grave sur lequel il faut échanger avec les adolescents.

     

    Radio Télévision Suisse romande

    Bulletin N° 42, 1978.

    Il est probable qu'aucun écrivain pour la jeunesse n'a traité le problème de l'alcoolisme avec une telle maîtrise et, même si ce livre n'est pas pour de plus jeunes lecteurs - certains passages eussent alors dû être supprimés parce qu'ils sont presque insupportables dans leur réalité crue -, il faut être reconnaissant à l'auteur d'ouvrir le débat sur l'un des problèmes les plus graves pour la société d'aujourd'hui. Pierrot est le fils d'un couple d'alcooliques décédés. Il vit seul dans la maison de ses parents, hanté par le souvenir atroce des scènes qu'il a vécues là avec sa sœur. Aline, elle, s'en est sortie en épousant un garçon honnête, Jean-Jo, dont elle a deux enfants. Tous deux essaient d'aider Pierrot à se libérer du vice qu'il a hérité de ses parents. Hélas, comme dans bien des cas - est-ce la plupart ? -, Pierrot s'est réfugié dans la boisson pour échapper à son passé et l'entourage dans lequel il vit - celui d'une petite ville de province - est sordide. On prend plaisir à saouler Pierrot qui se laisse faire. On se moque de lui en l'appelant La Piquette. A l'exception de sa sœur et de son beau-frère, personne ne l'aide lorsque, dans ses moments de lucidité, il tente de ne plus boire. Mais le veut-il vraiment ? Peut-il échapper à son destin ? Voilà qui n'est pas dit en conclusion dans ce récit poignant, angoissant, bouleversant, qui n'est hélas que trop vrai. Dans ce sens-là, Le Mauvais coton est un livre-débat réussi, parfaitement, et sera commenté, discuté en lecture suivie, sans aucun doute. D'autre part, Pierre Pelot a retrouvé pour traiter ce thème, pour décrire les personnages qui gravitent autour de Pierrot, pour peindre des scènes de la vie quotidienne, des paysages, des décors, sa plume des grands jours, un style vivant, rapide, concis, imagé, sans bavure, sans laxisme, sans vulgarité, inimitable, quoique souvent mal imité par certains de ses collègues et amis.

     

    Les Dernières Nouvelles d'Alsace

    14 janvier 1979. J. CHRISTIAN

    "Est-ce que quelqu'un, au monde, peut seulement s'imaginer ce que c'est que de vivre dans la peau de Pierre Dolcot ?" Pierre Pelot, dans Le Mauvais coton a tenté de répondre à l'interrogation du personnage qu'il a placé au centre de son livre. Un pauvre homme, englué dans son existence sordide, "né dans le piège", dans tous les pièges, auxquels s'ajoutera le plus terrible de tous : celui de l'alcool.

    Le calendrier égrène ses jours... Avec le l8 juin 1978, nous pénétrons dans cette anonyme existence... Avec le 25 juin, nous en sortirons, sans que rien n'ait changé, avec le goût amer que l'on imagine

    Impitoyablement, l'auteur a tout décrit. Le monde des petites gens, l'accident, les tentatives de s'en sortir, la rechute, le retour au point de départ ! Au point zéro ! Avant de refermer le piège. Définitivement.

    A tel point que le lecteur s'interroge sur cette étrange complaisance. Et sur l'absence surtout de toute lueur d'espoir.

    S'agirait-il d'un simple document ? D'un témoignage sans commentaire ? D'un avertissement et, à la limite, d'une condamnation ?

    Quoiqu'il en soit on ne saurait refermer Le Mauvais coton sans un profond malaise. Et le besoin surtout de dire qu'il y a partout quelque chose à faire ! Aussi "minable" et oubliée qu'une existence puisse paraître.

     

    Bulletin critique du livre français

    Février 1979.

    Dans la vie, pour ne rien avoir ou presque, les journées de Pierre, vingt-quatre ans, s'étirent au fil d'une tristesse devenue habitude : le matin, se rendre à l'usine de métiers à tisser où il est employé comme simple manœuvre, le soir, attendre le sommeil, abasourdi par l'alcool, oubliant ainsi le sinistre décor de ses quatre murs délabrés.

    En aidant son beau-frère à débarrasser un local, il se blesse à la main. Enregistré comme un accident du travail, un arrêt de quinze jours lui est délivré ; comme un essai pour lui de vivre pleinement cette liberté, à considérer d'un peu plus près la proposition de Jean-Jo (l'aider dans ses futures tâches de brocanteur). Trop content de cette éventualité, Pierre ne peut garder cet espoir secret pour lui seul, le confiant aux habitués du petit café...

    Chronique d'un village vosgien : dresser le portrait de ces gens laissés pour compte, c'est cela dont Pierre Pelot nous parle au cœur de ce roman, dénonçant ainsi le refus de reconnaître la vraie personnalité de l'individu, préférant se limiter à des travers.

