Nécrologie
L'écrivain Jacques Brenner était Vosgien
Romancier, critique, essayiste et journaliste, Jacques
Brenner a été retrouvé mort mardi à son domicile parisien, boulevard Saint-Germain.
Il était né à Saint-Dié le 16 septembre 1922.
On surprend bon nombre de Vosgiens quand on leur dit que le romancier
Jacques Brenner est un Déodatien de naissance. Il est vrai qu'on le voyait
peu dans les médias. Et pourtant il fut longtemps conseiller littéraire
aux Éditions de Minuit, chez Julliard et chez Grasset
où il avait la réputation d'être une "éminence grise" des lettres
françaises. Critique, essayiste et romancier, il a publié une vingtaine
d'ouvrages et a collaboré à de nombreuses revues et journaux. Citons entre
autres Paris-Normandie à ses débuts, puis Les Cahiers des saisons
(où il contribua dans un numéro spécial à faire mieux connaître l'autre
écrivain vosgien Henri Thomas), Le Nouvel observateur, L'Express,
le Figaro littéraire. Il fut l'un des fondateurs dans les années
cinquante de la revue 84 avec André Dhôtel, Marcel Bisiaux, Alfred
Kern et Henri Thomas. Une revue qui publia des textes d'Antonin Artaud
et d'un débutant qui s'appelait Samuel Beckett !
Son vrai nom était Meynard, né à Saint-Dié, à la librairie-tabac que tenait
sa mère née Marguerite Lecuve. La Civette existe toujours rue Gambetta.
Son père Georges, originaire du Puy, était contrôleur des Postes, et sa
mère était de Celles-sur-Plaine où son grand-père était à la fois cultivateur
et maçon. A treize ans, il quittera sa ville natale pour Rouen où son
père fut promu chef du centre de chèques postaux.
Collégien à Saint-Dié
Il fit ses études au collège municipal de Saint-Dié où, disait-il, "j'ai
été un très médiocre élève jusqu'à la classe de 7° où j'ai eu la chance
d'avoir pour professeur M. André Magnier qui un jour lut devant toute
la classe ma première rédaction". Le goût de l'écriture lui est venu
après celui de la lecture. Ses premières passions de lecteur étaient des
livres pour enfants d'Arnould Galopin ! Puis ce furent Les Misérables
de Victor Hugo et Madame Thérèse d'Erckmann-Chatrian. Il confiait
avoir toujours aimé beaucoup Erckmann-Chatrian.
Il considérait Saint-Dié comme "un paradis perdu". C'est pourquoi
son premier roman La Rentrée des classes s'inspire de ses souvenirs
d'enfance dans une ville rebaptisée Saint-Romont, comme l'avait fait avant
lui un autre ancien élève du collège, Henri Thomas qu'il admirait beaucoup,
dans Le Seau à charbon. Ses autres romans à succès furent L'Armoire
aux poisons, Les Lumières de Paris, Les Amis de jeunesse,
Daniel ou La Double rupture, Les Petites filles de Courbelles.
Couronné par l'Académie
Il fut aussi un éminent critique et essayiste éclairé, avec Mon histoire
de la littérature française contemporaine et Voyage dans les littératures
étrangères. Il était membre de plusieurs jurys littéraires, dont le
Renaudot, le Sainte-Beuve, le Chardonne, le Deux-Magots. Il reçut en 1995
le grand prix de littérature de l'Académie française pour l'ensemble de
son oeuvre pendant cinquante ans de vie littéraire. Quand on lui demandait
pourquoi il avait choisi le pseudonyme de Brenner, il disait que, franchissant
un jour ce col, il l'avait trouvé très beau !
Le milieu littéraire est versatile. Jacques Brenner a passé les dernières
années de sa vie dans la solitude. Mais l'auteur d'Une humeur de chien
avait gardé un très fidèle ami en son chien cocker. Dans l'un de ses derniers
ouvrages, Le Flâneur indiscret, Brenner raconte d'une plume alerte
et drôle ses souvenirs et rencontres. C'est lui qui a découvert Patrick
Modiano. Le flair...
François Jodin.
La Liberté de l'Est, 21 février 2001.