Texte publié en octobre 2001, dans une brochure en
Hommage à Jacques Brenner, décédé à Paris le 20 février 2001, diffusée
au cours du Festival International de Géographie de Saint-Dié-des-Vosges,
sa ville natale.
La brochure contient, outre cette page d'Yves Simon, des textes de
Marcel Schneider, Jean Chalon, Jean-Paul Caracalla, Ghislain de Diesbach,
Jean-Claude Lamy, Pascale Kramer, Jean-Marie Rouart.
Lorsque j'écris mon premier roman, j'ai 24 ans. Encore étudiant à la Sorbonne,
je vis à Paris depuis seulement quatre années. En parallèle, je suis les
cours d'une école de cinéma (réalisation) et par ailleurs j'écris chaque
jour une chanson, ma manière d'être à l'écoute des soubresauts du monde
d'alors : rendre compte de l'air du temps. La planète de l'édition m'est
totalement inconnue lorsque j'envoie, par la poste, mon manuscrit à Maurice
Nadeau. Quelques semaines passent et celui-ci m'invite à le rencontrer.
Il a noté quelques défauts à mon roman mais m'encourage à retravailler.
Ce que je fais. Mais pas immédiatement car à cet âge le temps ne compte
pas, d'autant que la République, jamais oublieuse de ses citoyens, me
rappelle que je suis en sursis militaire et que celui-ci vient d'expirer.
Le temps d'être réformé, trois mois ont passé et à vingt-cinq ans, mon
manuscrit revu et corrigé sous le bras, je me rends au 61, rue des Saints-Pères,
chez Grasset.
Nous sommes un lundi matin et une femme, Suzanne, se trouve à l'accueil
au rez-de-chaussée. Je lui tends mes deux cent feuillets réunis sous le
titre peu encourageant de La Maladie, puis repars anxieux et rempli
d'espoir à travers les rues de Paris. L'opération n'a pris qu'une minute,
le temps d'inscrire mon numéro de téléphone que j'avais omis de mentionner.
Quatre jours plus tard, le vendredi suivant, mon téléphone en ébonite
noire sonne dans le studio que j'occupe dans le 18° arrondissement : "Je
m'appelle Jacques Brenner, je suis le premier lecteur de Grasset et je
viens de lire votre roman. Je vous rassure tout de suite : il m'a plu.
Mais ce n'est pas moi qui décide. Je viens d'en faire faire deux photocopies,
une pour Matthieu Galey, une autre pour Bernard Privat, le patron".
C'est la première fois qu'une personne inconnue de moi m'offre une telle
surprise. C'est la première fois que les choses vont aussi vite. C'est
la première fois...
La semaine suivante, Jacques m'informe que Matthieu Galey organise une
fête le samedi soir dans sa maison de Gaillon, que je suis invité et que
Bernard Privat y sera. Lorsque j'arrive, un invité m'accueille avec un
minimum de mots, Patrick Modiano. Privat me tend la main et résume alors
la situation : "Bienvenue chez Grasset !" J'apprends
ainsi que je suis engagé juste avant de faire la connaissance de Jacques
Brenner, que je n'avais eu jusque là qu'au téléphone, et que je découvre
en train de sourire, jubilant du joli tour qu'il vient de jouer à un jeune
auteur.
Jamais je n'ai oublié cet instant. Je lui ai rendu hommage en narrant
ce qui vient d'être dit dans un roman, Océans. Mon amitié
pour lui - sans oublier Olaf et les chiens qui lui succédèrent -, n'a
fait que croître et s'enrichir. Jusqu'à sa mort, il fut mon "premier"
lecteur, celui du cur et de la vigilance. Sa culture, son humour, nos
fous rires lorsqu'il lançait une pique à propos de personnes pour qui
nous n'avions qu'une estime relative, tous ces instants où littérature
et humour allaient bien ensemble, où la vie littéraire parisienne prenait
des allures de vaudeville, ont embelli ma vie.<:P>
Yves Simon.
(Texte publié avec l'autorisation d'Yves Simon).