La Fourmi dans le corps (1962)
Argument de la pièce
Une jeune femme, non mariée, sans doute vierge, fréquente à Paris, dans les années 1670, un groupe de "libertins", pas du tout des débauchés, mais plutôt des intellectuels en quête d'un sens rigoureux à donner à la vie par le moyen d'une discipline, philosophique, religieuse ou morale. En tout cas, mademoiselle Barthélemy de Pic-Saint-Pop (rôle principal) est l'amie, la camarade, la disciple d'un de ces libertins, Roger Du Marquet.
Amants ? Non. Même il la décourage de chercher dans la chair un plaisir facile. Comme elle est noble de naissance, et afin de connaître une vie originale et tendue, elle devient chanoinesse à Remiremont. A cette époque, depuis le Moyen-Age, Remiremont constituait un État politiquement souverain, administré par un chapitre de chanoinesses. Ces chanoinesses n'étaient pas des religieuses. Seule l'abbesse, en principe, prononçait des vux. Mais toujours deux tendances s'étaient affrontées parmi les chanoinesses. Les unes vivaient comme des femmes du monde, les autres comme des nonnes.
Dès son arrivée à Remiremont, où Du Marquet l'accompagna, Pic-Saint-Pop prétend se mettre à la tête des nonnes, sans y être d'ailleurs poussée par l'ardeur de la foi catholique. En fait, elle brûle de commander, de se dépenser, de combattre. Quelque chose de militaire et de viril l'habite avec excès. Et n'oublions pas qu'elle n'a pas d'homme, quelle monte à cheval et qu'elle entend en elle le tumulte assourdissant de son sang. Elle entreprend de ranger sous sa bannière les nonnes, les "fourmis", contre les mondaines, les "abeilles". D'emblée, elle se met en devoir de saboter la grande soirée théâtrale et musicale que les mondaines ont organisée. Cependant les circonstances se démontrent périlleuses. Le maréchal de Turenne, qui vient de battre les troupes impériales allemandes en Alsace, retourne vers la France. D'un moment à l'autre, son armée se présentera devant Remiremont, qui n'appartient en aucune façon au royaume de France et qui serait plutôt suspect de sympathies envers le duché de Lorraine, lequel est l'allié de l'Allemagne. L'armée française, avec Turenne à sa tête, paraît devant Remiremont. Va-t-il s'emparer de la ville ? Va-t-il suivre son chemin ?
Sur ce, deux vieilles chanoinesses, deux "fourmis", qui n'aiment pas les Français, tirent, sur leur camp, un coup de canon. Traversant le toit de la tente, le boulet tombe sur le lit de Turenne, juste au moment où celui-ci vient de se lever. Il décide de brûler la ville. A Remiremont, où les réfugiés vosgiens affluent, Pic-Saint-Pop trouve dans sa chambre, sur sa propre couche, un petit garçon très joli, tout à fait charmant, que des réfugiés, vraisemblablement, ont déposé là. Pour la première fois de sa vie, sans doute, la jeune femme voit, touche et embrasse un être masculin, ce délicieux bébé. Elle en devient absolument folle. Elle donne enfin libre cours au flot de l'amour qu'elle contenait. Aussi, à la grande surprise de la communauté tout entière qui n'en attendait pas tant, elle se rend au camp de Turenne afin de plaider la cause de Remiremont. L'amour et la joie sont en elle.
Au camp de Turenne, qui trouve-t-elle ? Roger Du Marquet lui-même qui, après l'avoir accompagnée à Remiremont, a rejoint Turenne. Le "libertin", l'intellectuel, sans qu'elle en sache rien, était cornette dans l'armée ! Elle considère qu'elle n'a plus à se gêner. Toute pleine de l'allégresse féminine que lui enseigna le contact du petit garçon, elle contraint Du Marquet, sous la menace de ses pistolets, et toute vêtue qu'elle est en cavalier, à la violer séance tenante. Elle arrache ensuite à Turenne le pardon pour Remiremont. Et, en présence de l'abbesse et des dignitaires du chapitre qui sont à leur tour venus au camp français, elle annonce que le roi du monde, le bel enfant, va être amené par une servante. Une fête est organisée par Turenne en l'honneur de cet enfant, qu'il confond plus ou moins avec une figure symbolique du roi de France.
Or, cette servante, Marie Mathias, est la mère du petit garçon. Elle l'avait mis à l'abri dans la chambre de Pic-Saint-Pop. Maintenant que s'efface tout danger guerrier, elle n'entend plus du tout que son gosse devienne celui de cette Pic-Saint-Pop qu'elle déteste. Et, au lieu d'amener le gracieux bambin, elle apporte, dans une hotte, un nain idiot et adulte, ignoble et bavant. Après un moment de confusion, Pic-Saint-Pop, bravement, acceptera de se charger du monstre, et, dans la rumeur d'un ballet, elle l'adoptera, assisté de Du Marquet, dont elle va devenir l'épouse, il faut bien.
Jacques Audiberti
Théâtre IV (Paris : Gallimard, 1961, p. 129-131).