    Sans fard, il aborde le sujet de son livre, l'alcoolisme, et là, point de remède apparent, car il est difficile de se mettre en marge d'un entourage trop prenant. Guère de compréhension du côté de son voisinage immédiat : on ne lui accorde pas le droit d'adopter des chats, sous couvert d'incapacité à se prendre en charge lui-même.

    A rester dans une rêverie, c'est peut-être ce qui subsiste quand on ne vous écoute plus. Par dérision, se prêter à un numéro de cirque ambulant ou bien alors prendre un peu de plaisir à s'endormir dans des draps, se réveiller et sentir une odeur de café (un des rares moments de bonheur saisi au vol dans la maison de ses seuls proches, sa sœur et son beau-frère).

    Un ton personnel pour décrire des situations fortes. Ouvrage à retenir pour entrer dans un sujet susceptible d'être débattu au sein d'un club de lecture (l'alcoolisme).

     

    Les Nouvelles littéraires

    N° 2672, 1er-8 février 1979. Odile BERTHEMY

    Pas très étonnant de filer du mauvais coton quand on n'a pas été élevé dedans. Même si l'on n 'a pas peur des coups - les coups durs - mieux vaut avoir les épaules larges. Pierrot est petit, maigrichon, sans aucun bien. Son seul héritage est le surnom de ses parents alcooliques : la Piquette, pas facile à encaisser. Aucune confiance en la vie, pas même sur sa naissance ; aucune compagnie, sinon celle des bistrots, aucune chaleur, sinon celle de l'alcool. Alors, boire devient la seule consolation. Un arrêt de travail laisse le temps de se regarder vivre et de rêver d'autre chose. C'est la chance d'en sortir ou peut-être de s'apercevoir que ce n'est pas si simple. A 25 ans, le mauvais pli est déjà pris. On est tissé du fil des jours anciens, il faudrait pouvoir être vêtu ailleurs pour changer de peau. Pierrot se débat comme un noyé avant de couler dans un verre de vin.

    Ce récit, journal d'une semaine, est presque un documentaire, réalité-fiction sur la misère sociale. Pas vraiment un roman, une histoire simple, une tranche de vie remplie de tristesse et d'amertume. Pas très séduisant, mais suffisamment humain pour être émouvant. Pierre Pelot a encore su viser juste et parvient à nous toucher.

     

    Trousse-Livres

    Paris, N° 14, 1979. H. B.

    Peut-on lutter contre la fatalité quand on est un gringalet ignorant, chargé d'une hérédité d'alcoolique ? Pierrot va s'essayer dans ce combat inégal. Ses alliés : une sœur compréhensive, un beau-frère dynamique et courageux, un travail qui quoique sans intérêt assure tant bien que mal son indépendance. Ses adversaires : une maladresse congénitale, une solitude peuplée de monstres dans le taudis que lui ont laissé ses parents, un vieil "ami" de la famille qui le terrorise et l'exploite, des copains qui l'entraînent à boire. Son premier exploit : trente-deux pastis avalés dans une soirée... Coma éthylique.

    Comment peut-on s'intéresser à ce jeune alcoolique? P. Pelot réussit cette performance : son personnage est attachant. il a des faiblesses que le lecteur comprend fort bien. On voudrait le protéger, l'aider. On se sent concerné : le destin d'un alcoolique est-il aussi implacable que celui des héros de la tragédie antique ?

    Tout lecteur se révolte à cette idée. Serait-il aliéné lui-même d'une autre façon puisqu'il ne fait rien ?

    Un excellent P. Pelot.

     

    ?

    ?. R. D.

    Pierre, fils d'un couple d'alcooliques, boit également plus que de raison et traîne une pauvre vie dans une maison en ruine où l'usine le loge. Les efforts de son beau-frère et de sa sœur pour le remettre dans une voie moins dangereuse ne peuvent le garantir des rencontres, des mille et une brimades, moqueries, qui depuis son enfance en ont fait la risée du village. Chaque tentative est un échec.

    Pierre Pelot, une nouvelle fois nous donne un roman de la désespérance. D'un côté, Jean-Jo et Aline, l'un écrasé par le travail, l'autre par les maternités dont l'idéal de vie (avoir une boutique d'antiquités) paraît bien limité dans la description qu'en fait l'auteur, de l'autre un monde de minables personnages : le braconnier Putois, le bistrot exploiteur de la misère des pauvres, la secrétaire méprisante embourgeoisée et bien sûr Pierre et sa vie lamentable.

    Rien ne permet d'espérer une issue quelconque pour personne.

    Le roman se lit bien et la thèse misérabiliste ne se sent pas trop.

    A recommander aux plus de 14 ans si l'on veut leur montrer que, sans espoir, la vie ne vaut pas d'être vécue.

     

    Page créée le lundi 27 octobre 2003.