Hubert CURIEN




La Liberté de l'Est

2 décembre 2001. Alain J. Gaspéritsch

Hubert Curien, du diamant à l'éclat des étoiles

Le Vosgien Hubert Curien aura signé un chapitre de l'histoire scientifique de la France. L'actuel président de l'Académie des Sciences, père du lanceur Ariane et éminent cristallographe, fut notamment ministre de la Recherche. Portrait d'un homme d'exception au parcours remarquable...

Superbe désuète des splendeurs de l'Académie des Sciences, à l'Institut de France. Vastes volumes, fastes des décors, cachet discret des huissiers qui siègent à chaque passage et étage, les ans semblent avoir filé depuis la création de l'honorable compagnie en 1666, sous l'égide de Colbert.

Le 23 quai Conti, dans le 6° arrondissement de Paris, à une demie lieue de Notre-Dame, héberge le modeste bureau en rez-de-chaussée de Hubert Curien. De ses origines montagnardes vosgiennes, le président de l'illustre Académie des Sciences a gardé une grande simplicité. Contact chaleureux, sourire avenant, l'ancien ministre de la Recherche est natif de Cornimont. Né d'un père receveur municipal couhanet et d'une mère directrice d'école, il témoigne : "Les Vosgiens sont résolus, on dit parfois têtus, mais ils ne sont pas compliqués. Et puis, ils ont une foi dans les valeurs fondamentales qu'il n'est pas mauvais de partager et de garder à l'esprit".

A 77 ans, Hubert Curien fait son entrée dans le Petit Larousse illustré. "Ce dictionnaire aura joué un rôle essentiel dans ma vie, confie le scientifique. La municipalité de Cornimont, reconnaissante de ma première place cantonale au certificat d'études, m'en avait offert un en 1936. C'est une consécration pour moi d'y figurer à mon tour".

Un certificat d'études dont Hubert Curien se souvient non sans amusement. "Le sujet de la dissertation était la noce au village. Moi, je l'ai décrite comme je l'avais vue, avec notamment les gens attablés au bistrot qui rigolaient fort de voir une couronne blanche sur le front de certaines mariées". Une remarque qui n'est pas du goût du correcteur, sanctionnée dans la notation. "Ce sont les sciences qui me permirent de rester premier et de souffler la place à un garçon de Ventron", signale le farceur.

Le lycée d'Épinal accueille le jeune Hubert Curien en classe de 5°. Mais la seconde guerre mondiale se profile, ce qui vaut à l'élève d'être rapatrié au collège de Remiremont. Rencontre avec un professeur de physique, Lucien Barthélémy. "Pour moi, il a été un guide d'une très grande capacité. Sa méthode consistait à regarder d'abord, puis à réfléchir, et enfin à tenter d'expliquer. C'est de là que m'est venu le goût de la physique".

Sa voie sera technique et scientifique. Sur les conseils de polytechniciens installés dans la vallée de la Moselotte, Hubert Curien intègre le lycée parisien Saint-Louis. Auprès des élèves de l'excellence, il trouve aussitôt une franche camaraderie. Mais durant l'été 1944, le maréchal-ferrant de Cornimont lui demande s'il se sent patriote. Hubert Curien n'hésite pas et rejoint le maquis de la Piquante-Pierre.

"Cette expérience a été extrêmement formatrice, mais certes dangereuse, reconnaît l'ancien résistant. J'ai eu des amis tués ou fusillés. Ce départ dans la vie a été très marquant, mais m'a permis de nouer des amitiés très solides". Les combats sont très durs. Puis c'est la Libération, qui dissout le groupe de maquisards. Retour au lycée Saint-Louis, avec quelques jours de retard.

"Mes copains m'ont demandé ce que j'avais fichu, craignant que je ne sois recalé au concours. Je me suis alors rendu compte que mes camarades de lycée avaient été des spectateurs, le nez dans leurs livres. De la guerre, ils n'avaient connu que les tickets d'alimentation et la malnutrition". En juillet 1945, il est reçu au concours. Deux choix s'offrent à lui : l'École normale supérieure ou Polytechnique. Une faiblesse au genou héritée du maquis décide Hubert Curien à intégrer Normale Sup pour quatre ans.

Le monde de la physique est en pleine révolution. Une aubaine pour le jeune étudiant avide de connaissances. Puis, conseillé par le directeur du laboratoire de physique Yves Rocard, Hubert Curien opte pour la cristallographie.

C'est dans les milieux scientifiques que le chercheur rencontre sa future épouse, Perrine, une astrophysicienne. Son père n'est autre que Georges Dumézil, auquel Hubert Curien voue une véritable admiration. "C'était un linguiste comparatif et un historien très distingué. Il est notamment l'auteur de l'Idéologie tripartie des Indo-Européens et de Mythe et épopée". Perrine lui donnera trois garçons : l'un deviendra polytechnicien, le deuxième normalien, et le troisième artiste peintre.

Professeur à 29 ans, Hubert Curien enseigne à la Sorbonne, puis à l'université Pierre et Marie Curie. En 1966, il accède à la direction générale du Centre National de la Recherche scientifique (CNRS). Les postes à hautes responsabilités s'enchaînent alors. Parmi eux, la présidence du Centre européen de recherche nucléaire (CERN). "Je suis un Européen convaincu. L'Europe de la science existe depuis un demi-siècle".

En 1976, Hubert Curien est propulsé à la présidence du Centre national d'Études spatiales (CNES). "Ces sept années ont été riches d'activités intéressantes et valorisantes. Il fallait réussir la mise en orbite du lanceur Ariane". Il fallait aussi réussir l'envoi de Français dans l'espace. "Valéry Giscard d'Estaing m'avait confié la tâche de recruter le premier cosmonaute français dans le cadre d'une coopération avec l'URSS, raconte le père d'Ariane. Cette responsabilité n'était pas trop compliquée, jusqu'à ce que l'Élysée me rappelle : le Président de la République avait décidé que ce serait une femme. Les Soviétiques ont traîné les pieds. Finalement, c'est Jean-Louis Chrétien qui a été retenu".

Lors d'un lancement réussi à Kourou, Laurent Fabius le remarque. "J'étais monté sur un tonneau pour dire quelques mots comme le veut l'usage. J'ai été accueilli par un tonnerre d'applaudissements. Laurent Fabius, qui devait constituer un nouveau gouvernement, s'est alors dit que s'il me suffisait de monter sur un tonneau pour être acclamé, je ferais un ministre très populaire". De 1984 à 1986, puis de 1988 à 1993, il se voit confier le portefeuille de la Recherche.

L'année 1994 marque un virage dans la vie du remarquable scientifique : "J'ai choisi de cesser les cours magistraux à 70 ans. Depuis Sans famille d'Hector Malot, je suis toujours resté fidèle à l'histoire du vieux chanteur qui cesse de se produire à l'opéra. Je crois moi aussi qu'il ne faut pas s'obstiner à faire des choses quand on les fait moins bien".

Aujourd'hui néanmoins, outre différentes présidences de fondations nationales et internationales, Hubert Curien préside aux destinées de l'Académie des Sciences. Son ambition ? Vulgariser les connaissances scientifiques à destination du grand public.

Dans sa propriété orléanaise, une ou deux fois par semaine, il coupe du bois de chauffage. Dans les Vosges, par sentimentalisme, il a gardé quelques arpents de bois : "Ce ne serait pas raisonnable de vieillir sans être propriétaire de sapins", sourit le Vosgien. Quant à la vie de son département, il y reste très attaché. Car l'ancien résistant reçoit chaque jour son quotidien La Liberté de l'Est, dont il est actionnaire.